Textes de Zola, Céard, Proust

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2014 | Académie : Amérique du Sud
Corpus Corpus 1
Personnages admirables

Personnages admirables • Question

Roman

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29

Amérique du Sud • Décembre 2014

Séries ES, S • 4 points

Question

Documents

AÉmile Zola, Thérèse Raquin, 1867.

BHenry Céard, Une belle journée, 1881.

CMarcel Proust, Un amour de Swann, 1913.

> Dans ces extraits, quel regard les auteurs portent-ils sur les bourgeois et leurs rites sociaux ?

Après avoir répondu à cette question, les candidats devront traiter au choix un des trois sujets nos 30, 31 ou 32.

 Document A

La famille Raquin, c’est-à-dire Mme Raquin mère, son fils Camille et son épouse Thérèse, habite au-dessus d’une mercerie, tenue par la mère et sa belle-fille à Paris, tandis que Camille travaille dans l’administration des chemins de fer pour un salaire très modeste. Le personnage de la belle-fille, Thérèse, étouffe dans cet univers confiné et petit-bourgeois.

Un jour sur sept, le jeudi soir, la famille Raquin recevait. On allumait une grande lampe dans la salle à manger, et l’on mettait une bouilloire d’eau au feu pour faire du thé. C’était toute une grosse histoire. Cette soirée-là tranchait sur les autres ; elle avait passé dans les habitudes de la famille comme une orgie bourgeoise d’une gaieté folle. On se couchait à onze heures.

Madame Raquin retrouva à Paris un de ses vieux amis, le commissaire de police Michaud, qui avait exercé à Vernon pendant vingt ans, logé dans la même maison que la mercière. Une étroite intimité s’était ainsi établie entre eux ; puis, lorsque la veuve avait vendu son fonds pour aller habiter la maison du bord de l’eau, ils s’étaient peu à peu perdus de vue. Michaud quitta la province quelques mois plus tard et vint manger paisiblement à Paris, rue de Seine, les quinze cents francs de sa retraite. Un jour de pluie, il rencontra sa vieille amie dans le passage du Pont-Neuf ; le soir même, il dînait chez les Raquin.

Ainsi furent fondées les réceptions du jeudi. L’ancien commissaire de police prit l’habitude de venir ponctuellement une fois par semaine. Il finit par amener son fils Olivier, un grand garçon de trente ans, sec et maigre, qui avait épousé une toute petite femme, lente et maladive. Olivier occupait à la préfecture de Police un emploi de trois mille francs dont Camille se montrait singulièrement jaloux ; il était commis principal dans le bureau de la police d’ordre et de sûreté. Dès le premier jour, Thérèse détesta ce garçon roide et froid qui croyait honorer la boutique du passage en y promenant la sécheresse de son grand corps et les défaillances de sa pauvre petite femme.

Camille introduisit un autre invité, un vieil employé du chemin de fer d’Orléans.

Grivet avait vingt ans de service ; il était premier commis et gagnait deux mille cent francs. C’était lui qui distribuait la besogne aux employés du bureau de Camille et celui-ci lui témoignait un certain respect ; dans ses rêves, il se disait que Grivet mourrait un jour, qu’il le remplacerait peut-être, au bout d’une dizaine d’années.

Grivet fut enchanté de l’accueil de Mme Raquin, il revint chaque semaine avec une régularité parfaite. Six mois plus tard, sa visite du jeudi était devenue pour lui un devoir : il allait au passage du Pont-Neuf, comme il se rendait chaque matin à son bureau, mécaniquement, par un instinct de brute.

Dès lors, les réunions devinrent charmantes. À sept heures, Mme Raquin allumait le feu, mettait la lampe au milieu de la table, posait un jeu de dominos à côté, essuyait le service à thé qui se trouvait sur le buffet. À huit heures précises, le vieux Michaud et Grivet se rencontraient devant la boutique venant l’un de la rue de Seine, l’autre de la rue Mazarine. Ils entraient, et toute la famille montait au premier étage. On s’asseyait autour de la table, on attendait Olivier Michaud et sa femme, qui arrivaient toujours en retard. Quand la réunion se trouvait au complet, Mme Raquin versait le thé, Camille vidait la boîte de dominos sur la toile cirée, chacun s’enfonçait dans son jeu. On n’entendait plus que le cliquetis des dominos. Après chaque partie, les joueurs se querellaient pendant deux ou trois minutes, puis le silence retombait, morne, coupé de bruits secs.

Émile Zola, Thérèse Raquin, 1867.

 Document B

Le roman de Céard se passe après la guerre franco-prussienne de 1870 qui a vu la défaite de la France et l’annexion de l’Alsace et la Lorraine à la Prusse. Cet extrait se centre sur le portrait du personnage de Trudon, un bourgeois, négociant en vins et alcools, particulièrement patriote.

