Textes de Voltaire, Heredia, A. Samain et Cocteau

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures
Type : Question sur le corpus | Année : 2016 | Académie : France métropolitaine

 

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France métropolitaine • Juin 2016

Série L • 4 points

Réécrire un mythe et surprendre

Question

Documents

A – Voltaire, Œdipe, acte I, scène 1, vers 36-68, 1718.

B – José Maria de Heredia, « Sphinx », Les Trophées, 1893.

C – Albert Samain, « Le Sphinx », Symphonie héroïque, 1900.

D – Jean Cocteau, La Machine infernale, acte II (extrait), 1932.

 Quelles sont les caractéristiques principales des sphinx dans les textes du corpus ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets : le commentaire, la dissertation ou l'écriture d'invention.

Document A

Dans la scène d’exposition de la tragédie Œdipe, le Thébain Dimas apprend à son ami, qui revient à Thèbes après quatre ans d’absence, que le roi Laïos est mort assassiné et que la ville subit un terrible fléau. Le monstre dont il s’agit est le sphinx1.

DIMAS

Ce fut de nos malheurs la première origine.

Ce crime a de l’empire2 entraîné la ruine.

Du bruit de son trépas mortellement frappés,

À répandre des pleurs nous étions occupés ;

Quand du courroux des dieux ministre3 épouvantable,

Funeste à l’innocent sans punir le coupable,

Un monstre (loin de nous que faisiez-vous alors ?)

Un monstre furieux vint ravager ces bords.

Le ciel industrieux4 dans sa triste vengeance,

Avait à le former épuisé sa puissance.

Né parmi des rochers au pied du Cithéron5

Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion,

De la nature entière exécrable assemblage,

Unissait contre nous l’artifice à la rage.

Il n’était qu’un moyen d’en préserver ces lieux.

D’un sens embarrassé dans des mots captieux6,

Le monstre chaque jour dans Thèbe7 épouvantée

Proposait une énigme avec art concertée ;

Et si quelque mortel voulait nous secourir,

Il devait voir le monstre et l’entendre8 ou périr.

À cette loi terrible il nous fallut souscrire ;

D’une commune voix Thèbe offrit son empire9

À l’heureux interprète inspiré par les dieux,

Qui nous dévoilerait ce sens mystérieux.

Nos sages, nos vieillards, séduits par l’espérance,

Osèrent sur la foi d’une vaine science,

Du monstre impénétrable affronter le courroux ;

Nul d’eux ne l’entendit ; ils expirèrent tous.

Mais Œdipe héritier du sceptre de Corinthe,

Jeune et dans l’âge heureux qui méconnaît la crainte,

Guidé par la fortune en ces lieux pleins d’effroi

Vint, vit ce monstre affreux, l’entendit, et fut roi.

Il vit, il règne encor. […]

Voltaire, Œdipe, acte I, scène 1, vers 36-68, 1718.

1. Sphinx : monstre fabuleux que l’on trouve en Égypte et en Grèce. En Égypte, le Sphinx était une statue colossale représentant généralement un lion accroupi, à poitrine et à tête humaine. La mythologie grecque a placé le Sphinx aux environs de Thèbes, et lui a ajouté des ailes d’aigle. Ce monstre était une jeune fille qui proposait une énigme à deviner.

2. Empire : le pouvoir en place à Thèbes.

3. Ministre : serviteur.

4. Industrieux : ingénieux, inventif.

5. Cithéron : montagne proche de Thèbes, où les mythes situent le Sphinx.

6. Des mots captieux : des mots qui séduisent par de belles et fausses apparences.

7. Thèbe : Thèbes (orthographe sans « s » adoptée par Voltaire pour que l’alexandrin ­comporte douze syllabes).

8. Entendre : comprendre, même sens aux vers 28 et 32.

9. Empire : pouvoir de gouverner la cité.

Document B Sphinx

Dans ce poème, le héros qui se présente devant le Sphinx n’est pas Œdipe.

Au flanc du Cithéron1, sous la ronce enfoui,

Le roc s’ouvre, repaire2 où resplendit au centre

Par l’éclat des yeux d’or, de la gorge et du ventre,

La Vierge aux ailes d’aigle et dont nul n’a joui.

Et l’Homme s’arrêta sur le seuil, ébloui.

– Quelle est l’ombre qui rend plus sombre encor mon antre3 ?

– L’Amour. – Es-tu le Dieu ? – Je suis le Héros. – Entre ;

Mais tu cherches la mort. L’oses-tu braver ? – Oui.

Bellérophon4 dompta la Chimère farouche.

– N’approche pas. – Ma lèvre a fait frémir ta bouche…

– Viens donc ! Entre mes bras tes os vont se briser ;

Mes ongles dans ta chair… – Qu’importe le supplice,

Si j’ai conquis la gloire et ravi le baiser ?

– Tu triomphes en vain, car tu meurs. – Ô délice !…

José Maria de Heredia, « Sphinx », Les Trophées, 1893.

