Textes de Zola, Mauriac, Perec et Houellebecq

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - Les questions sur un corpus
Type : Question sur le corpus | Année : 2012 | Académie : Antilles, Guyane
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Mieux nous connaître ?
 
 

Mieux nous connaître ? • Questions

Le roman

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Antilles • Juin 2012

Le personnage de roman • 6 points

Questions

Documents

A Émile Zola, Au Bonheur des dames, chap. III, 1883.

B François Mauriac, Le Romancier et ses personnages, 1933.

C Georges Perec, Les Choses, 1965.

D Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire, 2010.

> 1. Trouvez au moins deux points communs aux personnages principaux des documents A, C et D. (3 points)

> 2. Quelle est la principale fonction du personnage de roman d’après le texte de Mauriac (document B) ? En quoi les documents A, C et D illustrent-ils cette fonction ? (3 points)

Après avoir répondu à ces questions, vous traiterez au choix un des sujets suivants : commentaire ; dissertation ou écriture d'invention.

Document a

Octave Mouret tente d’obtenir l’aide financière du baron Hartmann pour développer son grand magasin. Pendant ce temps, dans le salon d’à côté, des dames discutent avec enthousiasme des achats qu’elles ont faits dans l’après-midi.

Des chiffres sonnaient, tout un marchandage fouettait les désirs, ces dames achetaient des dentelles à pleines mains.

  • Eh ! dit enfin Mouret, quand il put parler, on vend ce qu’on veut, lorsqu’on sait vendre ! Notre triomphe est là.

Alors, avec sa verve1111 provençale, en phrases chaudes qui évoquaient les images, il montra le nouveau commerce à l’œuvre. Ce fut d’abord la puissance décuplée de l’entassement, toutes les marchandises accumulées sur un point, se soutenant et se poussant ; jamais de chômage ; toujours l’article de la saison était là ; et, de comptoir en comptoir, la cliente se trouvait prise, achetait ici l’étoffe, plus loin le fil, ailleurs le manteau, s’habillait, puis tombait dans des rencontres imprévues, cédait au besoin de l’inutile et du joli. Ensuite, il célébra la marque2222 en chiffres connus. La grande révolution des nouveautés partait de cette trouvaille. Si l’ancien commerce, le petit commerce agonisait, c’était qu’il ne pouvait soutenir la lutte des bas prix, engagée par la marque. Maintenant, la concurrence avait lieu sous les yeux mêmes du public, une promenade aux étalages établissait les prix, chaque magasin baissait, se contentait du plus léger bénéfice possible ; aucune tricherie, pas de coup de fortune longtemps médité sur un tissu vendu le double de sa valeur, mais des opérations courantes, un tant pour cent333 régulier prélevé sur tous les articles, la fortune mise dans le bon fonctionnement d’une vente, d’autant plus large qu’elle se faisait au grand jour. N’était-ce pas une création étonnante ? Elle bouleversait le marché, elle transformait Paris, car elle était faite de la chair et du sang de la femme.

  • J’ai la femme, je me fiche du reste ! dit-il dans un aveu brutal, que la passion lui arracha.

À ce cri, le baron Hartmann parut ébranlé. Son sourire perdait sa pointe ironique, il regardait le jeune homme, gagné peu à peu par sa foi, pris pour lui d’un commencement de tendresse.

  • Chut ! murmura-t-il paternellement, elles vont vous entendre.

Mais ces dames parlaient maintenant toutes à la fois, tellement excitées, qu’elles ne s’écoutaient même plus entre elles. Madame de Boves achevait la description de la toilette de soirée : une tunique de soie mauve, drapée et retenue par des nœuds de dentelle ; le corsage décolleté très bas, et encore des nœuds de dentelle aux épaules.

  • Vous verrez, disait-elle, je me fais faire un corsage pareil avec un satin…
  • Moi, interrompait Madame Bourdelais, j’ai voulu du velours, oh ! une occasion !

Madame Marty demandait :

  • Hein ? combien la soie ?