Les soirs que lui laissaient ses amours ou ses affaires commerciales, il s’abîmait dans une série de lectures héroïques. Il ne dédaignait pas les poètes : ceux qui, procédant par l’invective1, réconfortent les âmes avec des injures ; ceux-là, plus délicats, qui les attendrissent avec des fadeurs. Sur l’oreiller, avant de s’endormir, il s’enthousiasmait volontiers quand des vers sans facture2 lui parlaient de clairons3 frappés à mort mais continuant à sonner la charge, néanmoins. Elles le ravissaient, ces femmes du monde déguisées en ambulancières que des alexandrins représentaient comme vendant leurs bijoux, jusqu’au dernier, pour précipiter la libération du territoire. Un autre plus lyrique encore proposait d’épouser une fille de Châteaudun et, la rendant enceinte, se disait sûr de procréer des héros. Il l’approuvait. Puis, sans transition, il revenait vite à des ouvrages plus sérieux. Un écrivain était allé en Allemagne, on disait qu’il parlait de ce pays de visu et ses observations passaient pour excessivement précises. Ce livre, Trudon l’avait emprunté, et par l’exagération des choses naturelles, le continuel parti pris du dénigrement, l’excès des conclusions générales tirées de faits particuliers, l’étroitesse même des aperçus d’ensemble, il répondait aux sentiments les plus exaltés de son âme chauvine. Il le relisait sans cesse, songeait à l’acheter. Il le jugeait bien écrit, d’une lecture facile, et puis, avant tout, le considérait comme vengeur !

Cette platonique préoccupation de la revanche se retrouvait jusque dans les détails de son costume. Chez lui, il portait des pantoufles de tapisserie où l’Alsace, sur le pied droit, la Lorraine, sur le pied gauche, étaient figurées en costume national et pleurant, le corsage orné d’une cocarde tricolore, cependant qu’au travers d’un encadrement de houblons4 verts, des mots en laine jaune, couraient sur un liston5 avec cette devise : Elle6 attend. Et ces patriotiques chaussures symbolisant ses regrets, destinées à raviver ses colères, causaient, quotidiennement, l’extase de sa femme de ménage.

Henry Céard, Une belle journée, 1881.

1. Invective : parole violente et injurieuse à l’encontre de quelqu’un. 2. Vers sans facture : vers sans style, mauvais vers. 3. Clairons : soldats qui jouent du clairon. 4. Houblons : plante vivace grimpante dont les fleurs servent à aromatiser la bière. 5. Liston : ruban portant une inscription. 6. Le pronom « Elle » reprend la région française passée sous contrôle prussien.

 Document C

Les Verdurin sont de riches bourgeois prétentieux qui reçoivent leurs amis et des artistes dans leur salon parisien, imitant en cela, mais de manière souvent ridicule, les salons aristocratiques.

Mme Verdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin ciré, qu’un violoniste de ce pays lui avait donné et qu’elle conservait quoiqu’il rappelât la forme d’un escabeau et jurât avec les beaux meubles anciens qu’elle avait, mais elle tenait à garder en évidence les cadeaux que les fidèles avaient l’habitude de lui faire de temps en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaître quand ils venaient. Aussi tâchait-elle de persuader qu’on s’en tînt aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se détruisent ; mais elle n’y réussissait pas et c’était chez elle une collection de chauffe-pieds, de coussins, de pendules, de paravents, de baromètres, de potiches, dans une accumulation, des redites et un disparate d’étrennes.

De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation des fidèles et s’égayait de leurs « fumisteries », mais depuis l’accident qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la peine de pouffer1 effectivement et se livrait à la place à une mimique conventionnelle qui signifiait sans fatigue ni risques pour elle, qu’elle riait aux larmes. Au moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux ou contre un ancien habitué rejeté au camp des ennuyeux – et pour le plus grand désespoir de M. Verdurin qui avait eu longtemps la prétention d’être aussi aimable que sa femme, mais qui riant pour de bon s’essoufflait vite et avait été distancé et vaincu par cette ruse d’une incessante et fictive hilarité – elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d’oiseau qu’une taie2 commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n’eût eu que le temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n’en laissaient plus rien voir, elle avait l’air de s’efforcer de réprimer, d’anéantir un rire qui, si elle s’y fût abandonnée, l’eût conduite à l’évanouissement.

Telle, étourdie par la gaieté des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et d’assentiment, Mme Verdurin, juchée sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le colifichet3 dans du vin chaud, sanglotait d’amabilité.

Marcel Proust, Un amour de Swann, 1913.

1. Pouffer : éclater de rire malgré soi.

2. Taie : tache opaque sur la cornée de l’œil.

3. Colifichet : objet avec lequel jouent les serins dans leur cage.

Les clés du sujet

Comprendre la question

  • « regard port[é] sur… » invite à dégager une « vision », une « conception », un « point de vue ». Vous devez dire comment est présentée la bourgeoisie.
  • « rites » renvoie aux activités habituelles, qui construisent et renforcent l’image de marque de ce rang social. Il faut analyser ce qui rend routinières ces manières d’être et d’agir.
  • Si le vocabulaire utilisé est plutôt positif ou négatif, vous en déduirez qu’il s’agit d’une image positive (on parlera alors d’un éloge) ou négative (dans ce cas, on parlera d’un blâme).
  • Il faut, autant que possible, vous efforcer de trouver des points communs, avant de signaler les différences ou les spécificités de chaque texte.
  • Accompagnez chaque remarque d’exemples précis tirés des différents textes.

