Toute interprétation est-elle subjective ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : L'interprétation
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : Antilles, Guyane


Antilles, Guyane • Septembre 2015

dissertation • Série ES

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Interprétation

Ce terme signifie « action d’expliquer, de donner une signification claire à une chose obscure », ce qui voudrait dire analyser et déchiffrer. L’interprétation est un procédé consistant à dire ce qui est déjà dit, mais par d’autres moyens, afin de le rendre plus compréhensible. Il s’agit donc d’une opération complexe et nous pressentons déjà des difficultés. Interpréter implique la présence d’un sens que l’on cherche à rendre manifeste. Il faut alors une intervention de la subjectivité.

Subjectif

On entend par « subjectif » ce qui est personnel, propre à soi. C’est le domaine des opinions, des jugements reposant sur nos préférences. Ce qui est subjectif est partiel et donc susceptible de varier. Le terme peut avoir une connotation péjorative. Ce n’est que subjectif donc relatif et non vrai. On y oppose ce qui est objectif, c’est-à-dire vérifié, démontré. Seul ce qui est objectif mériterait d’être appelé une connaissance.

Dégager la problématique et construire un plan

Cette question invite à problématiser un lieu commun qui, en faisant de l’interprétation un acte subjectif, sous-entend qu’elle est incapable de faire réellement connaître son sujet. Faut-il se résoudre à ne voir dans l’interprétation qu’une pensée d’opinion ? La présence de la subjectivité est-elle forcément synonyme d’arbitraire ? La problématique est à dégager en cherchant la spécificité de l’interprétation par rapport à deux pôles. D’un côté, le domaine des conclusions nécessaires, de l’autre, un ensemble d’affirmations qui varient selon les humeurs ou les intérêts de ceux qui les profèrent. Y a-t-il une rigueur propre de l’interprétation permettant de donner à la subjectivité un sens positif ?

On procédera en commençant par préciser le sens d’ « interpréter » par rapport à « démontrer ». Puis nous verrons la particularité des objets de l’interprétation et nous en donnerons, pour finir, un concept qui permettra de répondre.

Éviter les erreurs

Il ne faut pas multiplier les exemples en pensant que ce procédé tiendra lieu d’analyse. Ce thème demande des connaissances sur les méthodes et les concepts impliqués par des techniques interprétatives.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Le sens commun affirme volontiers qu’une interprétation est nécessairement subjective, c’est-à-dire propre à celui qui l’émet, sans qu’il puisse prétendre l’imposer aux autres. Notre réaction face aux œuvres d’art en est un bon exemple. Chacun donne son avis sur le sens de ce qu’il voit et tout le monde admet que ce jugement n’a pas de valeur objective. Demander si toute interprétation est subjective paraît donc être une question dont la réponse va de soi.

Info

L’introduction doit montrer que le sujet présente des difficultés de compréhension alors qu’il paraît simple. Le sens des termes n’est jamais évident.

Mais quel sens ont les adjectifs « subjectif » et « objectif » ? Interpréter est-il un acte purement subjectif, une affaire de goûts et de couleurs ? Une grande interprétation musicale ou théâtrale ne nous fait-elle pas connaître quelque chose de l’œuvre ? Faut-il alors distinguer entre des interprétations subjectives et d’autres qui ne le sont pas ? Avant d’en décider, soyons conscients que nous nous laissons peut-être influencer par une idée confuse de la subjectivité et de l’objectivité.

1. Interprétation et démonstration

A. La démonstration

La notion d’interprétation renvoie d’abord à l’idée d’explication. Expliquer signifie étymologiquement « développer ». Cette opération fait voir comment des effets ou des propriétés dépendent nécessairement de certaines causes. Or ceci définit d’abord la démonstration qui est pour nous le modèle de la pensée objective. La démonstration est un enchaînement de propositions qui se déploie continûment par déductions à partir de propositions tenues pour assurées. Ce mouvement aboutit à une et une seule conclusion dont la vérité ou la fausseté peuvent être connues par le fait que le contraire implique contradiction. D’une manière générale, nous ne tenons pour objectif que ce qui est établi par des démonstrations ou des expérimentations scientifiques. A-t-on raison cependant de penser ainsi ?

B. La pluralité des sens

Dans une démonstration, la conclusion doit être unique et univoque. Aristote estime que la démonstration ne concerne que les propositions. Ce sont des énoncés susceptibles d’être jugés vrais ou faux car, à propos d’un sujet quelconque, ils affirment ou nient quelque chose. « Tous les corbeaux sont noirs » en est un exemple.

Conseil

Il est souvent utile de définir une notion en l’opposant à une autre qui lui est proche.

Or certaines réalités ne sont pas de cet ordre. Un texte littéraire, une partition de musique, une pièce de théâtre n’ont pas qu’un seul sens et celui qui est donné par un interprète n’exclut pas nécessairement la possibilité d’autres versions. Le rêve fait aussi partie de cet ensemble. Ne le traite-t-on pas comme une langue à déchiffrer ? Il semble que nous soyons obligés de reconnaître l’existence légitime d’une pluralité et d’une diversité des sens alors que la démonstration ne tolère que l’univocité et l’identité. La logique de l’interprétation n’obéit donc pas au principe de contradiction.

[Transition] Cette caractérisation fait de toute interprétation un acte subjectif. Approfondissons ce thème.

2. Approfondissement et mise en question de l’opinion

A. Le symbolisme

Conseil

Clarifiez le sens de la notion par des exemples insérés dans une analyse.

