Une vérité scientifique peut-elle être dangereuse ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : La vérité
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : France métropolitaine

Une vérité scientifique peut-elle être dangereuse ?


     LES CLÉS DU SUJET  

Définir les termes du sujet

Vérité scientifique

Les caractères de cette vérité sont l'objectivité et la nécessité du résultat. Ce type de vérité apparaît indubitable car elle ne dépend pas d'une intuition ou d'un sentiment personnels. Elle est obtenue par démonstration ou par une expérimentation rigoureuse et répétable.

Dangereux

Cet adjectif désigne une capacité. Une chose jugée dangereuse ne nuira peut-être pas, mais on pense qu'elle recèle un potentiel de nuisance dans certaines conditions et à l'égard de certaines catégories. Par exemple, il est dangereux pour un homme de se baigner dans certaines rivières, mais cela ne l'est pas pour les poissons qui la peuplent. Tout n'est-il pas alors potentiellement dangereux ?

Dégager la problématique et construire un plan

Il s'agit d'une question complexe car elle en contient plusieurs qu'il faut articuler. Il faut cerner les traits de la vérité scientifique pour en examiner ensuite des cas particuliers. Mais faut-il y associer l'idée de danger ? Envers quoi y aurait-il danger ? La vérité scientifique n'est-elle pas de l'ordre de l'objectivité, et donc par essence neutre ? Dans un premier temps, nous mettrons cette question dans une perspective historique afin de prendre un recul suffisant par rapport à l'actualité. Puis nous éclairerons les difficultés inhérentes au concept de vérité scientifique. Enfin, nous montrerons que la question peut recevoir un sens en considérant les sciences comme des phénomènes culturels.

Éviter les erreurs

Il ne faut pas se hâter de conclure affirmativement en multipliant les exemples.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Une vérité scientifique est une idée qui se présente avec les caractères de l'objectivité. Les sciences ont traditionnellement pour tâche de nous procurer une connaissance du réel dans ses multiples aspects. Il est devenu courant de présenter les sciences comme des dangers potentiels pour notre intégrité physique ou pour la survie de l'humanité. Mais les représentations que nous nous en faisons ont-elles vraiment réfléchi à la notion de vérité scientifique ? Peut-on distinguer celles qui sont dangereuses d'autres qui ne le sont pas ? La notion de danger est elle-même assez vague car elle désigne une possibilité qui dépend des circonstances. Ce qui est dangereux peut tout autant être utile si on en contrôle les conditions d'usage. Tout n'est-il pas alors une question de mesure et de buts poursuivis ? Il est nécessaire d'éclairer le sens des termes avant de se prononcer sur l'éventuelle dangerosité d'une vérité scientifique.

1. Les raisons d'une question

A. La crainte des sciences

Le sujet interroge une opinion aujourd'hui répandue : la science est dangereuse. Marcel Gauchet relève ce point dans Conditions de l'éducation : « C'est peu dire qu'on en a fini de la religion de la science. Les notions de vérité et d'objectivité sont frappées de décroyance. » Science, raison, progrès sont devenus des mots creux ou suspects et leur alliance ne fait plus sens. Comment expliquer cela ? Gauchet note que le discrédit qui entoure la science frappe également l'univers de la technique. En effet, notre méfiance vient de l'émergence des technosciences dont le caractère opératoire et la formidable puissance inquiètent. Les exemples sont multiples, de l'énergie nucléaire aux biotechnologies. Les sciences nous apparaissent comme des savoirs dont la finalité serait de nous donner un pouvoir toujours accru sur les choses ou sur nous-mêmes, et nous soupçonnons que ce processus est animé par des intérêts peu avouables comme la richesse ou la course à la supériorité militaire. Parler de vérité scientifique serait même, paradoxalement, un mythe, et il faudrait voir les sciences comme des pratiques dont le but n'est pas tant de connaître que d'agir de façon toujours plus performante sans se soucier de la valeur morale du résultat.