>Pour réussir la question : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce, présentation du corpus et problématique] Les romans des xixe et xxe siècles donnent une image de la société de l’époque, notamment de la bourgeoisie, qui y occupe une place éminente. Zola, dans Thérèse Raquin décrit les soirées chez Mme Raquin, une mercière ; Henry Céard, lui aussi romancier naturaliste, trace le portrait d’un négociant en vins, M. Trudon ; au début du xxe siècle, Proust nous fait assister à une réception dans le salon des Verdurin, riches bourgeois parisiens. Les trois romanciers jettent sur la bourgeoisie un regard critique sévère.

Les signes d’une identité bourgeoisie

L’appartenance des personnages à la bourgeoisie se lit dans différents détails : chez Zola, dans la préoccupation de l’argent – il est question des « quinze cents francs » de Michaud, des « trois mille francs » de Camille et des « deux mille cent francs » de Grivet. Dans Une belle journée, l’activité favorite de M. Trudon, la « lecture », indique qu’il est relativement éduqué, comme tout bourgeois. Enfin, le fait que les Verdurin tiennent « salon » signe leur statut social. Les Raquin aussi « reçoivent » , ont une vie sociale.

Des « rites » sclérosés

  • La vie semble soumise à des rites quasi religieux qui assimilent les bourgeois à des automates sans âme, comme le souligne l’imparfait d’habitude.
  • Par les multiples précisions temporelles (« un jour sur sept, le jeudi soir, les réceptions du jeudi, chaque semaine, à huit heures précises, pendant deux ou trois minutes, onze heures »), par l’imparfait de répétition, Zola montre les Raquin soumis à une routine sans fantaisie.
  • Les soirées des Verdurin auprès de leurs « fidèles » ressemblent à une messe dont Mme Verdurin est l’ordonnatrice burlesque.
  • Trudon se livre « tous les soirs » aux mêmes lectures sans aucune valeur littéraire.
  • Les rites « incontournables », parce qu’ils jouent le rôle d’indicateurs de rang social et donnent l’impression à ceux qui les suivent d’exister, les écartent en réalité de toute vie personnelle et font d’eux non plus des humains mais des automates ridicules.

Un regard amusé : la caricature physique

Les portraits de ces bourgeois sont caricaturaux : ce sont des personnages grotesques sur le plan physique, qui évoluent dans des décors souvent de très mauvais goût.

  • Parmi les invités des Raquin, figurent un « grand garçon de trente ans, sec et maigre » « roide et froid » au « grand corps », et « une petite femme, lente et maladive », dont les tailles font plaisamment contraste.
  • Mme Verdurin, avec sa « mimique conventionnelle », est affectée d’un « rire » qui ressemble à un rictus et son animalisation en « oiseau » « juché sur son perchoir » résume le grotesque de son allure.
  • Le costume de Trudon avec ses symboles patriotiques fait de lui un clown ridicule.

La satire morale féroce

Mais la charge porte surtout sur les traits moraux.

  • Le « jeudi » des Raquin manque de distinction avec sa « gaieté folle » d’« orgie bourgeoise » ; les sujets de conversation y sont triviaux. Aussi, dans l’expression « réunions charmantes », l’adjectif est-il lourd d’ironie !
  • Chez les Verdurin, tout n’est qu’apparence, « médisance » et vide intellectuel ; cette superficialité est masquée par des prétentions à l’art et à la distinction, orchestrées par une Mme Verdurin tyrannique.
  • Le patriotisme de Trudon est marqué par l’outrance (goût pour l’« invective », les « injures », les « lectures lyriques », les « sentiments exaltés ») et par le manque de goût (littéraire et vestimentaire). Personnage routinier à « l’âme chauvine », Trudon est obsédé par l’héroïsme mais c’est un velléitaire pantouflard dont les désirs de « revanche » sont livresques et platoniques, c’est-à-dire vains.
  • Chez les bourgeois, les rites ont pour but de faire illusion aux yeux du monde : les Raquin comme les Verdurin dans leurs soirées cherchent un public qui leur renvoie une image flatteuse d’eux-mêmes ; le « public » de Trudon, c’est « sa femme de ménage » en « extase » devant ses « patriotiques chaussures » !

Conclusion

Ces textes romanesques dépassent le simple aspect informatif ou narratif ; ils ont presque une dimension d’apologue : à travers les personnages qu’ils inventent et traitent de façon caricaturale, les romanciers proposent indirectement une vision du monde et de l’homme.