Textes de Voltaire, Rimbaud, J. Giraudoux et dessin de Plantu

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL - 1re S - 1re L | Thème(s) : Les questions sur un corpus - La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Question sur le corpus | Année : 2011 | Académie : Inédit
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Dénoncer la guerre
 
 

Dénoncer la guerre • Question

Question de l’homme

fra1_1100_00_24C

 

Sujet inédit

la question de l’homme • 4 points

Question

Documents

A Voltaire, article « Guerre », Dictionnaire philosophique, 1764.

B Arthur Rimbaud, « Le Mal », Poésies, 1870.

C Jean Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu, 1935.

D Dessin de Plantu, Le Monde, 6 février 1994.

> À quels genres et à quels registres recourent ces différentes dénonciations de la guerre ?

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire (1re générales) ; commentaire (1re techno) ; dissertation ou écriture d'invention.

Document A

Article « Guerre »

[…] Misérables médecins des âmes1, vous criez pendant cinq quarts d’heure sur quelques piqûres d’épingle, et vous ne dites rien sur la maladie qui nous déchire en mille morceaux ! Philosophes moralistes, brûlez tous vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus affreux dans la nature entière.

Que deviennent et que m’importent l’humanité, la bienfaisance, la modestie, la tempérance, la douceur, la sagesse, la piété, tandis qu’une demi-livre de plomb tirée de six cents pas me fracasse le corps, et que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu de cinq ou six mille mourants, tandis que mes yeux, qui s’ouvrent pour la dernière fois, voient la ville où je suis né détruite par le fer et par la flamme, et que les derniers sons qu’entendent mes oreilles sont les cris des femmes et des enfants expirants sous des ruines, le tout pour les prétendus intérêts d’un homme que nous ne connaissons pas ?

Voltaire, article « Guerre », Dictionnaire philosophique, 1764.

1 Métaphore qui désigne les prêcheurs.

1 Métaphore qui désigne les prêcheurs.

Document B

« Le Mal »

Tandis que les crachats rouges de la mitraille

Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;

Qu’écarlates ou verts1, près du Roi2 qui les raille,

Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu’une folie épouvantable, broie

Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;

– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,

Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !…

– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées3

Des autels, à l’encens, aux grands calices4 d’or ;

Qui dans le bercement des hosannah5 s’endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées

Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,

Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

Arthur Rimbaud, Poésies, 1870.

1 Les uniformes des Prussiens étaient verts, ceux des Français rouges.

2 Désigne Napoléon III et l’empereur Guillaume Ier de Prusse.

3 Damassées : tissées comme le damas, étoffe ornée à l’envers et à l’endroit.

4 Calices : vases sacrés qui contiennent le vin de la messe.

5 Hossanah : hymnes de louange dans la liturgie religieuse.

1 Les uniformes des Prussiens étaient verts, ceux des Français rouges.

2 Désigne Napoléon III et l’empereur Guillaume Ier de Prusse.

3 Damassées : tissées comme le damas, étoffe ornée à l’envers et à l’endroit.

4 Calices : vases sacrés qui contiennent le vin de la messe.

5 Hossanah : hymnes de louange dans la liturgie religieuse.

Document C

Le héros et général troyen Hector – au fond pacifiste – doit prononcer un discours aux morts, alors que les ennemis grecs sont en train de débarquer. Il se place au pied des portes de Troie.

Hector. – Ô vous qui ne nous entendez pas, qui ne nous voyez pas, écoutez ces paroles, voyez ce cortège. Nous sommes les vainqueurs. Cela vous est bien égal, n’est-ce pas ? Vous aussi vous l’êtes. Mais, nous, nous sommes les vainqueurs vivants. C’est ici que commence la différence. C’est ici que j’ai honte. Je ne sais si dans la foule des morts on distingue les morts vainqueurs par une cocarde1. Les vivants, vainqueurs ou non, ont la vraie cocarde, la double cocarde. Ce sont leurs yeux. Nous, nous avons deux yeux, mes pauvres amis. Nous voyons le soleil. Nous faisons tout ce qui se fait dans le soleil. Nous mangeons. Nous buvons… Et dans le clair de lune !… Nous couchons avec nos femmes… Avec les vôtres aussi…

Démokos. – Tu insultes les morts, maintenant ?

Hector. – Vraiment, tu crois ?

Démokos. – Ou les morts, ou les vivants.

Hector. – Il y a une distinction…

Priam. – Achève, Hector… Les Grecs débarquent…

Hector. – J’achève… Ô vous qui ne sentez pas, qui ne touchez pas, respirez cet encens, touchez ces offrandes. Puisque enfin c’est un général sincère qui vous parle, apprenez que je n’ai pas une tendresse égale, un respect égal pour vous tous. Tout morts que vous êtes, il y a chez vous la même proportion de braves et de peureux que chez nous qui avons survécu et vous ne me ferez pas confondre, à la faveur d’une cérémonie, les morts que j’admire avec les morts que je n’admire pas. Mais ce que j’ai à vous dire aujourd’hui, c’est que la guerre me semble la recette la plus sordide et la plus hypocrite pour égaliser les humains et je n’admets pas plus la mort comme châtiment ou comme expiation au lâche que comme récompense aux vivants. Aussi, qui que vous soyez, vous absents, vous inexistants, vous oubliés, vous sans occupation, sans repos, sans être, je comprends en effet qu’il faille en fermant ces portes excuser près de vous ces déserteurs que sont les survivants, et ressentir comme un privilège et un vol ces deux biens qui s’appellent, de deux noms dont j’espère que la résonance ne vous atteint jamais, la chaleur et le ciel.

