Un événement historique est-il toujours imprévisible ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle ES | Thème(s) : L'histoire
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Polynésie

Un événement historique est-il toujours imprévisible ?


     LES CLÉS DU SUJET  

Définir les termes du sujet

Événement historique

Un événement doit d'abord se distinguer d'un simple fait. Il s'en distingue par son caractère exceptionnel et unique. Tous les faits historiques ne sont donc pas des événements : il faut, pour qu'un fait s'inscrive dans l'histoire comme événement, qu'il introduise une rupture dans son cours. Autrement dit, il faut qu'il y ait un avant et un après l'événement : l'événement fait date, c'est-à-dire qu'après lui, rien ne sera plus comme avant.

Histoire

L'histoire désigne à la fois l'ensemble des événements du passé, et le récit qui en est fait. Étymologiquement, historia signifie enquête, recherche.

Toujours

Ce terme ne signifie pas, ici, dans tous les cas, mais « par définition », « par nature ».

Imprévisible

  • Ce qui est imprévisible, c'est ce qui ne peut pas être prévu. Pour définir l'imprévisible, il faut s'interroger sur ce qui rend une chose prévisible : ce qui est prévisible est ce qui s'inscrit dans une loi, ce que l'on pouvait anticiper par un calcul en se rapportant à cette loi.

  • L'imprévisible est donc ce qui échappe à toute loi, ce qui n'est l'effet d'aucune cause identifiée a priori, ce qui est nouveau.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

  • Le problème central du sujet réside dans l'association de l'histoire à l'imprévisible.

  • La problématique découle de ce problème, puisqu'il s'agira de se demander dans quelle mesure l'histoire, que l'on a tendance à se représenter comme un enchaînement de causes et d'effets, se distingue d'une simple évolution. Ce que l'on appelle événement historique, est-ce une rupture dans cette continuité que serait l'histoire, ou au contraire ce qui constitue l'histoire ? Mais peut-on seulement penser des lois de l'histoire ? Un événement historique, est-ce un événement qui n'avait pas été prévu, ou une sorte de miracle détaché de tout rapport de causalité ?

Le plan

Dans un premier temps, nous montrerons en quoi les événements historiques s'inscrivent dans des lois et sont donc prévisibles. Mais si l'histoire est bien une science, elle est une science humaine : l'homme, parce qu'il est capable d'agir, introduit aussi de l'incertitude dans le cours de son existence. Nous verrons enfin qu'il n'y a d'événement que par l'homme, et que tout événement est par nature imprévisible.

Éviter les erreurs

La principale erreur, sur un sujet de ce type, serait de verser dans le catalogue de cas, et d'aboutir à la conclusion relativiste : oui, parfois, mais pas toujours. Attention à bien interpréter le « toujours » de la formule, qui signifie ici « par définition », « en soi » ! Aucune démonstration ne peut se satisfaire d'un catalogue d'événements imprévisibles ou prévisibles. N'oubliez pas qu'un exemple n'a aucune valeur démonstrative : puisqu'il est un cas particulier, il ne démontre rien de général.

Corrigé

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Introduction

Se demander si un événement historique est toujours imprévisible, c'est se demander si ce qu'on appelle « événement historique » échappe par nature à toute possibilité de prévision. A priori, on aurait tendance à identifier l'histoire à une série d'événements liés entre eux par des rapports de causalité : tel événement apparaîtrait comme la cause de tel autre.

« Histoire », étymologiquement, signifie à la fois enquête, recherche, et processus : elle n'est pas seulement le récit d'événements que l'on aurait pu prévoir en en identifiant la cause, mais aussi l'engendrement permanent d'événements nouveaux. Mais qu'est-ce qu'un événement historique ? Un événement doit d'abord se distinguer d'un simple fait. Il s'en distingue par son caractère exceptionnel et unique. Tous les faits du passé ne sont donc pas des événements : il faut, pour qu'un fait s'inscrive dans l'histoire comme événement, qu'il introduise une rupture dans son cours. Autrement dit, il faut qu'il y ait un avant et un après l'événement : l'événement fait date, c'est-à-dire qu'après lui, rien ne sera plus comme avant.

Pourtant, si tout événement advient par surprise, qu'est-ce qui fait, alors, que l'on puisse tenter de dégager des lois de l'histoire ? Ce que l'on appelle événement historique, est-ce une rupture dans cette continuité que serait l'histoire, ou au contraire ce qui constitue l'histoire ? Mais peut-on seulement penser des lois de l'histoire ? Un événement historique, est-ce un événement qui n'avait pas été prévu, ou une sorte de miracle détaché de tout rapport de causalité ?