1. Cithéron : montagne proche de Thèbes, où les mythes situent le Sphinx.

2. Repaire : lieu qui sert de refuge aux animaux sauvages.

3. Antre : caverne.

4. L’Homme se compare à Bellérophon, un autre héros de la mythologie grecque, qui tua la Chimère, un monstre à la fois lion, dragon et chèvre ; elle était, selon les sources, fille ou sœur du Sphinx.

Document C Le Sphinx

Seul, sur l’horizon bleu vibrant d’incandescence,

L’antique Sphinx s’allonge, énorme et féminin.

Dix mille ans ont passé ; fidèle à son destin,

Sa lèvre aux coins serrés garde l’énigme immense.

De tout ce qui vivait au jour de sa naissance,

Rien ne reste que lui. Dans le passé lointain,

Son âge fait trembler le songeur incertain ;

Et l’ombre de l’histoire à son ombre commence.

Accroupi sur l’amas des siècles révolus,

Immobile au soleil, dardant ses seins aigus,

Sans jamais abaisser sa rigide paupière,

Il songe, et semble attendre avec sérénité

L’ordre de se lever sur ses pattes de pierre,

Pour rentrer à pas lents dans son éternité.

Albert Samain, « Le Sphinx », Symphonie héroïque, 1900.

Document D

Dans cette pièce, le Sphinx est une jeune fille, tombée sous le charme d’Œdipe, mais celui-ci lui résiste. Elle le tient alors dans un état de paralysie et lui fait connaître les souffrances qu’elle lui infligerait si elle lui faisait subir le sort des autres hommes tombés en son pouvoir. Le chien Anubis, dieu égyptien de la mort, veille au respect des consignes données par les dieux : il n’est pas question de s’attendrir sur les humains.

Le Sphinx : Ensuite, je te commanderais d’avancer un peu et je t’aiderais en desserrant tes jambes. Là ! Et je t’interrogerais. Je te demanderais, par exemple : « Quel est l’animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, sur trois pattes le soir ? » Et tu chercherais, tu chercherais. À force de chercher, ton esprit se poserait sur une petite médaille de ton enfance, ou tu répéterais un chiffre, ou tu compterais les étoiles entre ces deux colonnes détruites ; et je te remettrais au fait en te dévoilant l’énigme.

Cet animal est l’homme qui marche à quatre pattes lorsqu’il est enfant, sur deux pattes quand il est valide, et lorsqu’il est vieux, avec la troisième patte d’un bâton.

Œdipe : C’est trop bête !

Le Sphinx : Tu t’écrierais : « C’est trop bête ! » Vous le dites tous. Alors puisque cette phrase confirme ton échec, j’appellerais Anubis, mon aide. Anubis !

Anubis paraît, les bras croisés, la tête de profil, debout à droite du socle.

Œdipe : Oh ! Madame… Oh ! Madame ! Oh ! non ! non ! non ! non, madame !

Le Sphinx : Et je te ferais mettre à genoux. Allons… Allons… là, là… Sois sage. Et tu courberais la tête… et l’Anubis s’élancerait. Il ouvrirait ses mâchoires de loup !

Œdipe pousse un cri.

J’ai dit : courberais, s’élancerait… ouvrirait… N’ai-je pas toujours eu soin de m’exprimer sur ce mode ? Pourquoi ce cri ? Pourquoi cette face d’épouvante ? C’était une démonstration, Œdipe, une simple démonstration. Tu es libre.

Œdipe : Libre !

(Il remue un bras, une jambe… il se lève, il titube, il porte la main à sa tête.)

Anubis : Pardon, Sphinx. Cet homme ne peut sortir d’ici sans subir l’épreuve.

Le Sphinx : Mais…

Anubis : Interroge-le…

Œdipe : Mais…

Anubis : Silence ! Interroge cet homme.

Un silence. Œdipe tourne le dos, immobile.

Le Sphinx : Je l’interrogerai… je l’interrogerai… C’est bon. (Avec un dernier regard de surprise vers Anubis.) Quel est l’animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, sur trois pattes le soir ?

Œdipe : L’homme parbleu ! qui se traîne à quatre pattes lorsqu’il est petit, qui marche sur deux pattes lorsqu’il est grand et qui, lorsqu’il est vieux, s’aide avec la troisième patte d’un bâton.

Le Sphinx roule sur le socle.

Œdipe, prenant sa course vers la droite :

Vainqueur !

Il s’élance et sort par la droite. Le Sphinx glisse dans la colonne, disparaît derrière le mur, reparaît sans ailes.

Le Sphinx : Œdipe ! Où est-il ? Où est-il ?

Anubis : Parti, envolé. Il court à perdre haleine proclamer sa victoire.

Le sphinx : Sans un regard vers moi, sans un geste ému, sans un signe de reconnaissance.

Anubis : Vous attendiez-vous à une autre attitude ?

Le Sphinx : L’imbécile ! Il n’a donc rien compris.

Anubis : Rien compris.

Jean Cocteau (1889-1963), La Machine infernale, acte II (extrait), 1932.

Les clés du sujet

Comprendre la question

Vous devez vous focaliser sur un personnage particulier : le sphinx.

Relevez et analysez les expressions qui désignent ou qualifient le sphinx et classez-les selon les aspects du personnage qu’elles révèlent.