B. L'éloge des sciences

Or cette situation n'a pas toujours existé. Nous sommes à cet égard dans l'état d'esprit opposé à celui du xixe siècle qui, sous le nom de positivisme, voyait dans les progrès des sciences le vecteur d'une libération générale de l'humanité. Auguste Comte oppose ainsi la clarté et la précision de l'esprit positif aux idées confuses de l'âge théologique et métaphysique qui, en entretenant la fiction des dieux ou des causes cachées, maintiennent le genre humain dans l'ignorance et la soumission. La pensée scientifique n'avance rien qu'elle ne puisse vérifier par des démonstrations mathéma­tiques ou des expérimentations soigneusement élaborées en laboratoire. Les vérités scientifiques se prouvent, à l'inverse des affirmations portant, par exemple, sur l'existence de Dieu ou l'immortalité de l'âme. On pouvait donc penser qu'elles étaient le fer de lance d'un nouvel état d'esprit capable de permettre aux hommes d'accéder à une maîtrise de leur propre destin. Loin d'être dangereuse, toute vérité scientifique est nécessaire parce que utile à l'ensemble de la vie humaine. Cette affirmation n'est pas sans poids. Comment nier que la recherche pastorienne a permis des vaccins qui ont amélioré notre qualité de vie ?

Transition


Ce contraste entre les époques met en relief l'intérêt de notre question. Ce que nous tenons pour évident ne l'a pas toujours été. Il est donc nécessaire d'approfondir en élucidant le sens des termes et de leurs relations.

2. Les idées de science et de vérité scientifique

A. Leur origine

L'idée de science naît en Grèce en association avec celle de théorie et de démonstration. Démontrer consiste à déduire la vérité ou la fausseté d'une proposition par un raisonnement n'obéissant qu'aux lois de la logique, sans se fier aux données des sens et de l'imagination. La vérité de la conclusion est établie selon des enchaînements nécessaires à partir de prémisses reconnues comme vraies. Ainsi le géomètre établit que la somme des angles d'un triangle est toujours égale à celle de deux angles droits. Il s'aide de figures, mais l'essentiel est dans la façon dont il établit par la raison les propriétés des angles alternes et correspondants. Cette connaissance est dite théorique car elle ne change rien à ce qu'elle expose. Connaître scientifiquement signifie découvrir des vérités qui existent indépendamment de nous et que nous ne pouvons pas modifier. On pourrait dire la même chose de la physique à l'époque classique. Galilée ne crée pas la loi d'inertie. Il la formule et explique ainsi des phénomènes dont nous méconnaissions la nature. La vérité scientifique est conquise contre la perception sensible qui nous fait croire que le mouvement est un état qui ne peut se conserver de lui-même car l'expérience habituelle nous habitue à le penser. La force du raisonnement scientifique est de procéder par des hypothèses, des calculs et des expérimentations, sans se soucier de savoir si le sens commun est d'accord. La vérité est donc différente de l'utilité. Platon le souligne en disant que le géomètre ou l'astronome tournent leur esprit vers l'essence des choses. La théorie est une « contemplation » par l'esprit. Elle est constituée de discours vrais, c'est-à-dire adéquats à leur objet.

B. Science et technique

Ce point permet de dire que la connaissance scientifique est désintéressée. Cela ne signifie pas qu'elle n'a pas d'intérêt, mais qu'elle vise le savoir pour lui-même, selon la définition d'Aristote. Ce qui la différencie du savoir-faire de la technique, où les compétences acquises ont pour but d'agir sur la matière, de la transformer afin de satisfaire nos besoins ou nos désirs. La technique est pragmatique ; elle raisonne pour élaborer des instruments au moyen desquels elle modifie durablement la nature en la cultivant et en la domestiquant. Les Grecs la placent sous le signe d'une intelligence rusée, habile, prompte à saisir le moment opportun pour intervenir, alors que le théoricien étudie des sujets indifférents au passage du temps, comme le sont les mathématiques. C'est l'inventivité technique qui est donc jugée dangereuse, parce qu'elle ne cesse de repousser ses limites et de produire d'elle-même des effets parfois irréversibles dans la réalité. Qui pourrait dire, à l'inverse, que les théorèmes de Pythagore ou de Thalès sont dangereux ? La technique est mise sous le signe de Prométhée, ce voleur de feu, qui fit don aux hommes du fruit de sa ruse, mais sans leur enseigner les valeurs morales qui doivent encadrer l'utilisation des artifices que nous sommes capables de fabriquer.

Transition


Notre sujet semble donc reposer sur une confusion entre science et technique. Il est cependant nécessaire de poursuivre car le statut de la science s'est modifié.

