Travailler est-il un devoir ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : Le devoir
Type : Dissertation | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
Travailler est-il un devoir ?

Le devoir

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La morale

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France métropolitaine • Septembre 2014

dissertation • Série S

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Travailler

Ce verbe désigne l’activité de transformer la nature pour la rendre utile à l’homme, pour qu’il puisse assurer ses besoins. Cela ramène l’homme soit à son animalité, puisque c’est une nécessité vitale, soit à son humanité, puisque cela permet d’exprimer son intelligence et sa créativité.

Le devoir

Ce terme désigne, au sens large, une obligation définie et souvent propre à une fonction, comme par exemple le devoir de réserve du fonctionnaire.

Au sens strict, le devoir désigne l’obligation morale avec laquelle on s’impose volontairement à soi-même de faire le bien par opposition à une contrainte qui serait imposée de l’extérieur.

Dégager la problématique du sujet et construire un plan

La problématique

  • Le sujet demande si travailler peut être considéré comme un devoir. Si l’on part du constat qu’il n’y a pas le choix, il faut bien travailler pour vivre, alors le travail est un devoir au sens large (et non celui retenu en philosophie), une nécessité qui s’impose à l’homme sous forme de contrainte. Mais ce serait négliger la part de créativité et d’intelligence que l’homme met en œuvre lorsqu’il travaille.
  • S’il doit travailler, il peut néanmoins choisir sa manière de travailler. C’est alors volontairement qu’il détermine sa manière d’agir. Le travail rejoint ici l’idée de devoir au sens restreint, obligation envers soi-même (réaliser ce qu’il y a de meilleur en nous) et obligation sociale (souci de solidarité avec les autres) et même obligation morale dans la mesure où, en tant qu’êtres dotés d’une raison, on se doit d’atteindre une destination morale. Mais si travailler renvoie à ce qu’il y a de plus humain en nous, travailler ne se rapprocherait-il pas plus du désir que du devoir ?

Le plan

La dissertation peut être traitée en trois parties : travailler est une contrainte (et non un devoir au sens philosophique), une obligation (et donc un devoir), un désir (autre chose qu’un devoir).

Éviter les erreurs

Le sujet met en relation deux chapitres du programme. Il faut considérer les différentes facettes du travail, comme celles du devoir. Il ne faut pas considérer le devoir uniquement dans son sens restreint philosophique d’obligation morale. Le repère obligation / contrainte doit être maîtrisé. Le sujet invite également à mobiliser des connaissances sur le désir, la conscience, la politique ou l’art.

Corrigé
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Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Il faut bien travailler pour vivre. Ce constat ramène le travail à l’état de contrainte à laquelle il faut répondre. Pourtant lorsque l’on travaille, on choisit ce que l’on fait et comment on le fait. Le travail en ce sens s’impose plus à moi par ma propre volonté, il se définit davantage comme obligation. Le travail est-il alors un devoir ?

Conseil

Le plan ici est présenté en filigrane de la problématique.

Ou bien l’on considère le travail comme une contrainte à laquelle on ne peut qu’espérer échapper et de ce fait il n’est pas un devoir, ou bien l’on considère le travail comme une obligation envers soi-même mais aussi envers la société et, en ce sens, il peut se définir comme devoir. Mais le travail ne serait-il pas envisageable indépendamment d’une règle sociale ou morale universelle dans la mesure où il peut être aussi le fruit d’un désir individuel ?

1. Travailler est une contrainte

A. Travailler est une contrainte biologique, une nécessité vitale

Le travail apparaît comme une contrainte qui s’impose comme une fatalité. La tradition biblique, selon Arendt, fait de la pénibilité du travail une malédiction qui frappe l’humanité. Il s’agit en travaillant de transformer la nature pour la rendre utile à l’homme, pour répondre à ses besoins vitaux. Le travail est une médiation nécessaire entre l’homme et la nature pour œuvrer à la culture. L’économie elle-même se divise en trois secteurs (primaire, secondaire, tertiaire), selon son degré de transformation de la nature.

B. Travailler n’est pas un devoir

Dès lors travailler ne peut être considéré comme un devoir car un devoir présuppose qu’on ait le choix de ne pas travailler, que l’on puisse échapper à cette nécessité. L’obéissance à une nécessité n’est pas un devoir, selon Rousseau dans le Contrat social. Or, le devoir n’a de sens que si je suis libre de m’y refuser.

[Transition] Si travailler n’est qu’une contrainte pour vivre, comment ne pas vouloir y échapper en rêvant de se procurer les fruits du travail sans en produire les efforts comme l’imaginent les joueurs de loto par exemple ? Mais vouloir gagner sa vie sans rien faire n’est-ce pas oublier que l’on vit dans une société qui organise aussi les conditions de toute vie ? N’y a-t-il pas un devoir moral de travailler solidairement à la société dans laquelle on s’inscrit ?

