Textes de Voltaire, A. De Vigny, V. Hugo, A. Dumas

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures
Type : Question sur le corpus | Année : 2017 | Académie : France métropolitaine

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France métropolitaine • Juin 2017

Série L • 4 points

Le Masque de fer

Question

Documents

A – Voltaire, Le siècle de Louis XIV, 1751.

B – Alfred de Vigny, « La Prison », Poèmes antiques et modernes, 1826.

C – Victor Hugo, Les Jumeaux, acte II, scène 1, 1839.

D – Alexandre Dumas, Le Vicomte de Bragelonne, 1850.

Les textes de Vigny, Hugo et Dumas reprennent la figure du Masque de fer : en quoi diffère-t-elle de celle que propose Voltaire ?

document A

Dans les premières années du règne de Louis XIV, un mystérieux prisonnier est tenu au secret sous un masque en métal. Son anonymat alimente rapidement les rumeurs et les fantasmes. Près d’un siècle plus tard, Voltaire reprend cette histoire et développe la thèse selon laquelle le prisonnier pourrait être un frère caché du roi. C’est le début de la légende du Masque de fer.

Quelques mois après la mort de ce ministre1, il arriva un événement qui n’a point d’exemple ; et, ce qui est non moins étrange, c’est que tous les historiens l’ont ignoré. On envoya dans le plus grand secret au château de l’île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d’une taille au-dessus de l’ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d’acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s’il se découvrait. Il resta dans l’île jusqu’à ce qu’un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille l’an 1690, l’alla prendre à l’île Sainte-Marguerite, et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois2 alla le voir dans cette île avant la translation3, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu’on peut l’être dans le château. On ne lui refusait rien de ce qu’il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d’une finesse extraordinaire, et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère4, et le gouverneur s’asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu’il n’avait jamais vu son visage, quoiqu’il eût souvent examiné sa langue et le reste de son corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin ; sa peau était un peu brune ; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu’il pouvait être5.

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, 1751.

1. Il s’agit de Mazarin, mort en 1661. 2. François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, secrétaire d’État de la guerre de 1662 à 1691. 3. La translation : le transfert. 4. Faire bonne chère : faire bon accueil. 5. La noblesse de la figure du prisonnier, son goût pour le beau linge, sa passion de la guitare et sa peau brune sont des allusions directes à Louis XIV.

document B

Alfred de Vigny reprend la légende du Masque de fer : il imagine le prisonnier sur le point de mourir recevant la visite d’un vieux moine.

[…]

— Sur le front du vieux moine une rougeur légère

Fit renaître une ardeur à son âge étrangère ;

Les pleurs qu’il retenait coulèrent un moment ;

Au chevet du captif il tomba pesamment ;

Et ses mains présentaient le crucifix d’ébène,

Et tremblaient en l’offrant, et le tenaient à peine.

Pour le cœur du Chrétien demandant des remords,

Il murmurait tout bas la prière des morts,

Et sur le lit sa tête avec douleur penchée

Cherchait du prisonnier la figure cachée.

Un flambeau la révèle entière : ce n’est pas

Un front décoloré par un prochain trépas,

Ce n’est pas l’agonie et son dernier ravage ;

Ce qu’il voit est sans traits, et sans vie, et sans âge :

Un fantôme immobile à ses yeux est offert,

Et les feux ont relui sur un masque de fer.

Plein d’horreur à l’aspect de ce sombre mystère,

Le prêtre se souvint que, dans le monastère,

Une fois, en tremblant, on se parla tout bas

D’un prisonnier d’État que l’on ne nommait pas ;

Qu’on racontait de lui des choses merveilleuses

De berceau dérobé, de craintes orgueilleuses,

De royale naissance, et de droits arrachés,

Et de ses jours captifs sous un masque cachés.