Puis, toutes les voix repartirent ensemble. Madame Guibal, Henriette, Blanche, mesuraient, coupaient, gâchaient44. C’était un saccage d’étoffes, la mise au pillage des magasins, un appétit de luxe qui se répandait en toilettes jalousées et rêvées, un bonheur tel à être dans le chiffon, qu’elles y vivaient enfoncées, ainsi que dans l’air tiède nécessaire à leur existence.

Émile Zola, Au Bonheur des dames, chap. III, 1883.

Document b

François Mauriac expose, dans ce texte, sa conception du personnage de roman.

Ces personnages fictifs et irréels nous aident à nous mieux connaître et à prendre conscience de nous-mêmes. Ce ne sont pas les héros de roman qui doivent servilement1 être comme dans la vie, ce sont, au contraire, les êtres vivants qui doivent peu à peu se conformer aux leçons que dégagent les analyses des grands romanciers. Les grands romanciers nous fournissent ce que Paul Bourget, dans la préface d’un de ses premiers livres, appelait des planches d’anatomie morale. Aussi vivante que nous apparaisse une créature romanesque, il y a toujours en elle un sentiment, une passion que l’art du romancier hypertrophie2 pour que nous soyons mieux à même de l’étudier ; aussi vivants que ces héros nous apparaissent, ils ont toujours une signification, leur destinée comporte une leçon, une morale s’en dégage qui ne se trouve jamais dans une destinée réelle toujours contradictoire et confuse.

Les héros des grands romanciers, même quand l’auteur ne prétend rien prouver ni démontrer, détiennent une vérité qui peut n’être pas la même pour chacun de nous, mais qu’il appartient à chacun de nous de découvrir et de s’appliquer. Et c’est sans doute notre raison d’être, c’est ce qui légitime notre absurde et étrange métier que cette création d’un monde idéal grâce auquel les hommes vivants voient plus clair dans leur propre cœur et peuvent se témoigner les uns aux autres plus de compréhension et de pitié.

François Mauriac, Le Romancier et ses personnages, 1933.

Document c

Les personnages principaux du roman, Jérôme et Sylvie, vivent dans l’unique préoccupation de réussir matériellement.

Comment faire fortune ? C’était un problème insoluble. Et pourtant, chaque jour, semblait-il, des individus isolés parvenaient, pour leur propre compte, à parfaitement le résoudre. Et ces exemples à suivre, éternels garants de la vigueur intellectuelle et morale de la France, aux visages souriants et avisés, malins, volontaires, pleins de santé, de décision, de modestie, étaient autant d’images pieuses pour la patience et la gouverne des autres, ceux qui stagnent, piétinent, rongent leur frein, mordent la poussière. Ils savaient tout de l’ascension de ces chéris de la Fortune, chevaliers d’industrie, polytechniciens intègres, requins de la finance, littérateurs sans ratures, globe-trotters pionniers, marchands de soupe en sachets, prospecteurs de banlieue, crooners, play-boys, chercheurs d’or, brasseurs de millions. Leur histoire était simple. Ils étaient encore jeunes et étaient restés beaux, avec la petite lueur de l’expérience au fond de l’œil, les tempes grises des années noires, le sourire ouvert et chaleureux qui cachait les dents longues, les pouces opposables1, la voix charmeuse. Ils se voyaient bien dans ces rôles. Ils auraient trois actes au fond d’un tiroir. Leur jardin contiendrait du pétrole, de l’uranium. Ils vivraient longtemps dans la misère, dans la gêne, dans l’incertitude. Ils rêveraient de prendre, ne serait-ce qu’une seule fois, le métro en première. Et puis, soudain, brutale, échevelée, inattendue, éclatant comme un tonnerre : la fortune ! Leur pièce serait acceptée, leur gisement découvert, leur génie confirmé. Les contrats tomberaient à la pelle et ils allumeraient leurs havanes avec des billets de mille. Ce serait une matinée comme les autres. Sous la porte d’entrée on aurait glissé trois enveloppes, longues et étroites, aux en-têtes imposants, gravés, en relief, aux suscriptions2 précises et régulières, frappées sur une I.B.M direction3. Leurs mains trembleraient un peu en les ouvrant : ce serait trois chèques, avec des ribambelles de chiffres. Ou bien, une lettre : « Monsieur, M. Podevin, votre oncle, étant mort ab intestat4… » et ils se passeraient la main sur le visage, doutant de leurs yeux, croyant rêver encore ; ils ouvriraient la fenêtre toute grande.

