Un descendant des Maheu, dans une lettre, explique comment sa famille s'est libérée de la mine grâce à l'instruction

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : L'écriture d'invention - La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Écriture d'invention | Année : 2012 | Académie : Pondichéry
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Argumenter sur la liberté
 
 

Argumenter sur la liberté • Invention

Question de l’homme

fra1_1204_12_07C

 

Pondichéry • Avril 2012

Séries ES, S • 16 points

Écriture d’invention

> Un descendant des Maheu, devenu médecin, a été sollicité par un journaliste dans le cadre d’une enquête sur les évolutions de la société. Dans la lettre qu’il lui adresse en réponse, il explique comment, en quelques générations, sa famille s’est libérée de la mine grâce à l’instruction.

Comprendre le sujet

Faites la « définition » du texte à produire à partir des termes de la consigne.

Lettre-réponse (genre) d’un médecin qui explique et raconte (type de texte) l’histoire des descendants des Maheu (thème), et argumente implicitement (type de texte) sur l’instruction (thème), vive et alerte (adjectifs), pour faire l’éloge de l’instruction qui permet à l’homme de se libérer (buts).

Chercher des idées

  • Le registre : il peut être didactique (le médecin « instruit » s’adressant au journaliste), parfois pathétique (évocation des souffrances des mineurs), lyrique (s’il fait l’éloge de l’instruction).
  • L’identité et le parcours des mineurs évoqués :
  • vous pouvez, si vous connaissez bien le roman de Zola, mentionner des personnages de Germinal ;
  • vous devez en revanche inventer l’identité des proches parents du médecin (nés trop tard figurer dans le roman) ;
  • faites attention aux liens de parenté : la chronologie doit être respectée en fonction de la date du roman (1865) et de celle de l’écriture de la lettre ;
  • inventez le « parcours » et la profession de certains des parents du médecin, en soulignant le rôle de l’éducation dans leur vie.
  • Les idées du médecin Maheu : son récit doit rendre sensibles ses idées sur le sort des ouvriers, sur la société, sur la pensée politique…

>Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Professeur Maheu Paris, le 21 septembre 1976

** rue *********

75***, Paris

France

Monsieur,

À la suite de notre entretien sur les évolutions de la société française, je vous écris pour clarifier et compléter ma pensée. Il me semble en effet nécessaire de préciser certains points pour mieux vous faire comprendre comment j’ai pu parvenir, moi, arrière-petit-fils et petit-fils de mineurs de fond, à devenir professeur en médecine.

Même si l’expression paraît quelque peu galvaudée de nos jours, je soutiens que j’ai bénéficié de ce que vos collègues appellent l’« ascenseur social ». Je ne vois pas d’expression plus appropriée pour désigner le passage, en l’espace de trois générations, de l’obscurité de la mine à la clarté des amphithéâtres. Cette opposition résume clairement le chemin parcouru par notre société grâce à l’éducation et à l’instruction. Moi-même je rends grâce à mes maîtres, qui m’ont permis de devenir médecin et de me dire que mes arrière-grands-parents seraient fiers de moi.

Mon grand-père Henri1, le petit-fils de celui que tout le coron appelait le père Bonnemort1, me recommandait sans cesse de respecter « monsieur l’instituteur » car c’était grâce à lui que j’allais pouvoir « devenir quelqu’un ». Conseil qu’il répétait aussi à mon père, lequel réussit finalement à entrer dans ce qu’on appelait à l’époque « l’école normale d’instituteurs » en suivant des cours du soir. Mon grand-père, mineur de fond mort en 1935, n’était pas allé à l’école, mais sa conviction que l’instruction nous permettrait à nous, les Maheu, de pouvoir respirer à l’air libre sans avoir les poumons encrassés par la houille, n’est pas morte avec lui. Sur ses conseils, mon père1, persuadé que l’ignorance maintenait les mineurs dans la servitude, a rejoint les rangs des « hussards noirs de la République », ces instituteurs tout de noir vêtus dont la mission était d’instruire la population française ; lui aussi a toujours insisté pour que je devienne « quelqu’un ». Il me racontait les souffrances de nos ancêtres, incapables de se défendre contre l’oppression parce qu’ils ne savaient ni lire ni écrire…

Il répétait qu’il n’y avait, au fond, que deux ou trois métiers qui comptaient vraiment. Seuls les enseignants et les médecins trouvaient grâce à ses yeux car ils permettaient aux gens de vivre mieux, d’être plus libres. Vers la fin de sa vie, opprimé par la maladie, il évoquait aussi les prêtres. Mais comme il avait passé sa vie à opposer les enseignants, dépositaires d’un savoir libérateur, aux « curés », situés du côté de ceux qui avaient maintenu son père au fond de la mine, je ne sais quelle valeur accorder aux réflexions d’un homme pris d’angoisse à l’approche de la mort.

