Un romancier doit-il faire mourir son personnage pour en faire un héros ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : Antilles, Guyane

 

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Antilles, Guyane • Septembre 2015

Séries ES, S • 16 points

Faire mourir son personnage ?

Dissertation

Un romancier doit-il faire mourir son personnage pour en faire un héros ?

Vous répondrez à cette question en un développement argumenté et en vous appuyant sur des références aux textes du corpus, aux œuvres étudiées pendant l’année et à vos lectures personnelles.

Les textes du corpus sont reproduits ici.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Le sujet est centré sur le personnage de roman et sur sa mort.

La forme interrogative « doit-il… ? » suggère en présupposé que le romancier pourrait ne pas faire mourir son personnage et qu’il y a d’autres façons d’infléchir sa destinée.

« Devoir » implique une discussion et un plan dialectique qui dépasse cette alternative.

Attention : « son personnage » renvoie à un personnage important du roman (et non à des personnages secondaires). Le mot « héros » peut avoir deux sens : celui de personnage principal et de personnage qui accomplit des actes héroïques. Il faut exploiter ces deux sens.

La problématique peut être reformulée ainsi : « Le personnage de roman doit-il ou non obligatoirement mourir pour mériter la place de protagoniste ou pour devenir héroïque ? »

Chercher des idées

Les questions à se poser

Subdivisez cette question en sous-questions, variez les mots interrogatifs :

« Pourquoi faire mourir le personnage ? » ; « Quel(s) intérêt(s) présente un roman dont le héros meurt ? » ; « Qu’est-ce qu’apporte la mort du personnage à la fin d’un roman ? »

« Quels autres destins peut proposer un romancier pour son personnage? » ; « Pourquoi ne pas faire mourir le personnage de roman ? » ; « Quels inconvénients y a-t-il à faire mourir son personnage ? »

Les exemples de personnages romanesques

Faites une liste d’exemples de romans (en plus de ceux du corpus) :

où le personnage principal meurt. xviie siècle : La Princesse de Clèves (Mme de La Fayette) ; Don Quichotte (Cervantès) ; xixe siècle : Madame Bovary (Flaubert), Thérèse Raquin (Zola) ; xxe siècle : La Symphonie pastorale (Gide), La Condition humaine (Malraux), etc.

où certains personnages importants ne meurent pas. xixe siècle : Bel-Ami (Maupassant), Germinal (Zola) ; xxe siècle : Le Hussard sur le toit et Regain (Giono), etc.

où il y a d’autres fins, parfois hybrides : une mort imminente (L’Étranger, Camus) ; la survie pour certains personnages, la mort pour d’autres (Le Père Goriot, Balzac ; Les Misérables, Hugo), etc.

Bien rédiger

Comme vous aurez à faire souvent référence à la notion de « mort », constituez-vous une réserve de mots pour éviter les répétitions : mourir, mort ; expirer ; périr ; décéder, décès ; disparaître ; s’éteindre ; succomber ; agonie ; trépasser, trépas ; fin ; défunt.

Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Dans le corrigé ci-dessous, il faut développer certains exemples ou en ajouter. Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Si le roman est, comme l’affirme Virginia Wolf « la seule forme d’art qui cherche à nous faire croire qu’elle donne un rapport complet et véridique de la vie d’une personne réelle », un romancier est souvent conduit à se poser la question : « Faut-il que je fasse mourir mon personnage ? » L’enjeu est d’importance, car le destin d’un personnage marque le souvenir du lecteur et vient éclairer rétrospectivement tout le roman. [Problématique] Une issue fatale est-elle indispensable pour assurer l’efficacité et la qualité d’un roman ? [Annonce du plan] Certes, la mort du personnage principal se justifie tant du point de vue du créateur que du lecteur [I]. Cependant, n’y a-t-il pas des raisons de ne pas faire mourir le héros [II] ? Mourir ou ne pas mourir ? Sont-ce là les seules façons de terminer un roman [III] ?

I. Pourquoi faire mourir le personnage principal d’un roman ?

1. La mort a une fonction narrative

Elle est le point final de l’intrigue. La mort est un aboutissement et donne un sens à la vie d’un personnage. Elle est souvent rendue inéluctable par la logique des péripéties : les personnages sont conduits au bout de leur destin (exemple, Gervaise dans L’Assommoir.) En cela, le roman ressemble à la tragédie. Son titre porte souvent le nom de ce personnage qui n’échappe pas à son destin (Madame Bovary, Le Père Goriot).

La mort assure parfois la gloire du personnage, comme une revanche sur l’existence (Jean Valjean dans Les Misérables ; Kyo dans La Condition humaine de Malraux.) D’autres fois elle consacre au contraire son échec (Emma dans Madame Bovary, Gervaise dans L’Assommoir). Elle est l’occasion d’un bilan fait par l’auteur ou le personnage lui-même qui médite sur sa vie (Jean Valjean).

