Un metteur en scène défend ses choix d'interprétation d'Antigone

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re ES - 1re L | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - L'écriture d'invention
Type : Écriture d'invention | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Une pièce de théâtre,
c’est comme un match…
 
 

Une pièce de théâtre, c’est comme un match… • Invention

Corrigé

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Théâtre

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Sujet inédit

le texte théâtral et sa représentation • 16 points

Écriture d’invention

> Un metteur en scène s’adresse à l’ensemble de son équipe (acteurs, scénographe, costumiers, éclairagistes…) pour définir ses choix d’interprétation de l’extrait d’Antigone d’Anouilh et donner ses consignes pour que la scène devienne, lors du spectacle, une grande scène d’affrontement. Vous rédigerez son intervention.

Comprendre le sujet

  • Type de texte : « ses consignes » → texte injonctif (avec des conseils, des ordres, contre-ordres) ; « choix d’interprétation » → le metteur en scène doit donner des arguments.
  • Situation d’énonciation : « un metteur en scène » (je dans votre texte) à « son équipe », intervention orale.
  • Niveau de langue : courant, reflétant l’ambiance des répétitions ; une langue vive, parfois légèrement familière, imagée.

Discours [oral] (genre) injonctif et argumentatif (type de texte) sur la mise en scène d’une scène d’Antigone (thème), pour convaincre une équipe de théâtre (but).

Chercher des idées

  • Le registre : il peut être polémique, si les acteurs s’opposent au metteur en scène.
  • L’identité du metteur en scène : il peut être fictif ou réel (dans ce dernier cas, vous devez connaître les caractéristiques essentielles de ses mises en scène).
  • Les rapports avec l’équipe : imaginez des adresses directes qui impliquent les destinataires : reproches, encouragements, compliments…
  • Quelques « choix d’interprétation » : modernisation ou respect de la tradition ? Respect des volontés de l’auteur ou libertés prises avec le texte ? Décor fourni ou « minimaliste » ?…
  • Imaginez la mise en scène dans ses détails « scénographiques » concrets (votre lecteur doit pouvoir la visualiser) : décor, éclairages, effets sonores, effets spéciaux, costumes, jeu des acteurs (déplacements, gestuelle, diction)…
  • La forme, l’écriture : comme il ne s’agit ni d’un essai ni d’une dissertation, « habillez » les arguments avec le ton naturel de la répétition.
  • N’utilisez pas le vocabulaire littéraire de la dissertation ou du commentaire, mais le vocabulaire technique de la mise en scène (« scénographie », « machinerie »).
  • Le fond : faites des allusions précises à la scène d’Antigone. Votre mise en scène doit rendre compte des rapports entre les deux sœurs. Faites des comparaisons avec des interprétations différentes de la vôtre. Insistez sur l’idée d’« affrontement ».

> Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

> Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé

Bon écoutez, les cocos, on va reprendre toute la scène d’Antigone et Ismène, parce que ça ne va pas du tout. C’est lent, c’est braillard et surtout pas vivant pour deux sous. Si on ne veut pas que les spectateurs s’endorment, il faut absolument tout refaire.

D’abord, il faudrait éviter de marquer l’opposition entre les deux sœurs d’une manière aussi énorme. Antigone, bon, d’accord, on sait que l’élégance n’est pas son souci majeur, mais le jean violet troué, c’est vraiment un peu vulgaire. Le texte parle d’une petite robe noire, ce sera suffisant. Et alors Ismène en jupe rose bonbon, vous ne croyez pas que c’est un peu ridicule ? On dirait un gros bégonia… Vous croyez vraiment que les gens viennent au théâtre pour écouter les angoisses d’un bégonia ? Ce n’est pas avec des moyens aussi lourds qu’on arrive à rendre un conflit aussi poignant.

Même chose pour vos positions… Qui vous a donné l’idée de jucher Antigone sur la mezzanine, alors qu’Ismène est allongée sur le tapis ? Ah, parce que cela veut dire qu’Ismène rampe devant le pouvoir, alors qu’Antigone prend de la hauteur ? Vous croyez vraiment que les gens, dans la salle, vont comprendre ça ? Qu’est-ce que vous voulez ? Que les spectateurs se torturent le cerveau à chercher ce que vous avez voulu exprimer, ou qu’ils comprennent immédiatement que c’est une question de vie ou de mort ? Mais, bon sang, ce n’est pas en inventant des symboles qu’on arrive à créer une tension dramatique !

Et puis alors, bravo pour l’éclairagiste ! La lumière rasante à l’horizontale, c’est vraiment une trouvaille. Qui t’a donné cette idée-là ?… Et pourquoi Ismène se regarde-t-elle dans cet énorme miroir, là-bas, alors qu’Antigone… Quoi ? C’est pour dire qu’Ismène réfléchit, alors qu’Antigone non ? Bon écoute, le génie de l’éclairage, là, tu vas me faire quelque chose de simple : une lumière bien crue, bien blanche (pas de rose), qui éclaire bien les expressions des deux filles. Mais si, mais si, ça sera symbolique tout de même : beaucoup de lumière, ça veut dire qu’il n’y a pas de zone d’ombre où se dissimuler. Content ? Bon, alors va me rectifier tes projos ! Tout ça, ce sont des procédés, des artifices, et ce n’est pas avec ces niaiseries que vous allez faire une scène vivante et tendue.