Jean Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935), 
acte II, scène 5, Grasset.

1 Cocarde : insigne rond aux couleurs nationales.

1 Cocarde : insigne rond aux couleurs nationales.

Document D

 

Plantu, Le Monde, 6 février 1994.

Comprendre la question

  • Vous devez identifier le genre et le registre de chaque document. Certains documents combinent plusieurs registres.
  • Vous devez ensuite préciser les indices, les caractéristiques, les faits d’écriture qui vous ont permis de les identifier, puis dégager l’impression produite par ces genres et registres.
  • Pour les registres, n’analysez pas les documents l’un après l’autre ; groupez ceux qui présentent le même registre ou des registres proches. Commencez par les registres communs à plusieurs documents, puis étudiez à part ceux qui n’apparaissent que dans un ou deux documents.
  • N’oubliez pas le document iconographique dont les moyens diffèrent de ceux de la littérature.
  • Avant de rédiger, constituez-vous une réserve de mots et expressions en rapport avec la notion de dénonciation, sans vous limiter à des synonymes, en en variant la nature grammaticale (verbes, noms, adjectifs, subordonnées relatives…) :

 
  • Au moment de rédiger, piochez dans cette réserve pour varier l’expression.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Les genres de l’argumentation : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Dans l’Antiquité (l’Iliade d’Homère), dans l’épopée médiévale (La Chanson de Roland), la guerre est considérée de façon positive : elle est le moyen de devenir un héros. À partir du xviiie siècle, elle apparaît surtout comme un fléau dont les artistes dénoncent les méfaits. Ainsi, Voltaire, philosophe des Lumières, Rimbaud au xixe siècle, Jean Giraudoux au xxe siècle et Plantu au xxie siècle composent des réquisitoires contre la guerre.

Des genres variés

  • Voltaire opte pour l’article de dictionnaire, genre favori des Lumières, considéré comme fiable en raison de son objectivité. Cependant, si le lecteur ne savait pas que cet article est extrait du Dictionnaire philosophique, il pencherait plutôt pour le genre du discours. Le texte comporte en effet deux discours : d’abord celui de Voltaire aux prêcheurs, puis celui du mourant au lecteur et, par-delà, à tous les hommes. Loin de l’objectivité attendue du dictionnaire, nous avons affaire à un texte accusateur : les deux locuteurs et l’interlocuteur sont fortement impliqués, comme en témoignent la multiplication des indices personnels des 1re et 2e personnes et les apostrophes au destinataire.
  • Rimbaud a recours à la poésie en vers, genre privilégié au xixe siècle pour la dénonciation. Il compose un sonnet régulier, court et percutant, structuré en deux tableaux symétriques, donc très classique dans sa forme. Ce qui donne une impression de retenue sans ôter de sa force à la critique et autorise une description frappante par les images et l’expression des sentiments.
  • Le texte de Giraudoux est extrait d’une pièce de théâtre (présence de didascalies, noms des personnages consignés avant chaque réplique). Le théâtre, genre « incarné », suscite l’émotion directe et permet la confrontation d’idées. Mais le texte ressortit aussi au genre du discours et dans une de ses formes traditionnelles : l’éloge officiel aux morts à la guerre. Faire parler directement un personnage de général combattant renforce l’efficacité de la condamnation, car sa parole a valeur de témoignage.
  • Enfin, à une époque où l’on est très sensible à l’image, Plantu recourt au dessin de presse : il combine image et texte, le second donnant son sens à la première.

Des registres variés

Bien que de genres et d’époques différents, les documents recourent à des registres communs. Par ailleurs, ils mêlent en général plusieurs registres.

  • Le lyrisme des trois textes fait naître l’émotion chez le lecteur (Voltaire : vocabulaire affectif, longues périodes, accumulations du paragraphe 2 ; Rimbaud : apostrophe aux « pauvres morts », à la nature personnifiée ; Giraudoux : adresse directe aux morts, apostrophes « Ô vous qui… », anaphores). Le pathétique des trois textes suscite la pitié du lecteur (Voltaire : paroles et souffrances du jeune soldat agonisant vécues en direct ; Rimbaud : les « tas » de « pauvres morts », la douleur des mères « pleurant » ; Giraudoux : évocation pitoyable des morts).
  • Le ton épique des textes de Voltaire et de Rimbaud impressionne le lecteur (description grandiose des deux champs de bataille évoqués avec des hyperboles ; paysages dévastés en toile de fond).
  • Le texte parodique de Giraudoux crée une distanciation critique. La tirade d’Hector déforme les discours aux morts pour les caricaturer.
  • Le dessin de Plantu se démarque par son humour noir grinçant : il ne présente pas la violence directement, il la suggère dans l’image (le lance-roquettes au premier plan) et dans les mots. Le lecteur doit déchiffrer l’absurdité de la logique des soldats. Le décalage entre l’enjeu tragique (la mort potentielle d’enfants) et le ton familier, le contraste entre la joie des enfants et la cruauté des soldats, et celui entre les deux parties du dessin (soldats à gauche : partie sombre et enfants en arrière-plan à droite : partie claire) provoquent le lecteur. La dénonciation repose ici sur un humour cynique.

Chaque époque, en fonction de ses goûts esthétiques et littéraires et de ses préoccupations, recourt à des genres et à des registres différents, mais pour une même visée.