La mort est un moyen pour le romancier de préserver le personnage : elle fixe les choses définitivement. Que deviendrait Mme de Clèves si Mme de La Fayette lui faisait filer le parfait amour avec le Duc de Nemours ? Sans doute un personnage de roman « à l’eau de rose » ou de « soap opera ».

2. La mort a une fonction dramatique

Elle crée de l’émotion. Elle est un moment dramatique en soi. La raconter suscite des émotions (ex. du corpus), d’autant plus si elle est théâtralisée (mort de Goriot, de Jean Valjean).

Si elle est inattendue et imprévisible, elle surprend comme un coup de théâtre (la mort de Langlois dans Un roi sans divertissement de Giono).

Elle offre au romancier une large palette de registres : épique, pathétique, tragique… surtout quand elle est perçue à travers le regard d’autres personnages (exemples : les textes du corpus ; le discours de Jean Valjean chez Hugo) ou quand le personnage se retrouve dramatiquement seul (Gervaise).

3. La mort a une fonction argumentative

La mort du personnage a une fonction morale.

Elle vient punir, mettre un terme à des crimes. Dans les romans qui opposent deux mondes, celui des bons et celui des méchants, la mort joue le rôle d’une sentence morale, elle est la marque de la justice de Dieu ou du sort (exemple : Milady dans Les Trois Mousquetaires).

Elle peut aussi récompenser et sanctifier : à la fin de La Princesse de Clèves, l’attention du lecteur est attirée non sur la mort de Mme de Clèves, mais sur son renoncement héroïque : « Et sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables ». Le roman joue alors le rôle d’un apologue.

Elle peut avoir une fonction critique. La mort d’un personnage vertueux ou victime est accusatrice : celle de Gervaise (L’Assommoir) dénonce une société indifférente et cruelle. Elle peut avoir aussi valeur de satire, sociale le plus souvent : lors de l’enterrement du Père Goriot, éclatent au grand jour l’ingratitude des aristocrates et l’omniprésence de l’argent.

4. La mort a une fonction philosophique

Le roman a souvent été considéré comme de « la philosophie en action ».

La mort du héros procure au lecteur la satisfaction d’avoir vu « se dérouler la vie à la vitesse de la passion humaine » (Giraudoux), et de « savoir » la fin de ce qui est le mystère de notre vie.

Elle donne une image vraie de la condition humaine. La leçon philosophique est que la mort est l’ultime réponse (Giono). Le destin du personnage souligne le tragique de la vie. Et, si la mort est fortuite, inexpliquée et non présentée comme une issue inévitable, elle donne l’image de l’absurdité de l’existence.

[Transition] Ne pas faire mourir le personnage, c’est donner l’impression d’inachevé, céder à la tentation d’un happy end, artificiel et non conforme à la réalité de la vie. Il existe cependant de nombreux romans où le héros reste en vie. Pourquoi cela ?

II. Ne pas faire mourir son personnage : pourquoi ?

1. Promettre de « nouvelles aventures »

La dernière page d’un roman ouvre parfois des perspectives, avive l’intérêt pour l’avenir du personnage : le dénouement de Bel Ami ou du Père Goriot  marquent un nouveau départ dans la vie pour Duroy ou Rastignac (défi à la société parisienne : « À nous deux maintenant ! »).

Le maintien en vie du héros le fait vivre dans la longue durée (romans-feuilletons du xixe siècle), et comble de plaisir le lecteur friand de « séries » où il retrouve un héros connu (comme le détective dans les romans policiers : Sherlock Holmes).

2. Servir un projet littéraire

Le maintien en vie du héros peut soutenir la « démonstration » du romancier.

Zola veut montrer l’influence du milieu sur l’homme et fait circuler ses héros dans plusieurs milieux sociaux, d’un roman à l’autre (voir aussi La Comédie humaine de Balzac, Les Rougon-Macquart de Zola, Les Hommes de bonne volonté de Jules Romains).

Le romancier fait poursuivre leur combat à ses personnages valeureux : Camus, dans La Peste, ne fait pas mourir Rieux car il veut montrer la capacité de résistance d’hommes héroïques modèles, qui continuent leurs bienfaits dans le monde en défiant la mort.

À l’inverse, survivre peut être pire que mourir : le juge Jean-Baptiste Clamence (La Chute, Camus) reste en vie mais traîne sa mauvaise conscience, liée aux fautes qu’il a avouées tout au long du roman. Supplice sans fin pire que la mort.

