Textes de Zola, Maupassant, Giono et Camus

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re L - 1re ES | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

La dernière page d'un roman

 Question

 

Documents

  1. Émile Zola, Germinal, partie VII, chap. 6, 1885.

  2. Guy de Maupassant, Bel-Ami, partie I, chap. 10, 1885.

  3. Jean Giono, Regain, extrait de la deuxième partie, 1930.

  4. Albert Camus, La Peste, partie V, chap. 5, 1947.

 

 Quelle conception de la vie chacune de ces fins de roman vous paraît-elle transmettre ? Quels rapprochements peut-on faire entre ces textes ?

Après avoir répondu à cette question, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.
 

Document A 

Étienne Lantier a été l'un des principaux artisans de la grève des mineurs, fatigués d'être exploités et de souffrir. Mais le mouvement a échoué et la répression a eu raison des revendications ouvrières : le héros est obligé de quitter le bassin minier.
 

Mais Étienne, quittant le chemin de Vandame, débouchait sur le pavé. À droite, il apercevait Montsou qui dévalait et se perdait. En face, il avait les décombres du Voreux1, le trou maudit que trois pompes épuisaient sans relâche. Puis, c'étaient les autres fosses à l'horizon, la Victoire, Saint-Thomas, Feutry-Cantel ; tandis que, vers le nord, les tours élevées des hauts fourneaux et les batteries des fours à coke2 fumaient dans l'air transparent du matin. S'il voulait ne pas manquer le train de huit heures, il devait se hâter, car il avait encore six kilomètres à faire.

Et, sous ses pieds, les coups profonds, les coups obstinés des rivelaines3 continuaient. Les camarades étaient tous là, il les entendait le suivre à chaque enjambée. N'était-ce pas la Maheude4, sous cette pièce de betteraves, l'échine cassée, dont le souffle montait si rauque, accompagné par le ronflement du ventilateur ? À gauche, à droite, plus loin, il croyait en reconnaître d'autres, sous les blés, les haies vives, les jeunes arbres. Maintenant, en plein ciel, le soleil d'avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s'allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d'un besoin de chaleur et de lumière. Un débordement de sève coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes s'épandait en un grand baiser. Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s'ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l'astre, par cette matinée de jeunesse, c'était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre.

Émile Zola, Germinal, partie VII, chap. 6, 1885.


1. Nom du puits de mine où a travaillé Étienne.

2. Coke : sorte de charbon.

3. Rivelaine : pic de mineur.

4. Épouse de Maheu, le mineur qui a hébergé Étienne.

Document B 

Georges Duroy, surnommé Bel-Ami, a réussi à s'élever dans la société, notamment dans le milieu de la presse, en partie grâce aux femmes. Dans la dernière page du roman, le narrateur rend compte de son mariage et de son triomphe social.
 

Puis des voix humaines s'élevèrent, passèrent au-dessus des têtes inclinées. Vauri et Landeck, de l'Opéra, chantaient. L'encens répandait une odeur fine de benjoin, et sur l'autel le sacrifice divin s'accomplissait ; l'Homme-Dieu, à l'appel de son prêtre, descendait sur la terre pour consacrer le triomphe du baron Georges Du Roy.

Bel-Ami, à genoux à côté de Suzanne1, avait baissé le front. Il se sentait en ce moment presque croyant, presque religieux, plein de reconnaissance pour la divinité qui l'avait ainsi favorisé, qui le traitait avec ces égards. Et sans savoir au juste à qui il s'adressait, il la remerciait de son succès.

Lorsque l'office fut terminé, il se redressa, et donnant le bras à sa femme, il passa dans la sacristie. Alors commença l'interminable défilé des assistants. Georges, affolé de joie, se croyait un roi qu'un peuple venait acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments : « Vous êtes bien aimable. »

Soudain il aperçut Mme de Marelle2 ; et le souvenir de tous les baisers qu'il lui avait donnés, qu'elle lui avait rendus, le souvenir de toutes leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du goût de ses lèvres, lui fit passer dans le sang le désir brusque de la reprendre. Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux vifs. Georges pensait : « Quelle charmante maîtresse, tout de même. »

Elle s'approcha, un peu timide, un peu inquiète, et lui tendit la main. Il la reçut dans la sienne et la garda. Alors il sentit l'appel discret de ses doigts de femme, la douce pression qui pardonne et reprend. Et lui-même il la serrait, cette petite main, comme pour dire : « Je t'aime toujours, je suis à toi ! »

Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, pleins d'amour. Elle murmura de sa voix gracieuse : « À bientôt, monsieur. »

Il répondit gaiement : « À bientôt, madame. »

Et elle s'éloigna.

