Un personnage de roman ne devient-il intéressant qu’à partir du moment où il traverse des épreuves ? (L)

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Antilles, Guyane
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Le poids des épreuves
 
 

Le poids des épreuves • Dissertation

Roman

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Antilles, Guyane • Juin 2012

Série L • 16 points

Dissertation

> Un personnage de roman ne devient-il intéressant qu’à partir du moment où il traverse des épreuves ?

Vous développerez votre argumentation en vous appuyant sur les textes du corpus, les œuvres que vous avez étudiées en classe et celles que vous avez lues.

Comprendre le sujet

  • Le thème de l’argumentation est la notion d’« épreuves à traverser ». Cela vous met sur la piste du roman initiatique.
  • « intéressant » signifie « qui suscite l’intérêt », qui « accroche » le lecteur (le roman divertissement), mais aussi le fait réfléchir (le roman source de réflexion).
  • Le présupposé du sujet est la thèse suivante : Un personnage de roman n’intéresse le lecteur que s’il est confronté à des épreuves.
  • La négation partielle « ne… que » vous incite à adopter un plan dialectique, à discuter cette thèse.
  • Reformulez la problématique : Qu’est-ce qui intéresse le lecteur dans un personnage de roman ? Point de départ : Un personnage de roman ne suscite-t-il l’intérêt que s’il est confronté à des situations difficiles ?

Chercher des idées

  • Analysez la notion d’épreuve et cherchez les types d’épreuves auxquelles peut être confronté un personnage romanesque (conflits, pauvreté, maladie, mort d’un proche, échec, solitude…).
  • Constituez-vous une réserve d’exemples :
  • de romans où abondent les épreuves : Don Quichotte de Cervantès (xviie siècle), les romans initiatiques ou d’apprentissage et le roman picaresque : Jacques le Fataliste de Diderot, La Vie de Marianne de Marivaux, Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme de Stendhal ; L’Enfant, Le Bachelier et L’Insurgé de Vallès ; Le Hussard sur le toit de Giono.
  • de romans où le héros vit des situations sans épreuves, banales : les romans réalistes du xixe siècle, le Nouveau Roman, L’Étranger de Camus…

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Ce corrigé se présente sous forme de plan à rédiger. Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Dans la préface de son roman Pierre et Jean, Maupassant distingue plusieurs types de romanciers : certains confrontent leurs personnages à de multiples péripéties et obstacles et « transforme[nt] la vérité […] pour en tirer une aventure exceptionnelle », d’autres « prétend[ent] nous donner une image exacte de la vie », évitant « tout enchaînement d’événements qui paraîtrait exceptionnel ». Le plus souvent, dans le langage courant, celui dont on dit « c’est un vrai personnage de roman » est un être à part, confronté à de multiples épreuves, aux « plus singulières aventures » (marquis de Sade). [Problématique] Qu’est-ce qui intéresse le lecteur dans un personnage de roman ? Celui-ci ne suscite-t-il l’intérêt que s’il est confronté à l’adversité ? [Annonce du plan] Certes, les situations difficiles donnent au héros de roman un relief particulier [I]. Mais le lecteur peut aussi s’attacher à des personnages moins malmenés par l’existence [II]. En réalité, l’attrait pour un personnage ne saurait se réduire à cette alternative : même lorsqu’il raconte une vie banale, le romancier sait la transfigurer en une destinée singulière captivante [III].

