Théophile Gautier, "La Bonne Soirée", Émaux et Camées

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Commentaire littéraire | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
La chambre
 
 

La chambre • Commentaire

La poésie

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France métropolitaine • Juin 2013

Écriture poétique et quête du sens • 14 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du texte de Théophile Gautier en vous aidant du parcours de lecture suivant.

a) L’opposition des lieux décrits (éléments et personnages du décor, sensations et scènes évoquées).

b) Le recours à l’humour et à l’imagination poétique pour suggérer « La Bonne Soirée ».

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Poème en vers (genre) qui décrit (type de texte) une chambre et une scène extérieure (sujet), humoristique, satirique, ironique (registres), fantaisiste, contrasté, pictural (adjectifs), pour faire part de son état d’âme, pour jeter un regard critique sur le monde, pour faire sourire son lecteur (buts).

Pistes de recherche

Nous avons scindé en deux la réponse à la première piste de la consigne, car elle aurait été trop longue par rapport à la deuxième ; cela rééquilibre le commentaire.

Première piste : deux tableaux en contraste

  • Visualisez les tableaux « peints » et soulignez-en les contrastes (lieux, atmosphère…).
  • Analysez par quels moyens (structure du poème, images, vocabulaire…) Gautier souligne cette opposition.
  • Cherchez si ces deux lieux n’ont pas quelques points communs.

Deuxième piste : croquis et saynètes en contraste

  • Analysez les portraits des différents personnages qui peuplent ces tableaux ; comment sont-ils désignés ? présentés ?
  • Le poète en donne-t-il une image positive ou négative ?
  • Quelles relations entre ces deux types de personnages suggère le poème ?

Troisième piste : imagination poétique et humour

  • Quels sont les traits humoristiques du poème ? D’où vient sa fantaisie ?
  • Quel regard porte Gautier sur le monde aristocratique ? sur lui-même ? sur le lecteur ?
  • Comment interpréter le titre du poème ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] La poésie est affaire d’intimité. Peut-on s’étonner alors que la chambre à coucher, lieu intime par excellence, inspire les poètes pour traduire leur état d’âme ? [Problématique] Aux côtés de Hugo (« L’humble chambre a l’air de sourire »), de Rimbaud (« La chambre est pleine d’ombre »), le poète parnassien Théophile Gautier dans « La Bonne Soirée » se décrit dans sa chambre un soir de « décembre »… [Annonce des axes] À travers la peinture de deux lieux en contraste – le dehors et le dedans –, il oppose deux mondes et deux atmosphères [I], fait le portrait de deux types de personnages, ceux du « monde » et lui-même – poète solitaire [II]. Mais loin des accents élégiaques des romantiques, grâce à son imagination poétique, il adopte un ton humoristique et satirique qui fait de son poème une sorte d’art poétique [III].

I. Le décor : deux tableaux en contraste, dehors et dedans

Le poème se structure par « enchâssement » : le tableau intérieur (la chambre) occupe les cinq strophes centrales et est encadré par deux strophes (1 et 7) qui peignent un décor extérieur. La « chambre » est comme protégée à l’intérieur du poème.

1. « Sortir ! » : un monde extérieur inhospitalier

  • Dans le premier tableau, les conditions atmosphériques sont hostiles : on est un « vilain soir » (v. 4) de « décembre », il fait un « temps de chien » (v. 1) (connotation familière). Le poète insiste sur les conséquences de ce temps et les sensations désagréables : « transis » (v. 2), et fait un gros plan sur « le nez bleu » (v. 3).
  • Ce tableau est peuplé d’un monde officiel, guindé, froid et artificiel : le lieu (« l’ambassade anglaise »), la mention des « blasons », la fierté des femmes aristocratiques « altières » et inaccessibles suggèrent l’officialité et l’insensibilité.
  • Toutes ces conditions ne donnent pas envie de « sortir » : le mot « corvée » (v. 37) prend une nuance péjorative forte.
  • La versification et la syntaxe concourent à cette impression d’hostilité : les phrases exclamatives, les fortes coupes (v. 1, 37), les rejets (v. 3, 42) marquent l’émotion que suscite cette évocation du dehors.

