Une inégale répartition des tâches (texte de A. Ernaux, publicité Moulinex)

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 3e | Thème(s) : Se raconter, se représenter
Type : Sujet complet | Année : 2017 | Académie : Polynésie française

fra3_1706_13_00C

4

Polynésie française • Juin 2017

50 points

Une inégale répartition des tâches

1re partie • Comprendre, analyser et interpréter – Réécriture (1 h 10)

document A Texte littéraire

Elle a trente ans, elle est professeur, mariée à un « cadre », mère de deux enfants. Elle habite un appartement agréable. Pourtant, c’est une femme gelée. C’est-à-dire que, comme des milliers d’autres femmes, elle a senti l’élan, la curiosité, toute une force heureuse présente en elle se figer au fil des jours entre les courses, le dîner à préparer, le bain des enfants, son travail d’enseignante. Tout ce que l’on dit être la condition « normale » d’une femme.

 

Un mois, trois mois que nous sommes mariés, nous retournons à la fac, je donne des cours de latin. Le soir descend plus tôt, on travaille ensemble dans la grande salle. Comme nous sommes sérieux et fragiles, l’image attendrissante du jeune couple moderno-intellectuel. Qui pourrait encore m’attendrir si je me laissais faire, si je ne voulais pas chercher comment on s’enlise, doucettement. En y consentant lâchement. D’accord je travaille La Bruyère ou Verlaine dans la même pièce que lui, à deux mètres l’un de l’autre. La cocotte-minute, cadeau de mariage si utile vous verrez, chantonne sur le gaz. Unis, pareils. Sonnerie stridente du compte-minutes, autre cadeau. Finie la ressemblance. L’un des deux se lève, arrête la flamme sous la cocotte, attend que la toupie folle ralentisse, ouvre la cocotte, passe le potage et revient à ses bouquins en se demandant où il en était resté. Moi. Elle avait démarré, la différence. Par la dînette. Le restau universitaire fermait l’été. Midi et soir je suis seule devant les casseroles. Je ne savais pas plus que lui préparer un repas, juste les escalopes panées, la mousse au chocolat, de l’extra, pas du courant. Aucun passé d’aide-culinaire dans les jupes de maman ni l’un ni l’autre. Pourquoi de nous deux suis-je la seule à me plonger dans un livre de cuisine, à éplucher des carottes, laver la vaisselle en récompense du dîner, pendant qu’il bossera son droit constitutionnel. Au nom de quelle supériorité. Je revoyais mon père dans la cuisine. Il se marre, « non mais tu m’imagines avec un tablier peut-être ! Le genre de ton père, pas le mien ! ». Je suis humiliée. Mes parents, l’aberration, le couple bouffon. Non je n’en ai pas vu beaucoup d’hommes peler des patates. Mon modèle à moi n’est pas le bon, il me le fait sentir. Le sien commence à monter à l’horizon, monsieur père laisse son épouse s’occuper de tout dans la maison, lui si disert, cultivé, en train de balayer, ça serait cocasse, délirant, un point c’est tout. À toi d’apprendre ma vieille. Des moments d’angoisse et de découragement devant le buffet jaune canari du meublé, des œufs, des pâtes, des endives, toute la bouffe est là, qu’il faut manipuler, cuire. Fini la nourriture-décor de mon enfance, les boîtes de conserve en quinconce, les bocaux multicolores, la nourriture surprise des petits restaurants chinois bon marché du temps d’avant. Maintenant, c’est la nourriture corvée.

 

Annie Ernaux, La femme gelée, 1981, © Éditions Gallimard, www.gallimard.fr.

document B Publicité Moulinex, 1959

Coll. Kharbine-Tapabor

fra3_1706_13_00C_01

questions 20 points

Les réponses doivent être entièrement rédigées.

Sur le texte littéraire (document A)

1. Quelle est la situation des deux personnages du texte ? Relevez deux citations pour appuyer votre réponse. (1 point)

2. « jeune couple moderno-intellectuel » (l. 4) : expliquez le sens de cette expression en vous reportant au portrait du couple dans le texte. (2 points)

3. À quelle personne le texte est-il rédigé ? Quelle indication cela vous donne-t-il sur le genre du texte ? (1,5 point)

4. Quel est le temps employé majoritairement dans le texte ? Quelle est sa valeur ? Quel effet cet emploi produit-il sur le lecteur ? (1,5 point)

5. « La cocotte-minute, cadeau de mariage si utile vous verrez, chantonne sur le gaz. » ( l. 8-9). Qui le pronom personnel souligné désigne-t-il selon vous ? À quel type de message cette phrase vous fait-elle penser ? (2 points)

6. « Elle avait démarré, la différence. » (l. 14). De quelle différence s’agit-il ? Commentez ce propos de la narratrice en faisant un parallèle avec le propos cité plus haut (l. 9) : « Finie la ressemblance. » (3 points)