I. L’intérêt du personnage qui affronte des épreuves

1. Qu’est-ce que « traverser des épreuves » ?

  • Les épreuves, ce sont des obstacles dont il faut triompher. C’est donc l’intrigue du roman avec sa suite d’obstacles qui met en valeur le personnage. Celui-ci n’est pas intéressant en lui-même, c’est l’action qui le rend intéressant. Le personnage captivant serait alors celui des romans d’aventures.
  • Cela renvoie, par exemple, aux romans d’apprentissage ou d’initiation dans lesquels le personnage passe de l’adolescence à l’âge adulte ou de l’ignorance à la sagesse par l’expérience [exemples]. Ce type de roman suppose aussi un groupe (familial, social…) troublé et, pour le roman d’initiation, des rites de passage, souvent symboliques, avec un autre personnage qui initie (le passeur) ou a un rôle dans l’épreuve (d’opposant par exemple). Cela donne du corps au roman [exemples].
  • « Devenir intéressant » signifie que le lecteur est soucieux ou curieux du sort du personnage. Dans le texte de Le Clézio, Antonio devient intéressant par le malheur auquel il est confronté et par la disproportion entre les forces de l’ouragan et les siennes.
  • Le personnage qui affronte des épreuves est générateur d’un suspense qui attise l’anxiété et la curiosité du lecteur [exemples]. Ce type de héros suscite des émotions fortes. Mais la raison de l’intérêt porté au personnage varie selon qu’il sort de l’action vaincu ou vainqueur.

2. L’intérêt d’un personnage vaincu par les épreuves

  • Le lecteur peut ressentir de la sympathie ou de l’empathie pour le personnage parce que sa défaite l’humanise, le rend proche de lui. Exemples : épisode de l’échec du travail dans l’usine d’armement dans L’Écume des jours de Boris Vian ; le personnage de Renée échoue à entraîner Maxime dans son rêve d’évasion, dans La Curée de Zola.
  • Face à un personnage vaincu par les épreuves, on peut aussi ressentir une satisfaction morale : le personnage l’a mérité [exemples personnels].

3. L’intérêt d’un personnage qui triomphe des épreuves

  • En cas de victoire, le lecteur admire le personnage ; il peut même s’identifier à lui, identification valorisante (attrait de Don Quichotte pour les « chevaliers »). Exemples : dans Les Trois Mousquetaires de Dumas, d’Artagnan réussit à récupérer les ferrets de la reine et déjoue ainsi le complot de Richelieu ; succès des jeunes magiciens de la saga Harry Potter
 

Attention !

Pour choisir des exemples, vous devez vous appuyer sur le corpus, mais cela n’est pas suffisant : il faut ajouter des exemples personnels qui témoignent de votre culture littéraire ou artistique. Ne vous bornez pas à citer des titres : commentez les exemples.

  • Le lecteur vit alors, par personnage interposé, une vie exaltante qui redonne du piment à sa propre existence. Le héros qui surmonte les épreuves construit une image optimiste de l’homme et de la vie et donne optimisme ou espoir au lecteur [corpus et exemples personnels].

II. Un personnage « hors épreuves » est-il inintéressant ?

  • Un personnage « hors épreuves » est un personnage qui n’est pas dans une position particulièrement éprouvante, c’est-à-dire dont la position est assez banale et n’engage rien d’exceptionnel. Exemple du corpus : le bain de mer est l’occasion de voir les personnages de La Peste dans un moment ordinaire pour qui habite en bord de mer comme le docteur Rieux.
  • Dans un moment « hors épreuves », le personnage évolue dans un monde et une action plus humains, à l’image de la « normalité » du lecteur, dont il est alors plus proche. Exemple du corpus : le bain de mer de Rieux avec son ami Tarrou est un moment de relâchement, pour le personnage comme pour le lecteur. Le docteur héroïque est plus proche de nous dans son abandon sensuel au plaisir de l’instant. Dans ce passage, le corps est enfin heureux.
  • L’humanité d’un personnage se construit aussi en grande partie dans des épisodes en apparence banals. Pour Zola, « le premier homme qui passe est un héros suffisant ». Dans Madame Bovary, Flaubert montre l’importance de l’expérience de l’ennui pour Emma. Et son époux, Charles Bovary, devient attachant malgré ou peut-être grâce à la banalité de ses aspirations [exemples].
  • L’imagination du lecteur peut se nourrir de petits faits banals. Le Nouveau Roman abolit toute action et tout héros exceptionnels et confie la représentation d’un monde énigmatique à des individualités transparentes. Dès le début de La Modification, de Michel Butor, le lecteur peut se mettre à la place de cet homme tourmenté par l’approche de la cinquantaine et les aléas de sa vie amoureuse.
  • Le pôle d’intérêt principal d’un roman peut être l’analyse par l’auteur de la psychologie du personnage, plus que les épreuves ou les situations originales auxquelles il est confronté. Plus qu’aux péripéties, c’est à l’univers mental que l’on s’attache. Ce sont les romans qui privilégient le « courant de conscience » et le monologue intérieur [James Joyce + exemples personnels].
  • Enfin le personnage peut être destiné à illustrer la contingence, l’absurde de la vie, souvent insipide (Meursault dans L’Étranger de Camus).