2. « La chambre » : un « nid » intérieur confortable et rassurant

  • Ce lieu intime et clos (« plafond ») est empli d’objets familiers du quotidien précisément nommés : des meubles et des objets de décoration (« cheminée », « chauffeuse », « le pendule », « la lampe »), des vêtements personnels (« habit », « gilet », « chemise », « brodequins », « cravates », « gants »).
  • Cet espace clos procure des sensations agréables ; tous les sens sont agréablement sollicités : la vue avec la lampe et la mention de couleurs douces – rose, blanc –, l’ouïe avec le « silence » et le bruit régulier du « pendule », le toucher avec la double mention du « feu » et celle de la cheminée, la « chauffeuse capitonnée » et la « caresse » ; l’odorat avec le « feu »…
  • Le vocabulaire mélioratif (« bon », « caresse », « maîtresse ») campe un milieu idyllique, rassurant et envoûtant.
  • La versification des strophes 2 à 6 rend compte de cette impression de confort et de sécurité : les multiples enjambements, les nombreuses rimes féminines donnent à cette évocation un rythme lent, alangui.

3. Une sorte de lutte entre ces deux lieux opposés

Mais la séparation n’est pas étanche entre ces deux univers opposés. Il y a quelques traces d’interaction qui provoquent le déchirement du poète.

  • Les tentatives d’irruption du « vent » dans le « corridor » qui « rôde » « en fraude » introduisent une menace d’intrusion sonore (« pleure »), et mouvementée (« parcourant »), désagréable et perturbatrice dans ce monde de langueur et de « silence ».
  • Certains éléments du décor, par leur aspect guindé ou officiel, rappellent de façon impitoyable l’obligation de « sortir » : « l’habit noir » (austère), les « brodequins à pointe étroite » et « leur vernis qui miroite », les « cravates » et les « gants glacés » forment la panoplie du parfait « dandy ».

II. Croquis et saynètes en contraste : la haute société et le poète solitaire

Le poème est constitué d’une succession de petits croquis en contraste.

1. La réalité et la froideur des personnages mondains

  • Les personnages du « dehors » sont bien réels, représentatifs de tous les rangs sociaux, des « cochers » (domestiques) aux aristocrates (« beautés altières »). Ils semblent figés dans leur rôle.
  • Les objets et les usages contraignants sont symboliques de cette rigidité officielle : importance des « coupés » (marque de richesse) et gros plans sur « blasons » et « portières » ; usage de « prendre la file » et « suivre au pas » (decorum figé et règles strictes). C’est une sorte de théâtre social qui nécessite un « costume » (v. 26-36).
  • Mentionnés au pluriel, ils n’ont aucune identité ni personnalité précise, restent dans le flou et ressemblent à des pantins sans âme.

2. La solitude paresseuse d’un poète un peu dandy

  • Le poète est un personnage riche, solitaire et sensuel : en ce sens, il s’oppose aux « cochers » (domestiques), au groupe des mondains, sortes de masques de cire insensibles.
  • Il a une identité bien marquée, un caractère individualisé qui s’affirme par les indices de la première personne (« je », « mon ») et le « vous » officiel par lequel il se désigne de façon amusée (v. 9, 11).
  • Sa sensualité et son goût du confort, de la paresse (presque « endormi » comme le globe de la lampe), à l’image du laisser-aller de son intérieur, contrastent avec les autres personnages.

3. La métamorphose annoncée : de la liberté du poète au ­devoir du dandy

  • Mais le contraste est éphémère : le poème contient en germe la chronique d’une métamorphose annoncée. Tout est réuni pour que le poète sensuel et solitaire se transforme en aristocrate mondain.
  • Le conditionnel « qu’il serait bon… » (irréel du présent), la mention du « bal » au milieu du tableau intime idyllique, la tournure impersonnelle « il faut » qui marque l’obligation sont autant de prémices à cette transformation obligée.
  • La disposition de la tenue de soirée – prête à être enfilée – (« l’habit noir », les « brodequins à pointe étroite » et « leur vernis qui miroite », les « cravates » et les « gants glacés ») rappelle au poète qu’il ne pourra pas indéfiniment repousser le moment de s’habiller !