Quelques pères1 disaient qu’à sa descente en France,

De secouer ses fers il conçut l’espérance ;

Qu’aux geôliers un instant il s’était dérobé,

Et, quoiqu’entre leurs mains aisément retombé,

L’on avait vu ses traits ; et qu’une Provençale,

Arrivée au couvent de Saint-François-de-Sale

Pour y prendre le voile, avait dit, en pleurant,

Qu’elle prenait la Vierge et son fils pour garant

Que le masque de fer avait vécu sans crime,

Et que son jugement était illégitime ;

Qu’il tenait des discours pleins de grâce et de foi,

Qu’il était jeune et beau, qu’il ressemblait au Roi,

Qu’il avait dans la voix une douceur étrange,

Et que c’était un prince ou que c’était un ange.

[…]

Alfred de Vigny, « La Prison », Poèmes antiques et modernes, 1826.

1. Père : homme d’Église.

document C

Sous le masque de fer, Victor Hugo représente le frère jumeau de Louis XIV enfermé, dès son plus jeune âge, pour raison d’État.

le masque. Au fond, le soldat.

Le masque, levant la tête pesamment et parlant comme avec effort.

Pour la vie !

(Il tourne la tête comme regardant autour de lui.)

Une tombe ! – Et j’ai seize ans à peine.

(Il marche à pas lourds vers le fond du cachot et semble considérer la lumière de la fenêtre projetée à ses pieds sur le pavé.)

Que ce rayon est pâle et lentement se traîne !

(Il paraît compter les dalles et mesurer des yeux une distance.)

Oh ! la cinquième dalle est loin encor !

(Il écoute.)

– Nul bruit !

(Il revient sur le devant du théâtre à pas précipités et,

avec une explosion désespérée :)

Vivre dans deux cachots à la fois, jour et nuit !

Oui, les bourreaux – Seigneur ! quel dessein est le vôtre ? –

Ont mis mon corps dans l’un, mon visage dans l’autre.

– Oh ! ce masque est encor le plus affreux des deux !

(Il semble se mirer devant la glace de Venise

posée sur la table.)

Parfois dans ce miroir un fantôme hideux

Me fait peur quand je passe et marche à ma rencontre.

– C’est moi-même ! Aux barreaux aussi, quand je me montre,

Je vois le laboureur s’enfuir épouvanté !

(Il s’assied et rêve.)

Le sommeil ne met pas mon âme en liberté.

Dans mes songes jamais un ami ne me nomme ;

Le matin, quand j’en sors, je ne suis pas un homme

Allant, venant, parlant, plein de joie et d’orgueil,

Je suis un mort pensif qui vit dans son cercueil.

– C’est horrible ! – Jadis, – j’étais enfant encore,

J’avais un grand jardin où j’allais dès l’aurore,

Je voyais des oiseaux, des rayons, des couleurs,

Et des papillons d’or qui jouaient dans les fleurs !

Maintenant !…

(Il se lève.)

Oh ! je souffre un bien lâche martyre !

Quoi donc ! il s’est trouvé des tigres pour se dire :

– Nous prendrons cet enfant, faible, innocent et beau,

Et nous l’enfermerons, masqué, dans un tombeau !

Il grandira, sentant, même à travers la voûte,

L’instinct de l’homme en lui s’infiltrer goutte à goutte ;

Le printemps le fera, dans sa tour de granit,

Tressaillir comme l’arbre et la plante et le nid ;

Pâle, il regardera, de sa prison lointaine,

Les femmes aux pieds nus qui passent dans la plaine ;

Puis, pour tromper l’ennui, charbonnant1 de vieux murs,

Sculptant avec un clou tous ses rêves obscurs,

Il usera son âme en choses puériles ;

Vous creuserez son front, rides, sillons stériles !

Les semaines, les mois et les ans passeront ;

Son œil se cavera2, ses cheveux blanchiront ;

Par degrés, lentement, d’homme en spectre débile3

Il se transformera sous son masque immobile ;

Si bien qu’épouvantant un jour ses propres yeux,

Sans avoir été jeune, il s’éveillera vieux !