7. « À toi d’apprendre ma vieille. […] toute la bouffe est là […]. » (l. 29-32). À quel niveau de langue appartiennent les mots soulignés ? Justifiez leur emploi dans le texte. (2 points)

8. Pourquoi peut-on dire que la narratrice est une « femme gelée », ainsi que l’annonce le titre de l’œuvre ? Relevez trois éléments dans le texte pour appuyer votre réponse. (3 points)

Sur le texte littéraire et l’image (documents A et B)

9. Quels sont les éléments qui rapprochent l’image et le texte ? (2 points)

Sur l’image (document B)

10. Cette publicité pourrait-elle, selon vous, être encore utilisée à notre époque ? (2 points)

réécriture 5 points

« Je suis humiliée. Mes parents, l’aberration, le couple bouffon. Non je n’en ai pas vu beaucoup d’hommes peler des patates. Mon modèle à moi n’est pas le bon, il me le fait sentir. » (l. 24-26)

Réécrivez ce passage en remplaçant « je » par « nous » (en conservant le genre féminin). Vous procéderez à toutes les transformations nécessaires.

2de partie • Rédaction et maîtrise de la langue (1 h 50)

dictée 5 points

Le nom de l’auteur et le titre de l’œuvre sont écrits au tableau au début de la dictée.

Simone de Beauvoir

Le Deuxième Sexe, tome II, 1949

© Éditions Gallimard, www.gallimard.fr

Dans les romans d’aventures ce sont les garçons qui font le tour du monde, qui voyagent comme marins sur des bateaux, qui se nourrissent dans la jungle du fruit de l’arbre à pain. Tous les événements importants arrivent par les hommes. La réalité confirme ces romans et ces légendes. Si la fillette lit les journaux, si elle écoute la conversation des grandes personnes, elle constate qu’aujourd’hui comme autrefois les hommes mènent le monde. Les chefs d’État, les généraux, les explorateurs, les musiciens, les peintres qu’elle admire sont des hommes ; ce sont des hommes qui font battre son cœur d’enthousiasme.

travail d’écriture 20 points

Les candidats conserveront le corpus (documents A et B) de la première partie de l’épreuve.

Vous traiterez au choix le sujet A ou B.

Sujet A

Selon vous, est-il facile aujourd’hui pour une femme de concilier vie familiale et vie professionnelle ?

Votre rédaction sera d’une longueur minimale de deux pages.

Sujet B

À la suite d’un accident, la jeune enseignante doit se reposer. Son mari la remplace dans la maison.

Vous imaginerez la suite du récit en montrant que le mari se rend compte progressivement de l’inégalité qui existait entre eux.

Votre rédaction sera d’une longueur minimale de deux pages.

Les clés du sujet

Les documents

Le texte littéraire (document A)

Il s’agit d’un roman d’inspiration autobiographique, comme le sont la plupart des œuvres d’Annie Ernaux. Elle y évoque le thème de la condition féminine et fait part de son expérience, de ses interrogations et de ses révoltes.

L’image (document B)

Cette image publicitaire de la fin des années 1950 pour des appareils électroménagers de la marque Moulinex présente l’image du couple telle qu’elle était valorisée à l’époque : l’homme qui travaille, la femme au foyer.

Travail d’écriture (Sujet A)

Recherche d’idées

Commence par choisir la thèse que tu vas développer : oui (ou non) il est (ou il n’est pas) plus facile aujourd’hui pour une femme de concilier vie professionnelle et vie familiale.

Appuie-toi sur ce que tu as pu observer dans ta famille sur la répartition des tâches. Tu peux comparer la vie de ta mère à celle de tes grands-mères.

Conseils de rédaction

Voici une proposition de plan si tu optes pour la thèse : « Il est plus facile aujourd’hui pour une femme de concilier vie professionnelle et vie familiale. »

Argument no 1 : les mentalités ont changé, les hommes sont moins réticents à prendre en charge une partie des tâches ménagères.

Argument no 2 : le développement des crèches et des aides sociales permet aux femmes de faire plus facilement garder leurs enfants.

Contre-argument no 1 : les préjugés ont la vie dure.

Contre-argument no 2 : l’inégalité face à l’emploi subsiste entre les hommes et les femmes.

Synthèse : les mentalités ont bien évolué, mais il reste du chemin à parcourir pour plus d’égalité.

Travail d’écriture (Sujet B)

Recherche d’idées

Tout d’abord, imagine rapidement l’accident. Prends le temps ensuite d’envisager toutes les tâches ménagères qui peuvent s’accumuler dans une maison : cuisine, vaisselle, lessive… Enfin, prends en compte les réticences du mari, sa maladresse et son manque d’habitude…

Conseils de rédaction

Il s’agit d’une suite de texte. N’oublie pas d’en respecter la forme :

récit à la première personne (la narratrice = la femme) ;

emploi majoritairement du présent.

Tu peux garder la simplicité du style (phrases courtes, souvent non-verbales).

Évite cependant d’utiliser un lexique familier.