Georges Perec, Les Choses, 1965.

Document d

Michel Houellebecq se met en scène dans son roman. Il reçoit la visite d’un peintre célèbre, Jed Martin. L’écrivain et le peintre dialoguent entre deux verres de vin.

Houellebecq hocha la tête, écartant les bras comme s’il entrait dans une transe tantrique1 – il était, plus probablement, ivre, et tentait d’assurer son équilibre sur le tabouret de cuisine où il s’était accroupi. Lorsqu’il reprit la parole, sa voix était douce, profonde, emplie d’une émotion naïve. « Dans ma vie de consommateur, dit-il, j’aurai connu trois produits parfaits : les chaussures Paraboot Marche, le combiné ordinateur portable – imprimante Canon Libris, la parka Camel Legend. Ces produits je les ai aimés, passionnément, j’aurais passé ma vie en leur présence, rachetant régulièrement à mesure de l’usure naturelle, des produits identiques. Une relation parfaite et fidèle s’était établie, faisant de moi un consommateur heureux. Je n’étais pas absolument heureux, à tous points de vue, dans la vie, mais au moins j’avais cela : je pouvais, à intervalles réguliers, racheter une paire de mes chaussures préférées. C’est peu mais c’est beaucoup, surtout quand on a une vie intime assez pauvre. Eh bien cette joie, cette joie simple, ne m’a pas été laissée. Mes produits favoris, au bout de quelques années, ont disparu des rayonnages, leur fabrication a purement et simplement été stoppée – et dans le cas de ma pauvre parka Camel Legend, sans doute la plus belle parka jamais fabriquée, elle n’aura vécu qu’une seule saison… ». Il se mit à pleurer, lentement, à grosses gouttes, se resservit un verre de vin. « C’est brutal, vous savez, c’est terriblement brutal. Alors que les espèces animales les plus insignifiantes mettent des milliers, parfois des millions d’années à disparaître, les produits manufacturés sont rayés de la surface du globe en quelques jours, il ne leur est jamais accordé de seconde chance, ils ne peuvent que subir, impuissants, le diktat2 irresponsable et fasciste des responsables des lignes de produit qui savent naturellement mieux que tout autre ce que veut le consommateur, qui prétendent capter une attente de nouveauté chez le consommateur, qui ne font en réalité que transformer sa vie en une quête épuisante et désespérée, une errance sans fin entre des linéaires3 éternellement modifiés ».

Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire, 2010.

1 Fougue, vivacité.

1 En imitant de trop près.

1 Les pouces opposables permettent à l’homme de saisir des objets dans la main, de se les approprier.

1 État second qui se traduit par une altération de la conscience et une agitation du corps.

2 Le Bonheur des dames.

2 Amplifie.

2 Adresse d’une lettre écrite sur l’enveloppe.

2 Chose imposée.

3 Pourcentage.

3 Machine à écrire de luxe.

3 Rayons d’un magasin.

4 Gaspillaient.

4 Sans avoir fait de testament.

Question 1

  • Il faut identifier les « personnages principaux » : dans le texte de Zola, Mouret ; dans le texte de Perec, Jérôme et Sylvie ; dans le texte de Houellebecq, le peintre Jed Martin.
  • Faites la liste des qualificatifs qui peuvent caractériser chacun de ces personnages. Repérez alors leurs points communs. L’expression « au moins » suggère que vous pouvez trouver plus de deux points communs.
  • Vous pouvez, en conclusion, préciser si ces textes construisent une image positive ou négative des personnages.

Question 2

  • Le terme « fonction » signifie : rôle. Vous devez dire quel est, d’après Mauriac, le rôle du personnage de roman.
  • Trouvez, dans le texte de Mauriac, les phrases-clés qui indiquent clairement l’utilité du personnage romanesque.
  • Établissez des liens entre ces phrases et les extraits du corpus : observez si les personnages des documents A, C et D remplissent cette fonction et précisez comment.

