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Un personnage de roman doit-il vivre des passions pour captiver le lecteur ?

Personnage et passion • Dissertation

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France métropolitaine • Juin 2018

Série L • 16 points

Personnage et passion

Dissertation

Un personnage de roman doit-il vivre des passions pour captiver le lecteur ?

Vous répondrez à la question en vous appuyant sur les textes du corpus, sur les œuvres que vous avez étudiées en classe ainsi que sur vos lectures personnelles.

Les textes du corpus sont reproduits ici.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Le sujet porte sur « le personnage » (et non sur le roman en général).

Le point de vue à considérer est « les passions ». Il faut définir cette notion.

Le présupposé est : « Ce qui intéresse le lecteur dans un personnage de roman, c'est qu'il vive des passions »

« vivre des passions » = être passionné et satisfaire sa (ses) passion(s).

« captiver » signifie intéresser, retenir l'attention, attirer, fasciner… passionner ! Et ici, inciter à continuer à lire l'œuvre.

« doit-il » laisse entendre qu'il faut dépasser le présupposé, qu'il y a une discussion possible. Le plan peut être dialectique.

La problématique générale est : L'intérêt d'un personnage romanesque vient-il des passions qu'il vit ?

Chercher des idées

Les questions à se poser

Subdivisez la problématique en sous-questions :

Pourquoi/A quelles conditions un personnage qui vit ses passions captive-t-il ? Un personnage sans passion peut-il présenter encore de l'intérêt ? Si oui, pourquoi ? ;

Par quels autres aspects un personnage intéresse-t-il le lecteur ?

Définissez précisément le sens du mot « passion » (sans le limiter à la passion amoureuse) ; cherchez ce qui peut être l'objet de passion.

Les exemples

Cherchez des exemples :

de personnages passionnés ;

de personnages sans passions, ordinaires ;

de personnages qui renoncent à leurs passions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] « Tout ce qui n'est pas passion est sur un fond d'ennui », écrit Montherlant (Aux fontaines du désir). Cet adage pourrait expliquer que bon nombre de romanciers prêtent à leurs personnages des passions enflammées afin de ne pas « ennuyer » leur lecteur. [Problématique] Mais en fait d'où vient que l'on soit captivé par le personnage romanesque ? Tire-t-il son intérêt des passions qu'il vit ? [Annonce du plan] Certes, ce sont souvent elles qui maintiennent la curiosité du lecteur et incitent à poursuivre la lecture. [I] Cependant un personnage qui n'a pas de passions ou qui refuse de s'y soumettre perd-il tout intérêt ? [II] Par quels autres aspects peut-il retenir l'attention du lecteur ? [III].

I. Le personnage qui vit des passions captive

1. La passion du personnage, moteur de l'action

De nos jours le mot « passion » désigne un état affectif puissant ; on l'entend parfois au sens de goût très fort (la passion de la mer, de l'aventure…). L'étymologie (du latin patior : « subir », « souffrir ») indique que la passion peut faire souffrir et bouleverse la vie intérieure d'une personne qui en subit les impulsions ; elle paralyse parfois la volonté (on oppose souvent la passion, aveugle, à la raison, lucide.) Mais elle est aussi un moteur qui pousse à agir et détermine le comportement.

Elle prend de multiples formes : elle est souvent l'amour-passion mais elle peut être aussi passion du pouvoir (Eugène Rougon dans Son Excellence Eugène Rougon, Zola ; Rastignac dans Le Père Goriot, Balzac), de l'héroïsme (Fabrice, La Chartreuse de Parme, Stendhal), de l'argent (Bel-Ami, Maupassant), de l'art, de l'aventure, de la nature (Regain, Giono), du travail…

Moteur qui fait agir le personnage, la passion est aussi un ressort essentiel de l'action romanesque : le personnage fait tout pour satisfaire sa passion (y compris des folies, des actes criminels…) ou au contraire lutte désespérément contre elle. (Exemples : l'ambition de « parvenir » du criminel Vautrin ; Rastignac dans plusieurs romans de La Comédie Humaine.) Il est parfois tiraillé entre deux passions et ce combat intérieur occasionne tourments et revirements (corpus + exemples personnels). Il peut aussi voir se dresser des obstacles à sa passion.