Dans un premier temps, nous montrerons en quoi les événements historiques s'inscrivent dans des lois et sont donc prévisibles. Mais si l'histoire est bien une science, elle est une science humaine : l'homme, parce qu'il est capable d'agir, introduit aussi de l'incertitude dans le cours de son existence. Nous verrons enfin que tout événement historique est par nature imprévisible.

1. Les événements historiques sont prévisibles

A. Car il existe des lois de l'histoire

Dans un premier temps, on pourrait penser que l'événement historique est prévisible, dans la mesure où le discours historien, en sélectionnant les faits du passé, en les soumettant à une interprétation et en leur donnant la forme d'un récit, semble inscrire les événements dans des relations de cause à effet. Ces relations, que l'on peut nommer lois, semblent permettre d'anticiper sur l'avenir, même s'il ne s'agit que de tendances que l'on peut dégager en observant la répétition de certains liens entre des événements. C'est ce qui fait à la fois la force et la limite de ce que l'on peut appeler la science historique : l'histoire ne serait pas une science, même une science humaine, si on ne pouvait dégager d'elle des schémas généraux qui semblent se répéter sous diverses formes. Comme l'indique Cournot, l'histoire n'est pas une succession de faits sans liens entre eux : elle n'est pas une chronologie. Chaque événement doit y apparaître comme la cause ou la conséquence d'un autre.

B. Car c'est l'homme qui fait son histoire

Ainsi, si l'événement historique peut être dit, dans une certaine mesure, prévisible, c'est finalement parce que l'homme fait son histoire. L'histoire n'a rien d'une évolution naturelle, elle n'est pas régie par la nécessité, et dans cette mesure on peut dire que l'homme maîtrise son histoire. Il en est l'auteur, et l'objet. C'est précisément ce qui sépare les sciences de la nature des sciences humaines : si le champ historique est distinct du champ naturel, c'est bien dans la mesure où l'homme marque, par son initiative, des ruptures dans le cours des événements, ruptures qui correspondent à des événements historiques.

Transition


Pourtant, si l'histoire n'est pas une succession de faits, elle n'est pas non plus un système. Si le projet de la science historique se fonde sur l'espoir d'éclairer l'avenir par la compréhension du passé, ce projet se trouve en réalité toujours mis en échec par la nature même de l'homme.

2. Les événements historiques ne sont pas toujours prévisibles

A. Car aucun discours ne peut prédire l'avenir d'un être libre

C'est ce qu'indique Kant en soulignant les limites de la science historique : l'histoire ne peut prédire l'avenir dans la mesure où son objet, le milieu humain, se caractérise par sa liberté, comprise comme capacité à échapper à la nécessité. L'homme étant libre, c'est-à-dire n'étant pas déterminé d'avance à agir, on ne peut prévoir ses actions futures (il ne peut y avoir de loi de ses actions, à moins de trouver une « loi de la liberté », ce qui est évidemment impossible). Tout discours qui prétend prédire l'avenir des hommes (discours du devin, discours prophétique) est par conséquent infondé : « Toutes les prophéties qui annoncent le destin inéluctable d'un peuple, destin dont il est lui-même responsable et qu'il doit, par là, produire par son libre arbitre, entretiennent une absurdité : dans cette fatalité inconditionnée, on pense un mécanisme de la liberté, dont le concept se contredit lui-même. »

B. Car l'événement est produit par l'action de l'homme

S'il y a des événements dans l'histoire, et si ces événements échappent à toute prévision stricte, c'est au fond, comme l'explique Hannah Arendt, en raison du pouvoir qu'a l'homme d'agir. Agir vient du latin agere (mettre en mouvement) et du grec archein (commencer, conduire, commander). L'action est donc un commencement par lequel quelque chose de nouveau entre dans le monde. Ainsi, comme l'écrit Arendt : « L'action, pour être libre, doit être d'une part libre de motif et d'autre part de son but visé comme effet prévisible. » La liberté, c'est donc l'action, car la liberté introduit une rupture par rapport à la causalité, au mécanisme, à la répétition. C'est le monde grec qui témoigne d'une expérience où la liberté se rapporte à de la rupture, à de la nouveauté, car la liberté y renvoie aux qualités supérieures de l'homme libre, et être libre c'est devenir capable de commencer quelque chose de neuf : la liberté est expérimentée comme spontanéité. Ceux qui, seuls, peuvent commencer quelque chose, sans que cela obéisse aux nécessités de la vie sont les dirigeants, à savoir ceux qui sont libérés de ces nécessités (la nécessité supposant la répétition et la cyclicité propre à la vie biologique). Si l'événement historique ne peut être prévu, c'est précisément en raison de cette liberté humaine qui s'exprime comme spontanéité.