D'autres personnes se poussaient. La foule coulait devant lui comme un fleuve. Enfin elle s'éclaircit. Les derniers assistants partirent. Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l'église.

Elle était pleine de monde, car chacun avait regagné sa place, afin de les voir passer ensemble. Il allait lentement, d'un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau courir de longs frissons, ces frissons froids que donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait qu'à lui.

Lorsqu'il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l'enviait.

Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu'il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon.

Il descendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies de spectateurs. Mais il ne les voyait point ; sa pensée maintenant revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis par l'éclatant soleil flottait l'image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit.

Guy de Maupassant, Bel-Ami, partie I, chap. 10, 1885.


1. Fille de M. Walter, le directeur du journal dans lequel travaille Georges.

2. Maîtresse de Georges.

Document C 

Le village abandonné et son dernier habitant sont presque revenus à l'état sauvage. Mais Panturle, en fondant une famille avec sa compagne qui attend un enfant et en reprenant son activité d'agriculteur, va faire renaître le bonheur et la civilisation paysanne.
 

Maintenant Panturle est seul.

Il a dit :

- Fille, soigne-toi bien, va doucement ; j'irai te chercher l'eau, le soir, maintenant. On a bien du contentement ensemble. Ne gâtons pas le fruit.

Puis il a commencé à faire ses grands pas de montagnard.

Il marche.

Il est tout embaumé de sa joie.

Il a des chansons qui sont là, entassées dans sa gorge à presser ses dents. Et il serre les lèvres. C'est une joie dont il veut mâcher toute l'odeur et saliver longtemps le jus comme un mouton qui mange la saladelle1 du soir sur les collines. Il va, comme ça, jusqu'au moment où le beau silence s'est épaissi en lui, et autour de lui comme un pré.

Il est devant ses champs. Il s'est arrêté devant eux. Il se baisse. Il prend une poignée de cette terre grasse, pleine d'air et qui porte la graine. C'est une terre de beaucoup de bonne volonté.

Il en tâte, entre ses doigts, toute la bonne volonté.

Alors, tout d'un coup, là, debout, il a appris la grande victoire.

Il lui a passé devant les yeux, l'image de la terre ancienne, renfrognée et poilue avec ses aigres genêts et ses herbes en couteau. Il a connu d'un coup, cette lande terrible qu'il était, lui, large ouvert au grand vent enragé, à toutes ces choses qu'on ne peut pas combattre sans l'aide de la vie.

Il est debout devant ses champs. Il a ses grands pantalons de velours brun, à côtes ; il semble vêtu avec un morceau de ses labours. Les bras le long du corps, il ne bouge pas. Il a gagné : c'est fini.

Il est solidement enfoncé dans la terre comme une colonne.

Jean Giono, Regain, partie II, 1930.


1. Saladelle : fleur mauve, appelée aussi lavande des mers, emblématique de la Camargue.

Document D 

La peste a ravagé la ville d'Oran pendant presque un an, faisant des milliers de morts. Voulant sans cesse soulager la souf879 des hommes, le docteur Rieux a lutté de toutes ses forces contre l'épidémie, qui paraît désormais s'éloigner, ce qui donne lieu à de grandes réjouissances dans la cité.
 

Mais cette nuit était celle de la délivrance, et non de la révolte. Au loin, un noir rougeoiement indiquait l'emplacement des boulevards et des places illuminés. Dans la nuit maintenant libérée, le désir devenait sans entraves et c'était son grondement qui parvenait jusqu'à Rieux.

Du port obscur montèrent les premières fusées des réjouissances officielles. La ville les salua par une longue et sourde exclamation. Cottard, Tarrou, ceux et celles que Rieux avait aimés et perdus, tous, morts ou coupables, étaient oubliés. Le vieux avait raison, les hommes étaient toujours les mêmes. Mais c'était leur force et leur innocence et c'est ici que, par-dessus toute douleur, Rieux sentait qu'il les rejoignait. Au milieu des cris qui redoublaient de force et de durée, qui se répercutaient longuement jusqu'au pied de la terrasse, à mesure que les gerbes multicolores s'élevaient plus nombreuses dans le ciel, le docteur Rieux décida alors de rédiger le récit qui s'achève ici, pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés, pour laisser du moins un souvenir de l'injustice et de la violence qui leur avaient été faites, et pour dire simplement ce qu'on apprend au milieu des fléaux, qu'il y a dans les hommes plus de choses à admire que de choses à mépriser.

Mais il savait cependant que cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire définitive. Elle ne pouvait être que le témoignage de ce qu'il avait fallu accomplir et que, sans doute, devraient accomplir encore, contre la terreur et son arme inlassable, malgré leurs déchirements personnels, tous les hommes qui, ne pouvant être des saints et refusant d'admettre les fléaux, s'efforcent cependant d'être des médecins.