Ainsi, la passion amoureuse assure-t-elle des péripéties dans l'intrigue : rencontre, aveu, trahison, infidélité, rupture, réconciliation, rivalité, parfois mort… (exemples personnels). Ces péripéties donnent un fil conducteur au roman, ménagent attente, suspense et surprises (des coups de théâtre, en quelque sorte) qui entraînent l'adhésion du lecteur et le captivent.

2. Les passions, champ d'investigation psychologique captivant

L'analyse psychologique qu'implique le personnage passionné séduit car elle donne un accès privilégié à la connaissance du cœur humain.

La passion se décline en une grande gamme de sentiments que le romancier se plaît à analyser et qui retiennent l'intérêt du lecteur : jalousie, cupidité, joie et désespoir, colère, espoir, haine, peur, tristesse… Ainsi les sentiments évoqués par Renée dans La Vagabonde de Colette sont-ils complexes : amour, envie de liberté, orgueil…

Le roman peut ainsi mettre en scène la confrontation des passions (dévouement absolu de Goriot face à la passion de l'argent de ses filles). Cette confrontation permet aussi de mettre en lumière le combat entre passion et raison/morale et société. Exemple : la Princesse de Clèves se débat entre sa passion pour M. de Nemours et son sens moral, sa culpabilité et son désir de « repos ».

« Un personnage de roman, c'est n'importe qui dans la rue, mais qui va jusqu'au bout de lui même. » (Simenon). Ainsi le personnage qui vit ses passions (c'est-à-dire qui y consacre ou sacrifie sa vie) est un exemple d'être qui va au bout de son destin, il en acquiert une certaine grandeur fascinante (corpus + exemple personnel), même dans l'abjection (Merteuil dans Les Liaisons dangereuses de Laclos, Vautrin dans Le Père Goriot).

3. La passion établit un rapport lecteur-personnage fascinant

Les passions sont humaines et universelles. Elles « humanisent » l'être de papier qu'est le personnage, contribuant ainsi grandement à l'« effet personnage » et assurent l'illusion romanesque. Cela permet au lecteur d'éprouver pour le personnage de l'empathie ou de s'identifier à lui : il est satisfait de retrouver en lui ses propres passions (exemple personnel).

Le personnage passionné peut aussi faire vivre au lecteur des élans et des aventures qu'il ne connaîtra peut-être pas dans sa propre existence, de vivre des passions par substitution et d'assouvir ses propres élans romanesques (à l'exemple de… Mme Bovary ! ).

[Transition] La littérature offre cependant des personnages romanesques qui ne sont pas mus par une passion ou qui refusent de « vivre » leurs passions. Est-ce à dire qu'ils perdent tout intérêt ?

II. Un personnage qui ne « vit » pas de passion(s) peut-il intéresser ?

1. Un peu de passion mais pas trop

Le romancier doit savoir garder mesure : un excès de passion risque de rompre le lien avec la réalité et d'être une entrave à l'illusion du vrai (peut-on croire à… ?). Le lecteur n'y croit plus…

Pire, le personnage qui se laisse submerger par sa passion peut paradoxalement sembler faible et velléitaire et provoquer l'ennui ou la moquerie du lecteur. Flaubert reproche à Lamartine « les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire » et, dans Madame Bovary, le narrateur ironise sur les lectures d'Emma (« ce n'était qu'amour, amants, amantes… »).

2. Personnage sans passion ou refusant de la vivre

Le personnage romanesque est parfois un être sans qualités particulières. Quel est alors son intérêt ? Pour Simenon : « Un personnage de roman, c'est n'importe qui dans la rue », qui représente l'humanité moyenne et nous sert de miroir. Ce type de héros « ordinaire » nous intéresse parce qu'il nous ressemble, il vit une intrigue plausible, peut-être plus vraisemblable que celle du héros passionné. Immergé dans la vie quotidienne, son destin est « ordinaire » et il illustre parfois les défaites de l'existence. On s'y intéresse parce qu'on y croit. (Exemple : la destinée de Frédéric Moreau, L'Éducation sentimentale, Flaubert).

Un personnage dénué de toute passion peut aussi intriguer et saisir le lecteur par son étrangeté. Exemple : Meursault et sa complète indifférence face à la mort de sa mère et son insensibilité jusqu'à la fin du roman.

