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Une œuvre d'art doit-elle toujours plaire ?

Amérique du Nord • Mai 2025

Une œuvre d’art doit-elle toujours plaire ?

Dissertation

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Dire qu’une musique me plaît, est-ce reconnaître qu’elle me plaît à moi seul, en admettant que « des goûts et couleurs, on ne discute pas ? » Si j’ai plutôt tendance à dire que cette musique est belle, n’est-ce pas parce que j’ai du mal à admettre qu’elle ne plaise pas à tous ? Mais pourquoi le devrait-elle ?

 
 

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Une œuvre d’art

Parmi les objets artificiels, c’est-à-dire issus de techniques humaines, l’œuvre d’art se distingue par son absence de caractère pratique (elle appartient aux « beaux-arts »).

Objet d’un jugement de goût ou jugement esthétique (du grec aisthesis, sensation, sensibilité), elle vise à produire en nous cette émotion esthétique que l’on appelle parfois la beauté.

Doit-elle toujours

Toute œuvre d’art vise-t-elle pour autant nécessairement à plaire, est-ce sa fin essentielle ?

L’œuvre d’art se définit-elle par le fait qu’elle plaira toujours, pas seulement à l’époque de son apparition ?

Plaire

Ce qui nous plaît, c’est ce qui nous procure un plaisir ponctuel et immédiat.

Ce plaisir peut être lié au fait qu’un objet est conforme à nos goûts, et en ce sens à nos attentes. Cette forme de satisfaction suppose que puissent préexister en nous des critères auxquels l’œuvre devrait se conformer pour nous convenir. Mais l’émotion esthétique est-elle un plaisir de ce type ?

Dégager la problématique

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Construire un plan

1. L’œuvre d’art doit toujours plaire

L’œuvre d’art s’adresse à notre sensibilité : elle vise à séduire, à plaire toujours et à tous.

Cela signifie-t-il qu’elle nous convient, qu’elle correspond à nos critères de goût ?

2. L’œuvre d’art ne cherche pas à être plaisante

L’émotion esthétique est un plaisir particulier : l’œuvre peut déplaire, heurter, bouleverser.

Mais alors, comment penser en même temps l’œuvre d’art comme une source de plaisir et l’objet d’un consensus ?

3. L’émotion esthétique est un plaisir nécessaire

Le beau « plaît universellement sans concept ».

Par son intensité, l’œuvre d’art bouleverse et stimule la vie.

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

[Reformulation du sujet] Il s’agit de savoir si l’œuvre d’art a vocation à nous plaire, et si la satisfaction qu’elle procure subsiste à travers le temps. [Définition­ des termes du sujet] Parmi les objets artificiels, l’œuvre d’art se distingue par son absence de caractère pratique : elle n’est pas faite pour décorer, pour apaiser, ni pour servir à autre chose qu’à susciter cette émotion particulière que l’on appelle le plaisir esthétique. [Problématique] S’il s’agit bien d’un plaisir, n’est-il pas toutefois bien différent de la satisfaction passagère et subjective que nous éprouvons lorsque nous mangeons ce qui nous plaît ? L’œuvre d’art cherche-t-elle à satisfaire à nos attentes comme un produit marchand ? Si tel était le cas, d’où viendrait que l’émotion qu’elle procure soit si durable et intense ? D’où viendrait, enfin, que sa valeur puisse faire l’objet d’un consensus ? [Annonce du plan] Nous verrons d’abord en quoi l’œuvre d’art séduit et échappe aux modes, aux critères de l’époque, avant de questionner les spécificités du plaisir qu’elle nous procure : est-il du même ordre que celui que nous donnent les fraises que nous mangeons ? Nous verrons enfin que l’œuvre d’art vise à une satisfaction libre de tout critère, ce qui explique que l’émotion esthétique nous perturbe bien plus qu’elle ne nous satisfait.

1. L’œuvre d’art doit toujours plaire

Le secret de fabrication

La première partie développe une hypothèse de réponse qui prend en charge les deux sens du sujet (L’œuvre d’art se définit-elle par le plaisir qu’elle donne, et s’adresse-t-elle à son époque ou à l’ensemble des générations ?). Il est essentiel que la copie envisage tous les sens du sujet.

A. L’œuvre d’art a vocation à séduire

On peut d’abord penser que l’œuvre d’art cherche à plaire car elle a vocation à séduire. C’est ce que démontre Socrate dans La République, lorsqu’il identifie l’« imitateur », terme par lequel il distingue l’artiste du fabricateur d’objets utiles, à un puissant faussaire. L’artiste crée des apparences, des « fantômes », et son œuvre déploie sur nous, dit-il, un « charme » si vif qu’il touche l’enfant et l’ignorant, mais aussi les hommes avertis. De fait, l’œuvre suscite une émotion esthétique (du grec aisthesis qui désigne la sensation, la sensibilité), que nous devons apprendre à connaître pour ne pas lui céder. C’est tout l’enjeu, pour Platon, d’une réflexion sur l’art, dont la création doit être réglée par des lois et la contemplation éclairée par une éducation visant à nous permettre d’entretenir « avec les Muses un commerce guidé par l’intelligence ».

B. L’œuvre d’art vise à plaire pour toujours

Que l’œuvre d’art diffère essentiellement des objets utiles implique par ailleurs qu’elle s’adresse non pas aux hommes d’un moment, d’une époque, mais à tous les hommes. Ni usée comme un objet d’usage ni détruite comme un produit de consommation, elle persiste dans le temps et vise en ce sens à plaire pour toujours. C’est le sens de l’analyse que fait Arendt dans La Crise de la culture : étrangère au « processus vital » de la société, l’œuvre d’art est un point de résistance au temps. Sa supériorité sur les autres artifices tient au fait qu’elle « tend à une immortalité potentielle », puisqu’elle ne s’adresse pas aux « hommes » mais au « monde » compris comme « l’ensemble des générations ».