Il y a d’abord une question de diction, élémentaire. Les deux filles, vous me jouez votre dialogue comme si c’était une conversation entre deux intellectuelles : c’est ennuyeux à mourir. Pas besoin de faire des silences de cinq minutes entre chaque réplique ! Que diable, ce n’est pas un combat d’idées abstraites, il n’y a pas de « thèse » là-dedans !

Antigone, tu ne dois pas aboyer ! Et puis toi, Ismène, pourquoi cette manière de parler « gnangnan », comme si elle était niaise ? Ce n’est tout de même pas parce qu’Ismène ne veut pas mourir qu’elle est idiote ! Elle aurait même plutôt raison, si tu veux mon avis. En affaiblissant ton personnage, tu diminues du même coup Antigone, et c’est toute la scène qui en pâtit. Pour que l’opposition d’Antigone prenne un réel relief, il ne faut pas qu’elle ait affaire à une froussarde stupide : il faut au contraire que ton Ismène soit sérieuse. Et puis, si tu la fais ridicule, ton Ismène, s’il est immédiatement visible qu’Antigone a raison, pourquoi veux-tu que le spectateur s’intéresse au débat ? Pour que la résolution d’Antigone ait du relief, il faut qu’Ismène prenne toute sa force. Après tout, c’est elle qui a raison dans l’affaire, faute de quoi c’est tout le débat qui devient inconsistant. À quoi cela va lui servir, à Polynice, d’être enterré ? Et ce n’est pas très futé, ce qu’elle va faire, Antigone : d’ailleurs, elle le sait bien, elle va se faire attraper, condamner, et on re-déterrera Polynice, et tout ça n’aura servi à rien. À la rigueur, Ismène a peut-être raison de vouloir attendre : quand Créon sera mort, elle pourra toujours faire réhabiliter son frère. Il faut que ça se sente dans la manière dont tu parles, Ismène. Quand tu dis que tu réfléchis, il ne faut pas que tu aies l’air de dire une ânerie.

Quant à toi, Antigone, tu joues ton rôle avec un dogmatisme insupportable. Tu commences avec de petites répliques sur un ton pontifiant : « c’est son rôle », « je ne suis pas le roi », et tu finis sur un discours d’un ton pédant et hargneux à la fois. Je sais bien que c’est en phase avec la révolte adolescente, et tout et tout… Mais il faudrait que tu comprennes que, si elle est aussi butée, si elle dit « je ne veux pas », et si elle se lance dans cette absurde tirade finale où elle laisse sortir d’un coup toutes ses frustrations de jeune fille, c’est qu’elle se rend très bien compte que ce qu’elle va faire est dangereux et inutile. Elle a la panique… D’ailleurs, Anouilh te dit comment il faut jouer : le regard droit devant, les sourcils joints, sans écouter ni regarder. C’est quelqu’un qui se raidit, comme au moment où on va faire le grand saut. Au théâtre, quand les personnages parlent durement, tu peux être sûre que c’est parce qu’ils en ont besoin pour tenir le coup, justement parce qu’ils ont peur de ne pas tenir jusqu’au bout. Et si elle n’écoute pas, c’est parce qu’elle sait très bien que c’est Ismène qui a raison. Ton Antigone, tu en fais une sorte de petite peste acariâtre, sans rapport avec la réalité humaine. Si tu ne rends pas ton Antigone vulnérable, ce n’est pas un personnage que tu composes, c’est un bloc de béton. En soi, c’est intéressant, les blocs de béton, mais ce n’est pas dramatique ! Comment ça, pourquoi elle fait ça, Antigone ? Mais ma petite, c’est tout de même à toi de le comprendre ! De toute façon, si tu ne comprends pas, ce n’est pas grave, fais ce que je te dis, les autres comprendront pour toi. Au théâtre, peu importe que l’acteur ne comprenne pas, du moment que la salle, elle, comprend…

Une chose encore… Vous n’avez pas l’air de vous être aperçues que ce sont deux sœurs. Des sœurs, ça a tout de même des liens ! Si on a l’impression que ces deux-là ne sont rien l’une pour l’autre, en quoi est-ce dramatique, et surtout, pourquoi diable discutent-elles ? Non, en fait, il faut qu’il y ait, discrètement, par intervalles, des points communs entre elles, qui apparaissent dans des détails, mais donnent à leur opposition un fond de solidarité. Je ne sais pas, moi, une manière de rythmer les phrases, ou de se regarder l’une l’autre…

Bon, on va se mettre au travail. Ismène, lève-toi, et Antigone, descends de ton perchoir ! On va essayer de donner à tout ça un peu de rythme et de vraisemblance.