Certains personnages sont habités par une passion mais renoncent volontairement à la « vivre », manière de la maîtriser, qui est une preuve d'héroïsme et la possibilité d'accéder à la grandeur : c'est « être maître de soi comme de l'univers » (Corneille), être humain dans toute sa noblesse. (Exemple : Mme de Clèves). Ne pas vivre la passion, c'est aussi choisir son propre destin, accéder à la liberté : le regard critique de Renée (texte de Colette) sur la passion amoureuse l'amène à choisir de s'en libérer pour rester fidèle, envers et contre tout, à sa vision de la vie.

3. Et si c'était moins la passion elle-même que le style pour la décrire qui captivait ?

Pour certains lecteurs, l'intérêt du personnage romanesque n'est pas qu'il « vive » sa passion, mais il tient plutôt à la façon dont l'écrivain retranscrit cette passion, ce qu'on appelle le « style », qui fait le grand romancier.

La passion est l'occasion d'exercer l'art de l'écriture, elle se traduit par des élans lyriques et des images frappantes (romans de Hugo ; texte de Colette) ou par une sobriété, une retenue et une concision pleines de noblesse (style « classique » de Mme de La Fayette).

[Transition] Cependant la présence ou l'absence de passion chez un personnage romanesque n'est pas le seul aspect par lequel il peut captiver le lecteur.

III. Quels autres aspects d'un personnage peuvent captiver le lecteur ?

1. Son destin, son évolution, son cheminement : une leçon de vie

Le roman est l'histoire d'une destinée. L'évolution du personnage, plus que ses passions, tient le lecteur en haleine. Exemples des romans d'apprentissage (Bel-Ami, Maupassant ; L'Éducation sentimentale, Flaubert ; Le Rouge et le Noir, Stendhal).

Le lecteur prend alors conscience à travers le personnage des rouages et du cheminement qui font que le personnage se bonifie (Jean Valjean), réussisse dans la vie (Bel-Ami) et accède à la grandeur (Mme de Clèves), ou échoue (exemples personnels) et tombe dans la déchéance (Gervaise, L'Assommoir de Zola).

Le personnage propose alors une leçon de vie, devient un modèle ou un contre-modèle.

2. Les idées et valeurs qu'il incarne, son symbolisme

La force d'un personnage peut aussi tenir aux idées qu'il représente et véhicule plus qu'aux passions qu'il vit. Certains personnages captivent parce qu'ils incarnent :

des vertus (Jean Valjean : la générosité, Goriot : l'amour paternel) ou des vices (Les Thénardier, Les Misérables, Hugo ; Folcoche, Vipère au poing, Bazin).

des réalités ou des groupes sociaux : le vieux Bonnemort (Germinal, Zola) emblématique des ouvriers de la mine.

une cause à défendre : Kyo et la révolution chinoise (La Condition humaine, Malraux ; Rieux, La Peste, Camus)

Dans ces conditions, le personnage captive le lecteur parce qu'il l'amène à réfléchir sur la société, sur la réalité.

3. Le rapport personnage-auteur : le personnage porteur d'une vision du monde

Le héros romanesque tire enfin son intérêt de son rapport avec son créateur.

Il est parfois le reflet de l'auteur, de ses préoccupations, de ses aspirations personnelles (aspect autobiographique du personnage de roman : Frédéric Moreau et Flaubert ; Jacques Vingtras et JulesVallès)

Il est aussi son porte-parole et défend une vision du monde, optimiste (Regain, Giono), pessimiste (Zola), mêlée (Jean Valjean ; Camus : La Peste face à L'Étranger). Le personnage captive parce qu'il amène à réfléchir à la nature humaine et au monde.

Conclusion

[Synthèse] Il en va des romans comme de la vie : la passion leur donne du goût et éloigne l'ennui, mais elle peut aussi leur nuire ou les détruire ; et l'on peut prendre plaisir à vivre un destin « ordinaire ». Ainsi, passionné, le personnage de roman captive ; envahi par trop de passion, il perd de sa réalité ; exempt de passion, il conserve encore de l'intérêt. [Ouverture] Les grands romanciers sont ceux qui ont su suivre le principe esthétique de Baudelaire : « Congédier la passion et la raison, c'est tuer la littérature » (Curiosités esthétiques).

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