Écoutant, en effet, les cris d'allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu'on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu'il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.

Albert Camus, La Peste, partie V, chap. 5, 1947.

     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre la question

  • Vous devez vous demander si la conception de la vie - et la vision du monde - délivrée par ces fins de roman est positive (optimiste), négative (pessimiste) ou mêlée.

  • Cherchez à travers quels détails précis les auteurs suggèrent cette conception : images, mots mélioratifs ou négatifs, thèmes récurrents.

  • Réfléchissez aussi sur les perspectives qu'ouvre chacune de ces fins : imagine-t-on une suite heureuse ou au contraire sombre ?

  • La deuxième partie de la question n'est pas une seconde question. Elle vous invite à ne pas traiter les textes successivement mais synthétiquement : il faut trouver des points de convergence entre les textes (« conception » est au singulier) et non des divergences (malgré le mot « chacun » de la consigne).

  • Encadrez votre réponse d'une brève introduction (une amorce et une phrase qui présente et situe les documents) et d'une brève conclusion rappelant l'intérêt des éléments analysés pour la compréhension du corpus.

Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

La fin d'un roman dénoue l'intrigue et lui donne généralement son sens. Bien que le corpus rassemble des fins de romans d'auteurs très divers - deux naturalistes du xixe siècle (Maupassant et Zola) et deux auteurs du xxe siècle : un romancier poète (Giono) et un intellectuel engagé (Camus), ces textes transmettent une conception proche de la vie, mêlant pessimisme et optimisme.

La peinture lucide des malheurs de l'existence

Ces dernières pages de romans peignent les malheurs de la vie.

  • Dans Regain, le village est abandonné, comme mort. Panturle a dû « combattre » contre cette mort lente.

  • Dans La Peste, Rieux pense à « ceux et celles qu['il a] aimés et perdus », à « l'injustice » et à « la violence » qui peuvent renaître à tout moment.

  • Le malheur peut prendre aussi la forme de la souf879 : dans Germinal, les mineurs souffrent à « taper » sans relâche dans le « trou maudit » du Voreux, « l'échine cassée ».

  • Dans Bel-Ami, de façon plus implicite, Mme de Marelle, amoureuse de Duroy, est contrainte de rester dans l'ombre devant le triomphe d'une autre.

  • C'est La Peste (roman écrit après la Seconde Guerre mondiale) qui souligne le plus les « fléaux » qui menacent le monde.

Un monde gros d'espérances

En contrepoint à cet aspect négatif, les quatre textes suggèrent diversement l'« allégresse » (Camus), le renouveau.

  • La chaleur, versée par le soleil (Zola) « éclatant » qui inonde aussi « la grande baie ensoleillée » (Maupassant), suggère le retour à la vie. L'évocation de la nature en plein renouveau jette sur l'avenir un air de printemps, symbole de jeunesse et d'espoir : règne végétal (« haies vives », « bourgeons », « feuilles vertes », « graines », « sève », « bruit des germes », « germination » [Zola] ; « terre grasse, pleine d'air et qui porte la graine [Giono]).

  • Le monde est décrit comme générateur de sensations et de sentiments positifs (Panturle est « embaumé de sa joie »). Le thème de l'enfantement et de l'enfance connote l'espoir dans un avenir plein de promesses et suggère que la vie est faite de recommencements : un enfant à naître est un « fruit » (Giono) ; une personnification saisissante transforme la terre en future mère (« la campagne était grosse », Zola).

  • L'atmosphère de libération, de liesse est rendue à travers des termes plus abstraits : « triomphe », « immenses bonheurs » (Maupassant), « délivrance », « sans entraves », « réjouissances » (Camus).

Une conception nuancée : la vie est mélange

  • Les quatre auteurs prônent implicitement une attitude réaliste, lucide, mais aussi dynamique et tournée vers un avenir prometteur voire heureux : « Il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser », conclut le docteur Rieux dans La Peste.

  • Cependant, si leur conception générale de la vie est très proche, les perspectives ouvertes par les auteurs du corpus sont légèrement différentes : Maupassant et Giono donnent une dimension personnelle, presque charnelle, au bonheur retrouvé ; Zola, lui, en romancier engagé, oppose le malheur, passé ou présent, au bonheur que les révolutions apporteront aux opprimés de la société ; en moraliste philosophe, Camus voit avec recul les contrastes de la vie.

Conclusion

La fin d'un roman est porteuse de sens : c'est elle qui, souvent, incite le lecteur à la réflexion et lui délivre implicitement la vision de l'homme et du monde que veut faire partager son auteur.