Victor Hugo, Les Jumeaux, acte II, scène 1, 1839.

1. Charbonnant : dessinant avec du charbon.

2. Se caver : se creuser.

3. Débile : qui manque de force.

document D

Après avoir tenté de prendre la place de Louis XIV, le jumeau du Roi est conduit par d’Artagnan au fort de Sainte-Marguerite où il est tenu au secret sous un masque de fer. Mais Athos et Raoul de Bragelonne découvrent par hasard l’identité du prisonnier. D’Artagnan cherche à protéger ses deux amis désormais en danger.

Comme ils passaient sur le rempart dans une galerie dont d’Artagnan avait la clef, ils virent M. de Saint-Mars1 se diriger vers la chambre habitée par le prisonnier.

Ils se cachèrent dans l’angle de l’escalier, sur un signe de d’Artagnan.

Qu’y a-t-il ? dit Athos.

Vous allez voir. Regardez. Le prisonnier revient de la chapelle.

Et l’on vit, à la lueur des rouges éclairs, dans la brume violette qu’estompait le vent sur le fond du ciel, on vit passer gravement, à six pas derrière le gouverneur, un homme vêtu de noir et masqué par une visière d’acier bruni, soudée à un casque de même nature, et qui lui enveloppait toute la tête. Le feu du ciel jetait de fauves reflets sur la surface polie, et ces reflets, voltigeant capricieusement, semblaient être les regards courroucés que lançait ce malheureux, à défaut d’imprécations.

Au milieu de la galerie, le prisonnier s’arrêta un moment à contempler l’horizon infini, à respirer les parfums sulfureux de la tempête, à boire avidement la pluie chaude, et il poussa un soupir, semblable à un rugissement.

Venez, monsieur, dit Saint-Mars brusquement au prisonnier, car il s’inquiétait déjà de le voir regarder longtemps au-delà des murailles. Monsieur, venez donc !

Dites monseigneur ! cria de son coin Athos à Saint-Mars avec une voix tellement solennelle et terrible que le gouverneur en frissonna des pieds à la tête.

Athos voulait toujours le respect pour la majesté tombée.

Le prisonnier se retourna.

Qui a parlé ? demanda Saint-Mars.

Moi, répliqua d’Artagnan, qui se montra aussitôt. Vous savez bien que c’est l’ordre.

Ne m’appelez ni monsieur ni monseigneur, dit à son tour le prisonnier avec une voix qui remua Raoul jusqu’au fond des entrailles, appelez-moi Maudit !

Et il passa.

La porte de fer cria derrière lui.

Voilà un homme malheureux ! murmura sourdement le mousquetaire, en montrant à Raoul la chambre habitée par le prince.

Alexandre Dumas, Le Vicomte de Bragelonne, 1850.

1. Saint-Mars : gouverneur du fort de Sainte-Marguerite, chargé d’assurer la garde de l’homme au masque de fer.

Les clés du sujet

Comprendre la question

Une « réécriture » suppose 1. une imitation (ressemblances), 2. une transformation du texte-modèle (différences). Ici, analysez seulement les écarts entre le texte-source et les réécritures.

Définissez les caractéristiques du texte de Voltaire, puis celle de chacune des réécritures : vous repérerez alors les différences.

Construire la réponse

Essayez de trouver les raisons de ces écarts avec le texte-source.

Construisez votre réponse autour des différentes caractéristiques des textes : genre, type de texte, registres, caractéristiques du personnage, intentions des auteurs.