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citation

Hannah Arendt (1906-1975).

À la fois philosophe, politologue et journaliste, Arendt développe une analyse du monde contemporain adossée à un travail sur les représentations et les pratiques propres à l’Antiquité.

C. La valeur de l’œuvre d’art est consensuelle

C’est ainsi que « le même Homère, qui plaisait à Athènes et à Rome il y a deux mille ans, est encore admiré à Paris et à Londres », note Hume, observant que la valeur de l’œuvre de Shakespeare est moins sujette à controverse que la physique galiléenne. De fait, s’il existe une histoire de l’art, il s’agit bien d’une continuité marquée par des ruptures, et non d’une succession de modes dont la nouvelle périmerait la précédente.

[Transition] Si l’œuvre transcende les particularités culturelles et les mœurs dominantes d’une époque, n’est-ce pas précisément parce qu’elle ne cherche pas à plaire à son public ?

2. L’œuvre d’art ne cherche pas à être plaisante

A. L’émotion esthétique n’est pas nécessairement plaisante

Le consensus portant sur la valeur de l’œuvre de Shakespeare n’implique pas que celle-ci soit faite pour plaire, et il n’exclut pas qu’elle puisse déplaire, choquer, horrifier, ou mettre en branle un ensemble de passions dont on aurait peine à dire qu’elles sont plaisantes : c’est que le beau, dit Kant, est l’objet d’un « plaisir désintéressé » qui implique que je fasse abstraction de ce qui, en lui, me sert ou me nuit, me plaît ou me déplaît.

B. Le beau n’est pas l’agréable

Ainsi le plaisir pris à écouter une musique n’est-il pas le même que celui que je prends à manger des fraises. Dans la Critique de la faculté de juger, Kant distingue l’« agréable », sensation de plaisir immédiate et subjective imposée par mon corps, du « beau », objet d’un jugement de goût dans lequel j’éprouve le libre jeu de mon imagination et de mon entendement.

C. Le plaisir du beau n’est pas le plaisir d’agrément

Quand je suis saisi par la beauté d’une œuvre, explique Kant, je sens qu’il ne s’agit pas d’une satisfaction subjective, et je me trouve pourtant impuissant à identifier les critères de cette beauté, qui n’est pas une propriété objective de la chose. « Il y a beaucoup de choses, note-t-il, qui peuvent avoir de l’attrait et de l’agrément, mais de cela, personne ne se soucie ; en revanche, si [quelqu'un] affirme que quelque chose est beau, c’est qu’il attend des autres qu’ils éprouvent la même satisfaction. » Paradoxalement, j’exige donc que la valeur de l’œuvre soit reconnue de tous, tout en étant incapable de démontrer que cette œuvre est belle.

définitions

Est objectif ce qui existe en soi, indépendamment d’un sujet pour le penser ou l’éprouver. Est subjectif ce qui dépend d’un sujet.

[Transition] Dès lors, comment penser en même temps l’œuvre d’art comme la source d’un plaisir subjectif et un objet dont j’exige que chacun reconnaisse la valeur ?

3. L’émotion esthétique est un plaisir nécessaire

A. Le beau plaît universellement sans concept

Si je ne peux me résoudre à dire qu’une musique me plaît, si je dis qu’elle est belle, exigeant ainsi des autres qu’ils lui reconnaissent une valeur, c’est peut-être que l’émotion esthétique est paradoxalement indépendante de critères prédéterminés, et porteuse d’une intensité qui n’est pas nécessairement plaisante. Kant définit ainsi le beau comme « ce qui plaît universellement sans concept » : autrement dit, s’il n’existe pas de critères du beau, et, donc, de conditions objectives de production de l’émotion esthétique, elle a ceci de paradoxal que je ne me résigne pas à l’éprouver comme une émotion particulière et relative, liée à mon goût subjectif.

B. L’émotion esthétique est de l’ordre du choc et de l’intensité

Mais c’est aussi l’intensité de cette émotion dont ne saurait rendre compte le terme « plaisant » : ce qui plaît, ce n’est pas seulement ce qui correspond à des critères, ce qui convient, mais aussi ce qui ne m’affecte pas profondément. Dire « tu me plais », ce n’est pas dire « je t’aime », et c’est précisément cette nuance que relève Bergson en montrant que l’émotion esthétique n’est pas produite par des « inventions » qui « nous plaisent », mais par des œuvres qui remuent en nous un monde perceptif masqué par les nécessités de l’action propres à la vie quotidienne. L’art, pour reprendre la formule de Nietzsche, n’est pas extérieur à la vie mais « stimule la vie » : loin d’être un refuge apaisant, il m’apparaît comme un concentré de vie, et c’est en cela qu’il m’est nécessaire.

Conclusion

Si l’œuvre d’art vise le plaisir, la singularité de ce plaisir tient donc au fait qu’il ne résulte pas d’attentes ou de critères prédéfinis, mais constitue une surprise : je l’éprouve dans un choc qui tient à la fois à la nouveauté et à la familiarité d'une œuvre, qui me montre, pour reprendre la formule de Bergson, ce que j'avais déjà « perçu sans apercevoir ». Ni flatteuse ni plaisante, l’œuvre d’art me procure un plaisir nécessaire.

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