III. Imagination poétique et humour

1. La fantaisie et l’humour d’un monde imaginaire animé

  • Le poète solitaire s’amuse, par de plaisantes personnifications des objets qui s’animent, à peupler sa chambre d’une galerie de personnages fictifs qui rappellent, ironiquement, les personnages du monde.
  • Ainsi, la « chauffeuse », qui a des « bras » (Gautier joue sur le double sens du mot, propre et figuré), est une « maîtresse » qui le séduit, le tente par son tutoiement et ses mots enjôleurs (v. 12) ; le « vent », comme un rival éconduit, « pleure » et « rôde » ; l’« habit noir » a les « bras ballants » et le « gilet bâille » comme des dandys désœuvrés et fatigués de leur vie mondaine mais semblent attendre le bon vouloir du poète pour sortir ; les « brodequins » montrent leurs attraits comme un élégant en représentation. Tout un monde est reconstitué et annexé à la chambre !
  • L’univers de la chambre prend une allure fantastique, avec ces « gants-mains plates » qui semblent autonomes, « s’allongent », ou cette « chemise » animée du désir d’« être mise ».

2. Un érotisme d’un nouveau genre…

  • Certains éléments rappellent la tradition artistique et poétique liée au thème de la chambre : la mention du « sein », le « globe », le « disque » du pendule suggèrent les formes féminines d’une Nana (personnage de Zola). La lumière tamisée (v. 16) convient à une scène de séduction. Les dentelles de « guipures » et le verbe « voile à demi » pourraient renvoyer aux vêtements d’une femme qui se dévêt. La « caresse » évoque les jeux amoureux. Les sonorités fluides (« semble, caresse, maîtresse, resteras »…) portent en elles des douceurs amoureuses.
  • Mais l’érotisme prend une curieuse tournure : le « papier rose » dévoile un « globe laiteux », évoque une mère allaitante et fait du poète non plus un amant, mais un enfant. Le poème est alors à réinterpréter : la chambre n’est pas le lieu des amours mais un cocon maternel.

3. Autodérision et pointes de satire

D’autres traits traduisent l’esprit frondeur et plaisantin du poète.

  • Gautier semble se moquer des conventions poétiques et vouloir créer la surprise : l’intrusion d’un petit tétramètre (vers de quatre syllabes) au milieu des plus solennels octosyllabes, le recours à une langue familière (« Quel temps de chien ! », « quelle corvée ! ») donnent au poème un rythme et un ton alertes. L’humour naît des effets de décalage.
  • Le titre enfin est ambigu et peut prendre une nuance ironique : le mot « soirée » laisse attendre l’évocation d’un « bal » brillant réussi, mais l’adjectif « bonne » suggère que ce titre désigne en fait le farniente dans la chambre. Et au total, la soirée n’est pas vraiment bonne : il pleut, il fait froid et le poète se trouve contraint à une sortie qui l’ennuie ! Après avoir lu le poème, le lecteur est invité à une réinterprétation de son titre.

Notez bien

Le procédé qui consiste à « atteler » deux compléments différents – l’un concret, l’autre abstrait - d’un même verbe s’appelle un « zeugma ». Exemple : « Vêtu de probité (abstrait : qualité) candide et de lin blanc (concret : tissu) » (Hugo). Il crée la surprise.

  • La bonhomie du poète n’exclut pas la malice ou la férocité du trait : caricature des « cochers » avec un gros plan sur leur « nez bleu », satire plus ironique des femmes mondaines à travers l’association moqueuse des deux compléments du verbe « porter », l’un de sens concret (« blasons », signe d’ostentation) et l’autre de sens abstrait (« appas »), comme pour montrer que ces femmes « exposent » sans pudeur tout ce qui peut les mettre en valeur. La chambre devient une sorte d’observatoire d’où le poète contemple à distance le manège théâtral du monde, ses conventions et sa mascarade hiérarchisée (« prendre la file », « suivre au pas »).
  • Le poète néanmoins ne s’épargne pas et l’humour prend parfois la forme de l’autodérision. Gautier ne se prend pas au sérieux : paresseux, alangui, rêveur, mais en même temps hyper réactif. L’autoportrait n’est pas très indulgent et l’image pas très flatteuse… Mais malicieusement, le poète associe le lecteur à cette scène et en fait un complice, un « frère », auquel il semble s’adresser à travers la deuxième personne du pluriel ou le pronom indéfini « on ». Gautier renvoie au lecteur son propre portrait et l’invite à observer de sa chambre le théâtre du monde.

Conclusion

Poème apparemment léger et anodin qui prend pour sujet un lieu banal, « La Bonne Soirée » dépasse la simple anecdote. Il montre comment l’inspiration et l’imagination du poète se nourrissent du quotidien et le transfigurent, comment les lieux sont en résonance avec l’univers intime du poète, et comment la poésie exprime le monde. C’est enfin un véritable art poétique qui révèle aux apprentis poètes comment faire de la poésie sur presque rien !