3. En quel sens peut-on parler de danger ?

A. La modification du concept de science et de vérité

Canguilhem définit ce changement en disant que la science moderne, qui se développe en laboratoire au cours du xixe siècle, consiste plus à produire des effets qu'à expliquer des phénomènes. Cela marque un tournant dans la définition du concept de vérité. La vision classique consiste à dire que la vérité est l'accord de l'idée avec le réel. Le discours vrai est celui qui correspond avec ce qui est. Or tout change si la science a pour objectif d'engendrer les phénomènes plutôt que de les décrire et de les relier par des lois causales pour en donner l'explication. La fission de l'atome est le résultat d'un artifice humain. Est-elle pensable en termes de vérité ou de fausseté ? Les hommes ont désormais, par la puissance de leurs artifices, la capacité d'intervenir dans la nature et d'y déclencher des processus. Ce point a été notamment relevé par Arendt dans La Crise de la culture. Les sciences modernes, appuyées par des techniques qui bénéficient elles-mêmes des avancées scientifiques, étudient moins la nature qu'elles ne l'enrôlent pour la faire servir des objectifs dont la qualité morale est très variable. La technique ancienne a fait place à la technologie, qui est l'application des connaissances scientifiques à la conception, la fabrication et l'utilisation d'artifices. Mais comment juger cette situation ? Le procès fait aux sciences est en fait celui plus particulier des technosciences, et nous redécouvrons que des connaissances utiles peuvent aussi s'avérer nuisibles si elles sont employées à des fins de domination aveugle. Un laser est-il nocif ou dangereux ? Les travaux sur les cellules souches ont-ils pour but de guérir ou de faire du profit ? La réflexion morale sur les mobiles de nos actions s'efforce d'encadrer le pouvoir des technosciences.

B. Science et culture

Tout cela paraît donner à la question un sens satisfaisant. Une vérité scientifique est dangereuse en fonction des applications qu'on en fait. En elle-même, elle ne serait qu'un moyen. Mais s'agit-il encore de vérité, dans la mesure où ce qui compte est moins découvert que produit grâce à des technologies ? Ce qui est inventé, fabriqué à partir du réel n'entre pas dans la catégorie du vrai et du faux, mais du faisable et, par prolongement, du permis et du défendu.

Il est cependant possible de considérer qu'une vérité scientifique puisse avoir, en tant que telle, un effet non scientifique. Le célèbre procès de Galilée en fait foi. La confirmation de l'héliocentrisme et de la rotation de la Terre ne semble intéresser que les astronomes animés par le désir de ­connaître. Or, cette vérité est entrée en conflit avec les représentations du monde issues de la Bible. La mise en cause de la position centrale de la Terre signifiait symboliquement la perte de sa prééminence et affaiblissait l'affirmation religieuse selon laquelle l'homme, lui-même à l'image de Dieu, occupait la place la plus élevée dans l'univers. Nous voyons sur ce point comment une vérité scientifique a provoqué une crise générale dans la culture d'une époque. Les sciences sont des œuvres spécifiques de l'esprit, mais elles ne peuvent manquer d'entrer en relation avec le contexte idéo­logique où elles se développent. Elles ont ainsi contribué à provoquer ce que Weber nomme le « désenchantement du monde », c'est-à-dire le recul progressif des pensées magiques et religieuses comme principe global de compréhension. Il faut d'ailleurs noter qu'un penseur comme Pascal a tenté de concilier le progrès des sciences avec les exigences de la foi. Pascal est conscient du danger de certaines vérités scientifiques pour la religion si celle-ci s'obstine à les nier. Il reproche ainsi aux jésuites d'avoir condamné Galilée en croyant sauver la foi. Mieux valait trouver une façon d'interpréter le texte religieux de façon à le rendre compatible avec ce que l'astronomie montrait.

Conclusion

Il nous est apparu que cette question n'admet pas de réponse hâtive malgré le contexte actuel. Le danger implique un rapport à la pratique, qui n'est pas inscrit à l'origine dans la définition de la vérité scientifique. On pourrait dire que l'âge moderne rend plausible l'idée d'une dangerosité, mais il faut voir si l'on peut encore parler en terme de vérité. La réponse la plus juste nous semble être qu'une vérité scientifique peut être dangereuse pour des représentations idéologiques dominantes, sans que cela signifie pour autant qu'elle soit forcément nocive.