2. Travailler est une obligation

A. Travailler est une obligation sociale

L’homme ne cherche pas seulement à survivre mais aussi à bien vivre. Pour subvenir efficacement à ses besoins vitaux, mais aussi à des besoins plus culturels, les hommes s’assemblent et par leurs échanges régulés de services et de biens, se construisent une société.

Ainsi, un individu est aussi un être social car il appartient de fait à une société. Celle-ci s’organise, selon Platon dans République, II, par une division du travail selon des critères humains de complémentarité des compétences et de multiplicités des besoins.

B. En ce sens travailler est aussi un devoir moral

Info

Il s’agit du célèbre impératif catégorique de Kant qui stipule que la loi morale s’énonce ainsi : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature ».

Si l’homme pouvait profiter des fruits de ce travail collectif sans travailler lui-même alors il se conduirait de manière non seulement non solidaire mais aussi immorale dans la mesure où, selon la définition de Kant de la loi morale, la maxime de son action ne pourrait être universalisable sous peine de mener la société à se propre perte.

Kant voit même dans l’histoire de l’humanité un long développement de la raison humaine qui tire tout d’elle-même pour réaliser son essence morale.

C. Travailler permet de se réaliser. C’est une obligation envers soi-même

Mais travailler est un devoir moral, non seulement envers autrui mais aussi envers soi-même. En effet, travailler n’est pas seulement répondre à ses besoins vitaux, c’est aussi réaliser ce qu’il y a de plus humain en l’homme. Pour Hegel, le travail, comme possibilité de marquer la nature par son ingéniosité, est une manière de prendre conscience de soi, de réaliser sa propre essence. Le travailleur n’est pas qu’animal laborans mais homo faber.

[Transition] Ainsi, travailler ne fait pas qu’obéir à une nécessité animale, une contrainte. C’est aussi un devoir, une volonté qui fait l’effort de réaliser l’essence sociale et individuelle de l’homme. Mais travailler est-il toujours l’expression d’une volonté raisonnable ?

3. Travailler peut être un désir

A. Travailler n’est pas toujours une obligation

Si le travail peut être considéré comme un devoir cela signifie qu’il est bien d’une part le fruit d’un choix, d’une volonté qui s’exerce librement, et d’autre part il est ce qui amène l’homme à fournir des efforts pour s’imposer à soi-même quelque chose qu’il juge nécessaire. Or, travailler ne fait pas toujours l’objet d’un mécontentement, c’est même une revendication puisqu’il existe un droit au travail.

Le travail peut désigner l’activité que l’on souhaite accomplir parce qu’elle correspond à nos aspirations. Le loisir n’est pas toujours le contraire du travail. Il exige même parfois une forme de travail (le musicien amateur fait ses gammes, le bricoleur du dimanche bricole…). Et quand cette activité peut coïncider avec un engagement professionnel, on parle alors de vocation.

B. Travailler peut être un désir lorsqu’il est créatif comme chez l’artiste

Si le travail est, selon Hegel dans Esthétique, l’expression de l’essence de l’homme dans ce qu’il a de plus singulier, sa créativité, son intelligence, sa liberté, alors le travail trouve sa forme la plus aboutie d’expression de la culture de l’homme dans la création artistique.

En effet, l’art est à la fois l’expression d’une singularité, d’un individu, puisqu’une œuvre est par définition « originale » et, en même temps, l’œuvre se fait de manière désintéressée, comme fin en soi, et non comme moyen en vue d’une autre fin.

C. Travailler peut être l’instrument de l’émancipation
quand il n’y a pas d’exploitation

Attention !

On aurait pu faire aussi toute une partie sur le fait qu’un travail peut être aliénant indépendamment de la volonté individuelle, de son désir, mais en raison d’une structure sociale injuste en reprenant les analyses de Marx sur l’exploitation économique.

Dès lors le travail, s’il est volontaire et s’il correspond à un désir, peut être l’instrument d’une émancipation face aux déterminismes, aux normes sociales, ou encore face à sa propre histoire avec le travail du patient en psychanalyse par exemple. Ce qui présuppose évidemment que le désir ne soit pas contrarié par une structure sociale aliénante produite par une société injuste qui exploite le travailleur.

Conclusion

Ainsi, on a pu voir que le travail considéré comme labeur est une nécessité, une contrainte et non un devoir. Il ne peut être envisagé comme devoir, c’est-à-dire comme activité que l’on s’impose librement à soi-même, que s’il est l’expression de l’intelligence et de la volonté de l’homme. Travailler devient alors un devoir de l’homme envers autrui et envers lui-même.

Au-delà de cette conception morale du travail, l’idée d’un devoir de travailler peut masquer soit une exploitation du travailleur qui ne peut être voulue par lui, soit à l’opposé, le fait que le travail ne soit pas toujours chargé de pénibilité mais peut faire l’objet d’un véritable désir.