Transition


Mais alors, si cette impossibilité de prévoir l'événement historique découle de la liberté propre à l'homme, ce que l'on appelle événement historique est par définition imprévisible. C'est là la nature miraculeuse de l'histoire : quelque chose y apparaît, qui n'avait jamais existé. Mais alors, l'histoire est-elle un flot d'accidents sans rapport entre eux ?

3. L'événement historique est imprévisible par essence

A. Car l'événement historique est comparable à un miracle

Comme le souligne Hannah Arendt, l'histoire est par nature miraculeuse. Miracle et action sont en effet imprévisibles : ils apparaissent tous deux comme des effets sans cause. Ainsi, on peut dire qu'il y a une faculté humaine à accomplir des miracles. D'ailleurs, notre existence même repose sur une série de miracles, puisque la texture du réel est faite d'improbable (par exemple la formation d'une vie organique à partir d'une vie non organique). De même le milieu humain, le milieu historique, est plein de miracles, si fréquents qu'on ne les évoque plus comme miracles. Ce qui explique cette fréquence est l'initiative humaine (en latin, initium signifie commencement), l'action de l'homme, qui explique que l'homme, pour reprendre les termes de Arendt, soit « un commencement et un commenceur. […] La différence décisive entre les "improbabilités infinies" sur lesquelles repose la réalité de notre vie terrestre, et le caractère miraculeux inhérent aux événements qui établissent la réalité historique, c'est que, dans le domaine des affaires humaines, nous connaissons l'auteur des "miracles". Ce sont les hommes, qui, parce qu'ils ont reçu le double don de la liberté et de l'action, peuvent établir une réalité bien à eux ». Autrement dit, l'événement historique est en tant que tel un miracle humain : ce qui suppose qu'on le définisse précisément par son caractère imprévisible. Mais alors, l'histoire n'est-elle qu'une série de faits surprenants et indépendants les uns des autres ? N'y a-t-il aucun moyen de voir en elle une forme de continuité, sinon un progrès ?

B. Car l'événement historique n'est pas un fait mais une manière de penser

Selon Kant, on peut trouver dans l'histoire des événements qui manifestent un progrès de l'humanité en tant qu'espèce morale, qui peu à peu se détache de son égoïsme particulier pour accomplir sa disposition morale. Ces événements ne sont pas des preuves, mais seulement des indices de ce progrès. Ces signes ne sont pas des hauts faits accomplis par les hommes : il s'agit seulement de la manière de penser des spectateurs de l'histoire. Ce sont les signes d'une sensibilité à la liberté, que Kant nomme « enthousiasme ». Face à l'événement historique, l'opinion publique accède à cette expérience du sublime, où l'espèce humaine s'apparaît à elle-même dans sa moralité, en oubliant ses égoïsmes particuliers. Par exemple, la Révolution française est un événement historique, mais ce qui est vraiment événement en elle est moins son déroulement factuel (renversement de la monarchie, déclaration des droits de l'homme…) que la sensibilité à la liberté qui a été ressentie par ses spectateurs, l'image de l'homme universel qui s'est dégagée de cet événement. Autant l'histoire peut connaître des retours en arrière du point de vue des faits (retour de la monarchie par exemple), autant il est impossible d'effacer les changements de notre sensibilité. Cette expérience morale, dans laquelle l'opinion publique accède à une universalité supérieure, ne peut disparaître ni être oubliée : c'est un point de non-retour dans l'histoire : c'est donc là le véritable événement historique.

Conclusion

En définitive, si l'événement historique est par définition imprévisible, puisque relevant d'une spontanéité qui exprime la liberté humaine, il n'est pourtant pas impossible de trouver dans l'histoire une forme de continuité. Si les « lois de l'histoire » ne sont jamais que des schémas généraux établissant des probabilités, on peut pourtant penser que l'événement historique est le signe d'un progrès dans la mesure où, loin d'être un fait, il est un point de non-retour. L'événement historique est ainsi double : miraculeux et pourtant produit par l'homme, il est &agra
e; la fois imprévisible et annonciateur de l'avenir.