III. La confrontation au banal comme à l’exceptionnel

1. L’intérêt du personnage dépend de la fonction du roman

  • Le lecteur qui voit dans le roman une évasion, un divertissement devant faire vibrer et donner du mouvement à sa vie quotidienne est plus attiré par le héros qui affronte de multiples épreuves, obstacles et dangers.
  • Celui qui cherche dans le roman la reproduction de la vie quotidienne, l’analyse du cœur humain, peut préférer le personnage confronté à une existence plus ordinaire (romans réalistes du xixe siècle).

2. Le personnage à l’image de la vie

  • Cependant, à supposer que le personnage de roman doive être l’image fidèle de la réalité, la vie étant un mélange de routine et d’épreuves, son intérêt est de reproduire ce mélange même. Félicité, dans Un cœur simple de Flaubert, a la vie rude et banale d’une servante orpheline ; mais, dans quelques épisodes, elle révèle son exceptionnel courage physique et moral. Harry Potter dans À l’école des sorciers passe du statut d’enfant « banalement » mal aimé à celui d’élève original et talentueux, dont les qualités sont enfin reconnues.
  • Le héros n’est jamais aussi convaincant que dans les moments où, victime de ses propres faiblesses, il échoue. Il se construit alors dans sa capacité à rebondir à partir de son échec. Fabrice, dans La Chartreuse de Parme, de Stendhal, trouve dans son amour pour Clélia un aliment à sa rêverie : le lecteur est pris par le romantisme du personnage qui se révèle alors.

3. Éviter tout excès : ni trop d’épreuves ni trop de platitude

En tout état de cause, tout excès risque de désamorcer l’intérêt du lecteur pour le personnage. À multiplier les épreuves, le romancier risque que le lecteur n’adhère plus à son personnage dont la destinée semble trop artificielle. À confronter son héros à des situations trop banales et trop plates, il risque d’ennuyer le lecteur. Un savant dosage est nécessaire pour être crédible.

4. La transfiguration d’une vie banale en ­destinée singulière

  • Le roman a pour privilège de rendre la banalité unique et certains personnages médiocres, confrontés à une vie commune, sont devenus de véritables mythes (Emma dans Madame Bovary de Flaubert, Meursault dans L’Étranger de Camus).
  • C’est au romancier, par son art, de rendre exceptionnel ce qui est banal. « Le pire des lieux communs, le plus mort des vivants peuvent jouer leur rôle dans un grand drame » (James Joyce).

Conclusion

« Le roman fabrique du destin sur mesure », écrit Camus dans L’Homme révolté (1951). En effet, le roman n’est ni le simple récit d’exploits extraordinaires, ni la pure représentation de la réalité. Ainsi, le personnage de roman intéresse le lecteur lorsqu’il est confronté aux épreuves mais aussi lorsqu’il a un destin moins agité. C’est la combinaison de ces deux composantes qui fait son originalité et attire le lecteur. « Miroir » qui déforme, le roman nous révèle à nous-mêmes, plus « vrais que nature ».