>Pour réussir les questions : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

> Question 1

[Introduction] Certains romanciers « prétend[ent] nous donner une image exacte de la vie » (Maupassant, préface de Pierre et Jean). Ainsi, dans Au Bonheur des dames, Zola aborde, à travers le personnage de Mouret, le phénomène économique de la naissance des grands magasins au xixe siècle ; Georges Perec, dans Les Choses, crée un couple – Jérôme et Sylvie – contemporain de la société de consommation du xxe siècle ; et Michel Houellebecq met en scène, dans La Carte et le Territoire, un peintre célèbre, Jed Martin. Bien qu’ils appartiennent à des époques différentes, ces personnages présentent des points communs.

  • Ils sont immergés dans la société de consommation dont ils profitent, soit comme commerçant (Mouret est directeur de grand magasin), soit comme acheteurs (les femmes chez Zola s’arrachent les tissus ; Jérôme et Sylvie sont obsédés par la « fortune » ; Jed Martin se présente comme un « consommateur »). Le vocabulaire du commerce abonde (« marchandises » chez Zola, « produits » chez Houellebecq, « contrats », « chèques » et « billets de mille » chez Perec), comme celui de l’achat et de la vente (le verbe « vendre » rythme tout le discours de Mouret). Les articles convoités sont le plus souvent « inutiles » (Zola).
  • Ces personnages ont une « vie intime assez pauvre » (Houellebecq) : ils sont attachés aux choses matérielles et n’ont pas d’autres valeurs. Ce sont leurs possessions qui leur procurent la joie de vivre (Mouret parle de « triomphe » ; le couple aspire à être les « chéris de la Fortune » ; le peintre est un « consommateur heureux »).
  • Ils se caractérisent aussi par leur avidité : Mouret veut vendre toujours plus ; le couple a les « dents longues » et « les pouces opposables » ; le peintre « rachète » ses produits préférés. Leur avidité s’exprime avec « passion » (Zola) et à travers des mots mélioratifs (« célébr[er] », « grande révolution », chez Zola ; « fortune », « à la pelle », chez Perec ; « produits parfaits », « je les ai aimés passionnément », chez Houellebecq). Cette recherche d’argent et de biens matériels, de « toujours plus », fait de leur « existence » (Zola) une « quête épuisante et désespérée, une errance sans fin » (Houellebecq), « un problème insoluble » (Perec).
  • Ils ne se soucient pas de morale : Mouret est un profiteur sans état d’âme (« J’ai la femme, je me fiche du reste ») ; le couple ne s’attriste pas de la mort de leur oncle, M. Podevin ; Jed pleure « à grosses gouttes » sur une parka qui vaut plus que les « espèces animales ».

[Conclusion] Finalement, ces personnages donnent de la vie une image bien pessimiste et peu enthousiasmante.

> Question 2

  • Dans son essai Le Romancier et ses personnages, Mauriac assigne comme principale fonction au personnage de roman de nous aider à « nous mieux connaître et à prendre conscience de nous-mêmes ». À travers le personnage, le lecteur découvre les sentiments et les passions de l’être humain. Le personnage a donc une fonction didactique, de modèle ou de contre-modèle.
  • Pour remplir cette tâche, le romancier doit « hypertrophier » dans son personnage un aspect de l’être humain, pour le rendre plus évident. Il effectue donc un travail de transformation artistique.
  • Selon Mauriac, le but final de la création de personnages est moral : les lecteurs doivent être amenés à « se témoigner les uns aux autres plus de compréhension et de pitié ». Le héros contribue donc à rendre les hommes meilleurs, à améliorer leurs relations.
  • Les trois autres textes du corpus présentent des personnages matérialistes pour qui seuls l’argent, la réussite et les possessions comptent. Ils font prendre conscience au lecteur des conséquences néfastes de la société de consommation et de l’envie d’avoir toujours plus. On en devient avide, insatisfait et malheureux, on perd toute considération pour ceux qui entravent cette quête : Mouret écrase le petit commerce ; Jérôme et Sylvie sont jaloux de ceux qui réussissent et ne se soucient guère du défunt M. Podevin ; Jed Martin ne pense qu’à lui. Le regard critique que jettent les romanciers sur leurs créatures en fait des contre-modèles à ne pas imiter. Ces personnages remplissent donc bien la fonction que Mauriac assigne aux héros romanesques.