3. Traduire une vision singulière du monde

Attention

Les exemples du corpus se sont jamais suffisants : il faut ajouter des exemples personnels qui témoignent de votre culture littéraire ou artistique. Ne vous bornez pas à citer des titres, commentez-les. Un exemple non commenté n’a pas valeur de preuve et ne sert à rien.

Le maintien du héros en vie correspond à la vision du monde du romancier.

Elle peut être optimiste : les bons ne meurent pas. Étienne Lantier à la fin de Germinal a semé le grain de la révolte et part porter ailleurs sa bonne parole ; dans Regain de Giono, Panturle participe à la résurrection d’un village abandonné, se marie, attend un enfant, promesse de vie retrouvée.

La vision peut être au contraire pessimiste : les « méchants » ou les malins sont les vainqueurs car ils sont les plus forts (Vautrin chez Balzac).

Le romancier peut choisir d’emmener son lecteur vers un autre monde où les héros ne meurent pas, monde de rêve et d’évasion, revanche sur la vie et antidote contre la réalité désespérante. La lecture d’un roman peut être divertissement et non « leçon » de vie. L’auteur n’a alors aucune raison de frustrer un lecteur en provoquant la disparition de son personnage.

III. Mourir ou ne pas mourir : une réelle alternative ?

Faire mourir le personnage principal ou le laisser en vie : est-ce vraiment une alternative ? Un compromis ? Tout un éventail de « solutions » intermédiaires existe.

1. Certains meurent, d’autres pas

Il est parfois difficile de savoir qui est « le » personnage principal : Balzac saurait-il dire qui est « son » personnage dans Le Père Goriot ? Goriot, Rastignac ou Vautrin ? Goriot meurt, mais les deux autres personnages réapparaissent dans d’autres romans : Rastignac dans La Maison Nucingen, Vautrin (surnommé « Trompe-la-mort » !) dans Illusions perdues et Splendeurs et Misères des courtisanes.

Si l’un meurt, d’autres restent en vie : l’auteur fait un compromis, choisit une fin « hybride » qui rend la leçon du roman plus complexe, à la fois fermée et ouverte.

2. Logique du récit

Il est absurde de clore les romans d’apprentissage (Bel-Ami, Maupassant ; Dominique, Fromentin ; Gil Blas de Santillane, Lesage) par la mort du héros. Logiquement celui-ci vit pour mettre à profit les enseignements tirés de son expérience (voir le Jacques Vingtras de Jules Vallès, dont l’apprentissage se poursuit sur une trilogie, de L’Enfant à L’Insurgé). Inversement, le roman de Flaubert tend vers la mort d’Emma Bovary qui ne peut continuer à vivre dans une médiocrité qui lui est insupportable.

3. Mort annoncée, déguisée ou sublimée

Parfois le personnage ne meurt pas, mais c’est tout comme.

Le roman se conclut sur une mort annoncée : la fin de L’Étranger de Camus, celle du Dernier Jour d’un condamné de Hugo portent en germe la mort du héros-narrateur, condamné à la peine de mort.

Ou bien il se conclut sur une mort déguisée : dans Les Liaisons dangereuses (Laclos), Valmont meurt – et c’est un des héros – mais la Marquise de Merteuil – elle aussi héroïne – meurt non pas physiquement mais socialement : sa réputation ternie et ses agissements rendus publics, elle est obligée de s’exiler et de renoncer à sa vie dépravée.

Le héros peut continuer à vivre à travers l’aura que son passage a laissée : il survit spirituellement à sa mort physique, par sa présence morale et les conséquences de ses actions. À la fin de La Condition humaine, le révolutionnaire Kyo meurt mais il marque définitivement les esprits et communique aux autres personnages une vitalité nouvelle (comme en témoigne la discussion entre May sa femme et Gisors son père). De la même façon, Jean Valjean ne meurt pas vraiment : son humanité inspire le jeune couple Cosette-Marius. Le romancier donne alors l’impression qu’au-delà de la « tragédie » la vie continue.

Conclusion

[Synthèse] Sacrifier le héros de son roman ? Le romancier ne se demande pas, au seuil de son roman, « qui vais-je tuer ? » ou « qui va survivre ? » mais plutôt « quelle est la fin la plus logique pour ce(s) personnage(s) » en fonction du contexte d’écriture, du projet de l’auteur et de l’attente des lecteurs ? [Ouverture] Ce qui est à considérer, c’est que la dernière étape du destin d’un personnage se lit presque inévitablement comme un miroir de son début ; l’intérêt de la lecture consiste à « explorer par quelles voies, à travers quelles transformations, quelles mobilisations, [la fin de roman] rejoint [son début] ou s’en différencie » (Roland Barthes).