« Caractéristiques » renvoie à l’aspect physique du personnage, à son identité, son statut, à son rôle dans le mythe et à son « caractère ».

Construire la réponse

Ne juxtaposez pas l’analyse des textes ; construisez votre réponse autour des points communs, des caractéristiques communes du personnage.

Signalez la spécificité de certains textes.

Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des textes.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du corpus] Les écrivains ont trouvé dans les monstres mythologiques des sources d’inspiration pour des réécritures : dragon, Gorgone, Hydre, Licorne, Sirène, Minotaure… Ainsi le Sphinx apparait-il, au xviiie siècle, dans la tragédie Œdipe de Voltaire et, au xxe siècle, dans celle de Cocteau, La Machine infernale. Il est aussi le sujet de deux sonnets de la fin du xixe siècle, dans les Trophées (1893) de José-Maria de Heredia et dans la Symphonie héroïque (1900) d’Albert Samain. [Problématique] Ce personnage riche de traditions se transforme parfois au fil de ses réapparitions littéraires.

Un monstre venu de la nuit des temps, mi-animal mi-humain

Le Sphinx est une créature mythologique : Voltaire mentionne « Thèbes » et « Corinthe », le « pied du Cithéron » ; Samain le renvoie à un « passé très lointain » (« Dix mille ans ont passé ») et le présente sous la forme d’une statue « antique », « ses pattes de pierre » évoquant le sphinx d’Égypte, pays que suggère aussi Cocteau avec le personnage d’Anubis.

Observez

Intégrez les mots et expressions que vous citez dans le cours de vos phrases (en les plaçant entre guillemets).

Les auteurs conservent son aspect de « monstre », au sens propre du terme, être mi-humain, mi-­animal : Voltaire le présente comme « [un] exécrable assemblage » à la fois « aigle, femme et lion » ; chez Heredia et chez Cocteau, il a des « ailes » ; chez Samain, il est « énorme », « accroupi », et il a des « pattes ».

« Il » ou « elle ? Bien que l’ambigüité soit maintenue, les auteurs lui confèrent des caractéristiques féminines : « femme » chez Voltaire, « féminin » avec des « seins aigus » chez Samain. Heredia le/la qualifie de « Vierge » et détaille des éléments (« gorge », « ventre », « lèvre », « bouche ») qui invitent aux plaisirs de la chair (« baiser », « délice »). Chez Cocteau, il/elle est une jeune fille déçue de l’indifférence d’Œdipe parti « sans un regard […], sans un geste ému ».

Son rôle dans le mythe

Le Sphinx n’a cependant pas exactement le même rôle dans le mythe et dans tous les textes du corpus.

Il garde un lien étroit avec Œdipe chez Voltaire (« Œdipe […] vit ce monstre affreux, l’entendit ») et chez Cocteau qui transcrit leur dialogue. Chez Heredia, il développe un dialogue (amoureux) non avec Œdipe mais avec un de ses prédécesseurs, un Héros, qui « meur[t] » dans les « délice[s] », allégorie de l’Amour. Déjà âgé chez Samain, il semble avoir oublié Œdipe.

Il est présenté comme une créature mystérieuse en lien avec la fameuse « énigme » (Voltaire) ; chez Heredia, ses questions reproduites directement apportent la mort du Héros (« tu meurs ») ; chez Samain, il « garde l’énigme immense » ; chez Cocteau, « l’épreuve » est formulée à deux reprises.

Enfin, le Sphinx apparaît soumis à la volonté des dieux : chez Voltaire, il est « du courroux des dieux [le] ministre épouvantable » ; Samain le présente « fidèle à son destin » prêt à obéir à « l’ordre de se lever » ; chez Cocteau, il est contraint d’obéir aux consignes d’Anubis, dieu de la mort (« Silence ! Interroge cet homme »).

Une créature terrifiante, porteuse de violence et de mort

Le Sphinx apporte violence et « malheurs » à l’action. Voltaire en fait un « monstre furieux/affreux », plein de « courroux », qui engendre la « ruine » ; chez Heredia, il enfonce ses « ongles » dans la « chair », et va « briser » les « os » du héros ; chez Samain, il « fait trembler » le songeur ; le Sphinx de Cocteau détaille lui-même les supplices qu’il pourrait infliger à Œdipe pour que les « mâchoires de loup » d’Anubis lui broient la tête.

Le personnage est intimement et explicitement lié à la mort chez les quatre auteurs.

Cependant cette cruauté est tempérée dans le sonnet de Samain où le Sphinx, « immobile », plein de « sérénité » prend un peu l’allure d’un sage, figé dans sa pose de monument séculaire ; dans la scène de Cocteau, au contraire, à travers le tutoiement familier, ses conseils amicaux à Œdipe et ses efforts pour le sauver, il semble presque humain et prend une nuance de modernité qui renouvelle le personnage (il perd ses ailes à la fin de la scène).

Conclusion

Le/la Sphinx dans ces quatre textes, « ni tout à fait la même ni tout à fait une autre », prouve que la réécriture de mythes peut encore nous « surprendre ».