Appuyez-vous sur des expressions précises des textes.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] L’identité mystérieuse de l’homme au masque de fer a largement alimenté les imaginations et de nombreuses œuvres – littéraires ou cinématographiques – ont entretenu la curiosité autour de cette énigme. [Présentation du corpus] Le passage que Voltaire, au xviiie siècle, consacre au Masque de fer dans Le Siècle de Louis XIV est une élucidation objective du mystère, mais les auteurs romantiques du xixe, dans leurs réécritures, en exploitent le potentiel dramatique. Vigny en fait un poème – « La Prison » – Hugo, un drame – Les Jumeaux – et Alexandre Dumas fait reposer sur le personnage du Masque de fer une part de l’intrigue du Vicomte de Bragelonne, dernier volet de la trilogie des Mousquetaires.

I. D’un siècle à l’autre, d’un genre à l’autre

D’un texte à l’autre on retrouve des éléments identiques, certains factuels et nécessaires : il s’agit d’un prisonnier d’État, enfermé à vie, masqué, qui a de la prestance (« jeune et beau ») et dont la « royale naissance » – un frère de Louis XIV – est implicitement ou explicitement suggérée.

Voltaire écrit un essai historique qui se prétend objectif avec des témoignages avérés, des éléments de narration et de description, des précisions spatio-temporelles (« quelques mois après la mort de ce ministre » ou « au château de l’île Sainte-Marguerite ») et physiques (« la figure la plus belle et la plus noble », « bien fait »). Mais en fait, le texte est argumentatif : son intention est de jeter le discrédit sur la monarchie absolue et les crimes d’État.

Les auteurs romantiques privilégient l’imaginaire et créent une figure mythique dans des genres littéraires différents. Vigny compose un poème où il décrit comme dans un tableau en clair-obscur l’agonie du Masque. Hugo, dramaturge, fait entendre le lamento désespéré du Masque encore jeune, au début de sa captivité. Dumas, en mêlant les éléments historiques et les interventions des Mousquetaires de sa trilogie romanesque historique, compose un texte hybride où se croisent les voix et les émotions du Masque et des témoins de la scène.

II. Des registres variés et efficaces

Le texte de Voltaire est didactique – et implicitement polémique – par sa volonté d’éclaircir le mystère (il résume trente ans de la captivité du Masque), de le dédramatiser sans effet trop marqué. Les écrivains romantiques ne reculent, eux, devant aucun effet pathétique pour évoquer le destin atroce d’un être (son agonie, chez Vigny) et l’effet terrible qu’il produit sur ceux qui le rencontrent (notamment chez Dumas).

Le lecteur de Vigny éprouvera comme le vieux prêtre « horreur » devant ce sombre mystère et compassion pour le mourant ; il versera des larmes comme la novice « Provençale ». Le poète ajoute une tonalité fantastique à son tableau par les gros plans sur le masque et ses reflets métalliques qui font de l’agonisant un « fantôme » inquiétant.

Chez Dumas, le pathétique est souligné par la répétition de l’adjectif « malheureux » à la fois dans la bouche du narrateur et dans celle de d’Artagnan.

Le jumeau de Hugo se voit aussi comme un « fantôme », « un spectre », mort vivant dans un double tombeau, qui s’effraie de son propre reflet ; mais il évoque aussi avec un lyrisme nostalgique son enfance libre dans la nature, sa sensualité d’homme qui regarde les « pieds nus » des femmes et forme des « rêves obscurs » ; il parle de lui parfois à la première personne, parfois à la troisième, comme s’il se dédoublait ou perdait le sentiment de son identité. C’est un destin tragique que résume le dernier vers : « sans avoir été jeune, il s’éveillera vieux ».

Voltaire implicitement voit dans le Masque de fer la démonstration des abus du pouvoir monarchique. Les écrivains romantiques en font un symbole universel de l’injustice. « Enfant faible et innocent » victime d’un « martyre » pour Hugo, « ange » « sans crime » pour Vigny, être injustement « maudit », comme Hernani, chez Dumas.

Conclusion

Ce sont des réécritures dramatisées et dynamiques que les écrivains romantiques ont imaginées à partir de l’œuvre historique et factuelle de Voltaire, tout en lui donnant une portée symbolique et allégorique.