J’ai évoqué mon arrière-grand-père Toussaint, « le père Maheu1 », haute figure de la mine, mon grand-père Henri, dont les velléités d’émancipation n’ont jamais abouti, et mon père, le premier à sortir de la mine. Il me faut maintenant vous parler de celui qui convainquit mon arrière-grand-père que c’était grâce à l’instruction que « tout péterait un jour » : un certain Étienne Lantier. Avant de faire sa rencontre, la famille Maheu faisait partie du paysage de la mine au même titre que les corons, les terrils, les ascenseurs et le ciel gris anthracite. Le père Bonnemort, mon arrière-arrière-grand-père, s’était résigné à sa quasi-servitude dans les boyaux houillers. Il ressemblait un peu au Chien de La Fontaine : son cou était pelé, mais il pouvait s’offrir sa choppe quotidienne. Lantier, pétri d’un mélange d’idées jacobines et de la doctrine d’un certain Karl Marx, mit un terme à ce carpe diem de la misère. Pour lui, les principes de liberté et d’égalité affirmés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen devaient être conquis, pour reprendre encore La Fontaine, « à la pointe de l’épée ». Dans des discours enflammés, il expliqua aux mineurs que la mine n’était pas une fatalité, que les hommes n’étaient pas des machines, qu’ils se libéreraient s’ils « réfléchissaient » et s’ils accédaient au savoir… La stratégie de Lantier était double : d’une part développer au maximum l’instruction des mineurs afin qu’ils puissent devenir instituteurs, comme mon père, ou médecins, comme moi-même ; d’autre part faire pression sur les patrons afin que les mineurs obtiennent des salaires plus élevés et des conditions de travail plus salubres. Deux conditions indissociables puisque, sans temps libre, les mineurs ne pouvaient s’instruire et que, sans instruction, ils ne pouvaient comprendre les revendications portées par les grèves et donc les faire aboutir. Ses idées ont fait leur chemin : les hommes ont appris à « réfléchir ». Et certains de mes grands-oncles qui, comme mon arrière-grand-père Maheu fusillé lors d’une manifestation, avaient souffert comme haveurs2, ont pu quitter les entrailles de la terre, monter des commerces et faire vivre décemment leur famille ; on m’a même parlé d’une grand-tante herscheuse3 qui, malgré la fatigue et son dos cassé, apprenait le soir des rudiments de mathématiques et de comptabilité, et qui a quitté la mine pour participer à l’essor d’un grand magasin (Au bonheur des dames, si ma mémoire est bonne). Déjà à l’époque, grâce à l’instruction, les femmes aussi se libéraient… L’évolution de la société et la libération des ouvriers étaient en marche, et je suis l’héritier de cet immense effort de prise de conscience.

Bien sûr, on peut trouver à redire, de nos jours, à la rhétorique manichéenne de Lantier, qui oppose les mineurs incultes, forcément bons, et les patrons, forcément mauvais. Mais n’oublions pas que c’est cette rhétorique qui a permis à certaines familles du coron de quitter l’enfer des puits. Pour faire bouger la société, il faut parfois de ces exagérations frappantes qui donnent du souffle aux opprimés et permettent aux générations suivantes de s’élever.

Je reste bien évidemment à votre disposition si vous souhaitez obtenir plus de précisions sur l’histoire de ma famille, de la mine et du coron.

Je vous prie, Monsieur, d’agréer l’expression de mes salutations distinguées,

Professeur A. Maheu

1. Par rapport au roman de Zola, la généalogie du médecin qui écrit est la suivante : arrière-arrière-grand-père : Bonnemort (environ 70 ans en 1865) ; arrière-grand-père : Toussaint Maheu (un des personnages principaux qui meurt fusillé dans le roman de Zola) ; grand-père : Henri (fils du père Maheu, qui a 4 ans au moment de l’action du roman) ; père (fictif, né vers 1896, instituteur vers 1925) ; professeur Maheu (fictif, né vers 1930 ; il a donc environ 45 ans quand il écrit).

2. Haveurs : mineurs chargés de l’abattage de la roche en pratiquant des entailles parallèles à sa stratification.

3. Herscheur(se) : mineur chargé de pousser les wagons de minerai.