L’interprétation est à l’origine un problème posé par la compréhension des textes sacrés. Pascal en donne un exemple dans un chapitre des Pensées consacré aux figures. Ce terme désigne les images de l’Ancien Testament dont Pascal soutient qu’elles sont des symboles à déchiffrer : « Chiffre a double sens : un clair et où il est dit que le sens est caché. » L’interprétation concerne donc un univers où ce qui se montre signifie qu’il est une apparence à dévoiler. Il est demandé à la subjectivité d’intervenir pour décoder un sens qui n’est jamais dit directement mais par allégories ou symboles. Hegel analyse la différence entre un symbole et un mot en soulignant que la signification du premier est bâtie sur un système de correspondances que nous devons reconstituer. Par exemple, l’image d’un animal sur un blason peut renvoyer à des idées de puissance, de grandeur ou de ruse, de fécondité, etc., qu’il faut savoir retrouver. Interpréter est donc un acte subjectif consistant à établir une inférence entre ce qui apparaît et un sens profond. Or, dans ce domaine, il est facile de tisser des liens imaginaires ou d’arriver à des divergences quant au sens d’une figure. Le passage de la lettre à l’esprit est chose délicate. Pascal le résume en montrant qu’il y a deux erreurs symétriques : « prendre tout littéralement ; prendre tout spirituellement ».

B. Le risque de l’arbitraire subjectif

Attention

Les transitions sont nécessaires. Elles ne nient pas ce qui précède mais en montrent les limites.

La présence de la subjectivité conduit généralement à estimer que l’interprétation est inférieure à la démonstration. Cette croyance est renforcée par certains phénomènes. Les psychiatres parlent de délire d’interprétation pour caractériser des états dans lesquels le patient tire des conclusions erronées de faits réels. Le paranoïaque se sent constamment persécuté. Les attitudes ou les paroles des autres, connus ou inconnus, lui semblent participer d’un vaste complot contre sa personne. Un jaloux maladif est dans une situation voisine. Proust le montre à travers le personnage de Swann dont l’amour pour Odette devient une torture de tous les instants. Ceci semble donner entièrement raison au sens commun qui estime qu’interpréter est une affaire de choix personnel. Chacun voit ce qu’il veut selon ses désirs, ses passions et ses intérêts. Au xvie siècle, lors des guerres de religion, les tolérants et les intolérants se réclamaient des mêmes paraboles de Jésus pour justifier leurs positions.

[Transition] Est-ce toutefois aussi évident ? Ne doit-on pas distinguer des niveaux d’interprétation qui ne sont pas équivalents ? Considérons de plus près le statut du sujet qui interprète.

3. Une qualité de subjectivité

A. La connaissance historique

Conseil

Choisissez un exemple pour illustrer votre thèse.

Le positivisme est un courant historique du xixe siècle qui a cru pouvoir établir objectivement et scientifiquement la réalité du passé sur la base de documents clairs par eux-mêmes. L’historien était censé apporter la vérité sans qu’il y ait de sa part la moindre interprétation. Les historiens modernes de l’École des Annales ont critiqué cette position et montré que toute connaissance est construite. Un historien délimite son sujet d’étude et s’y applique en sélectionnant ce qui pour lui devient un document. Il analyse, cherche des relations qu’il ordonne dans des séries à visée explicative, et il faut, en définitive, porter un jugement interprétatif. La vérité en histoire est, selon Henri-Irénée Marrou, le résultat d’un travail patient au terme duquel l’historien dit ce qu’il a compris du passé à partir des documents. Ce n’est pas arbitraire, c’est un métier qui s’apprend, mais l’objectivité sans subjectivité n’existe pas. Jacques Le Goff a consacré une étude monumentale à saint Louis, à l’issue de laquelle il affirme être parvenu à des résultats fiables sans nier toutefois que cela reste « son » saint Louis.

B. Le concept d’interprétation

Deux autres thèmes permettent d’approfondir la question. Traduire une langue demande nécessairement des connaissances. Il faut, selon le mot de Ricœur, une « intelligence objective qui décode ». Toutefois, la traduction implique toujours un versant subjectif. Le traducteur interprète, dans la mesure où il décide du choix des mots et des tournures à employer pour restituer au mieux ce qu’il pense être l’esprit du texte.

Cependant, cette subjectivité est fondée sur un savoir et une culture qui limitent les risques de l’arbitraire, lorsqu’un metteur en scène monte une pièce où l’œuvre est sortie du contexte de son époque et est reliée à la nôtre, par exemple. Les histoires d’amour et de pouvoir racontées par Shakespeare ont fait l’objet d’innombrables adaptations nourries par des événements contemporains de ceux qui les adaptaient et les jouaient.

Attention

Il faut que votre réflexion s’achève par une mise au point définitive. Vous devez proposer une réponse argumentée.

L’interprétation implique donc un rapport subtil entre l’identité et la différence. Il faut déchiffrer l’œuvre de telle sorte qu’elle conserve son sens, tout en ne cessant d’en produire des variations. Ricœur parle ainsi d’un « surplus de sens », qui n’est ni une trahison, ni une simple répétition. Cette opération de création et de conservation est certes délicate mais elle constitue la vie de l’esprit. Nous saisissons aussi pourquoi l’interprétation implique forcément des divergences ou des conflits rebelles à une synthèse définitive.

Conclusion

En conclusion, nous dirons que toute interprétation est subjective mais que toutes ne se valent pas. Il faut distinguer des qualités de subjectivité. Une étude, une traduction peuvent être éclairantes, une œuvre renouvelée, par des interprètes informés et talentueux. L’interprétation trouve son achèvement dans l’idée d’une reprise créatrice qui contribue à la vie de l’esprit.