Travailler moins, est-ce vivre mieux ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : Le travail et la technique
Type : Dissertation | Année : 2016 | Académie : France métropolitaine


France métropolitaine • Juin 2016

dissertation • Série S

Travailler moins, est-ce vivre mieux ?

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Travailler moins

Du latin tripalium, qui désigne un instrument de torture, le travail définit toute activité de transformation de la nature dans un sens utile à l’homme, c’est-à-dire ayant pour but la satisfaction de ses besoins, et par laquelle l’homme modifie sa propre nature. Ce qu’indique l’étymologie, c’est l’effort, la pénibilité voire la souffrance qui se trouve associée à cette activité.

Cette définition générale se distingue de la définition sociale très restrictive du travail selon laquelle il est l’emploi, ou le métier, qui se définit par la rémunération.

Travailler moins, ce serait travailler moins longtemps, et envisager le travail sous un angle quantitatif.

Vivre mieux

La vie se distingue de la simple survie, c’est-à-dire de la vie biologique. Vivre, ce n’est pas seulement conserver sa vie et la faire durer, mais envisager cette vie selon une perspective qualitative.

« Vivre mieux » implique une comparaison : il s’agit de savoir en quoi notre vie peut être améliorée si nous travaillons moins, l’horizon étant celui de la bonne vie.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

Le problème posé par le sujet réside dans le rapport envisagé entre la quantité de travail et la qualité de la vie.

La problématique découle de ce problème central, puisqu’il s’agit de savoir si le travail et la vie s’excluent, ou s’ils s’impliquent mutuellement. Mon temps de travail n’est-il que le temps que je sacrifie aux nécessités de ma vie biologique, et dois-je le réduire au maximum pour bien vivre ? Mais pourquoi le temps du travail serait-il celui de la non-vie, ou de la mauvaise vie ? Ne vit-on qu’en dehors du travail ? Celui-ci ne m’aide-t-il pas à me réaliser ? Et si ce n’est pas le cas, alors, en quoi le fait de réduire la part du travail dans ma vie me rendrait-il plus heureux ou plus libre ?

Le plan

Dans un premier temps, nous verrons qu’il faut travailler pour vivre mieux : le travail n’est-il pas l’essence de l’homme ?

Dans un deuxième temps, nous verrons pourquoi vivre une vie humaine suppose de réduire la part du travail dans nos vies.

Enfin, nous verrons pourquoi le souci de la bonne vie doit nous conduire à refuser cette dissociation du travail et de la vie.

Éviter les erreurs

Attention à ne pas restreindre le travail à sa seule définition sociale : le sujet vous porte à interroger ce qu’est le travail en général.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Il s’agit ici de s’interroger sur le rapport entre la quantité de travail et la qualité de notre vie. À l’entrée du camp d’Auschwitz était écrit : « Le travail libère ». Est-il donc si sûr que le travail participe de la bonne vie ? Le travail désigne une activité par laquelle je transforme une donnée extérieure à moi, par un effort qui en retour me développe. Sous sa forme moderne, le travail dit productif est organisé par une division visant à l’accroissement de la productivité. Vivre, ce n’est pas seulement survivre : c’est avoir une bonne vie, et l’envisager, donc, sous l’angle de la qualité. Mais en quoi la durée de notre travail nous empêcherait-elle de bien vivre ? Le temps du travail est-il un temps de non-vie, de mauvaise vie ? La question est de savoir si c’est en diminuant le temps du travail que notre vie s’améliore, ou s’il s’agit de changer la qualité du travail et notre degré d’exigence vis-à-vis de lui.

Dans un premier temps, nous verrons qu’il faut travailler pour vivre mieux : le travail n’est-il pas l’essence de l’homme ? Dans un deuxième temps, nous verrons pourquoi vivre une vie humaine suppose de réduire la part du travail dans nos vies. Enfin, nous verrons pourquoi le souci de la bonne vie doit nous conduire à refuser cette dissociation du travail et de la vie.

1. Travailler, c’est vivre mieux

A. Car il faut travailler pour vivre

Dans un premier temps, on pourrait penser que pour vivre mieux, il serait nécessaire de travailler plus, dès lors que la qualité de notre vie se définirait par la capacité et la facilité que nous avons à satisfaire nos besoins, sociaux comme vitaux. Lorsque l’on envisage notre qualité de vie en termes de confort, il est possible de penser que plus on travaille, plus on gagne d’argent, plus on accède à cette vie confortable en dehors du travail. Pourtant, force est de constater que l’argent gagné en travaillant n’a aucun rapport avec notre temps de travail. Par ailleurs, celui qui travaille plus et réduit ainsi sa part de temps libre vit-il vraiment mieux que celui qui dispose de plus de temps libre ? La qualité de vie doit-elle être confondue avec un confort qui justifierait que je lui sacrifie mon temps libre ?

B. Car le travail est l’essence de l’homme

Le problème réside en réalité dans la définition de la bonne vie : car qu’est-ce qu’une vie dont on ne jouit qu’en dehors du temps de travail ? En effet, si le travail peut être pensé comme une condition de la bonne vie, c’est avant tout dans la mesure où la bonne vie serait une vie non pas luxueuse, mais humaine : c’est précisément ce que dit Marx dans Le Capital, en faisant du travail l’essence de l’homme. Si le travail mérite que je lui consacre ma vie, c’est dans la mesure où il est ce par quoi je m’humanise en sortant du pur accomplissement de ma vie biologique. C’est par lui, par l’effort et l’inventivité qu’il suppose que j’affronte à la fois la nature extérieure et la mienne, en développant mes facultés proprement humaines. Autrement dit, plus je travaille, plus je sors d’une vie animale : le travail est ce en quoi je satisfais un besoin de travailler correspondant au besoin de réaliser mon essence d’homme.

[Transition] Mais si le travail, c’est la vie bonne, ou humaine, alors comment expliquer, comme l’observe Marx dans les Manuscrits de 1844, que « dès qu’il n’existe pas de contrainte, physique ou autre, le travail est fui comme la peste » ?

2. Il faut travailler moins pour vivre comme un homme

A. Car le travail nous aliène

Dans un second temps, il est nécessaire d’envisager la question à partir du travail tel qu’il existe dans nos sociétés contemporaines. Ce travail organisé par la division du travail, qui scinde le processus du travail en tâches sur lesquelles nous nous spécialisons et nous coupe du produit du travail comme de l’effort créatif, peut-il encore être conçu comme ce par quoi nous trouvons à conquérir notre forme humaine ? L’analyse de Marx met en évidence ce renversement par lequel le travail devient paradoxalement ce qui s’exerce contre nous : l’aliénation du travail désigne ce phénomène par lequel le travailleur moderne, vendant sa force de travail et son temps en échange d’un salaire devenu sa seule motivation, est rendu étranger à lui-même et n’éprouve plus sa liberté, paradoxalement, qu’en dehors du temps de travail. Le temps libre se dissocie du temps de travail, pour n’être plus un temps de libération mais un temps consacré à nos fonctions vitales : le temps libre devient le temps libéré du travail, sous la forme de la consommation, du loisir et du repos nécessaire à la reprise du travail.

B. Car il faut limiter le temps de la non-vie

Un tel travail peut-il être conçu comme la manifestation de la vie du travailleur ? « Bien au contraire, dit Marx, la vie commence pour lui où cesse cette activité, à table, à l’auberge, au lit. […] Si le ver à soie tissait pour subvenir à son existence de chenille, il serait un salarié achevé. » Le souci de la bonne vie impliquerait-il alors la réduction de ce temps de travail dans lequel je sacrifie ma vie ? Dès lors que le travail se dissocie de la vie, il pourrait en effet apparaître que vivre mieux implique de réduire le volume et l’importance du travail dans nos vies. Le travailleur revendique ainsi une limite du temps du travail associé à celui d’une perte de temps de vie. À ce temps de travail défini par l’horizon de la productivité, il s’agirait d’imposer une limite. Mais si l’on peut ainsi espérer vivre mieux, ou plus longtemps, est-ce pour autant cela, une bonne vie ?

Conseil

Le sujet vous demande s’il faut « travailler moins » : il s’agit ici de radicaliser en troisième partie la thèse de la deuxième, en passant de la question de la quantité de travail à celle de la qualité.

[Transition] La question est alors de savoir s’il suffit de diminuer la part de ce travail aliénant dans nos vies pour vivre mieux, ou bien s’il faut reconsidérer cette dissociation du travail et de la vie.

3. Vivre mieux, c’est refuser le travail productif

A. Car le travail est une activité servile, ordonnée à la seule survie

Info

Dans La Condition de l’homme moderne, Arendt analyse ainsi la justification antique de l’esclavage : celui-ci ne fut pas, dit-elle, « un instrument d’exploitation en vue de faire des bénéfices ; ce fut plutôt une tentative pour éliminer des conditions de la vie le travail ».

En réalité, limiter la durée du travail n’est pas changer sa nature ni sa qualité. Faut-il accepter de sacrifier même une journée à une activité servile en ce qu’elle nous consacre aux nécessités de la survie ? Que le travail soit nécessairement une activité visant à la seule survie, c’est ce que met en évidence Arendt à partir de ses analyses du monde grec : « Le travail est l’activité qui correspond au processus biologique du corps humain, dont la croissance spontanée, le métabolisme et éventuellement la corruption sont liés aux productions élémentaires dont le travail nourrit ce processus vital ». Si le monde antique, souligne Arendt, méprise le travail, c’est bien en ce qu’il nous rive à la nature et à ses cycles : bien vivre suppose d’abord de se libérer de la nature, et, donc, du travail qui nous attache à elle.

B. Car bien vivre, c’est refuser de séparer le travail de la vie

Mais alors, comment croire qu’il suffirait de travailler moins pour mieux vivre ? C’est précisément la question que soulève Nietzsche, en nous appelant, dans Le Gai Savoir, à renouveler en profondeur notre rapport au travail. Bien vivre, dit-il, implique le refus de la séparation du travail et de la vie, posture de résistance que seuls incarnent certains hommes, comme les artistes, les contemplatifs, « mais aussi ces oisifs qui passent leur existence à chasser ou à voyager, à s’occuper de galants commerces ou à courir les aventures ». Soustraites au travail productif par lequel j’absorbe ma vie dans une chose extérieure à elle, il s’agit là des figures du vrai travailleur : à savoir l’homme du temps libre, qui refuse de céder une part de sa vie au travail productif, même minime. Le vrai travailleur, c’est celui pour qui le travail et l’effort sont la vie en soi, une praxis, pour reprendre le terme aristotélicien, c’est-à-dire une activité qui est à elle-même sa propre fin, et non cette poiésis qui n’a de but qu’extérieur à elle-même et qui fait du travailleur moderne le mercenaire de sa propre vie.

Conclusion

En définitive, si notre horizon est la bonne vie, il est impossible de penser qu’on puisse mieux vivre en réduisant l’importance du travail productif dans nos vies. À ce travail régi par des impératifs vitaux et sociaux, il s’agit d’opposer le refus d’un travail séparé de nos vies : bien vivre exigerait ainsi de renouveler notre exigence vis-à-vis du travail et de la vie, en refusant tout travail dans lequel notre vie se trouverait niée.