Vallès, L'Enfant

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Année : 2015 | Académie : Polynésie française
Corpus Corpus 1
Le roman évasion

Le roman évasion • Invention

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Le roman

8

Polynésie française • Juin 2015

Le personnage de roman • 14 points

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

  • Genre : extrait de roman à la 1re personne, sous forme de dialogue ; « suite du texte » : respectez le statut du narrateur, le temps des verbes et l’emploi des indices personnels.
  • Sujet/thème du texte : les plaisirs de la lecture.
  • Type de texte : « frappe à la porte » : le texte doit comporter un passage narratif initial qui pose les circonstances du dialogue ; « sur le plaisir qu’il prend » indique que le texte est argumentatif (éloge de la lecture).
  • Situation d’énonciation : « dialogue » entre un « pion » et un écolier ; ils peuvent se vouvoyer ou le surveillant tutoie l’enfant qui, lui, le vouvoie.
  • Niveau de langue : courant, comme celui du texte de Vallès.
  • « Définition » du texte à produire, à partir de la consigne.

Extrait de roman (genre), dialogue qui argumente (type de texte) sur l’intérêt et l’agrément de la lecture (thème), enthousiaste (adjectif), pour justifier le goût de Jacques pour la lecture, expliquer ses avantages (buts).

Chercher des idées

  • Précisez les circonstances qui précèdent le dialogue (l’entrée du « petit pion » et l’émotion de Jacques qui voit s’évanouir son rêve d’aventure).
  • Cherchez des arguments pour soutenir la thèse implicite de Jacques : « La lecture est agréable et peut aussi être utile ».
  • Jacques doit soutenir ses arguments par des exemples précis mais antérieurs aux années 1840 (époque de l’anecdote relatée dans le texte).
  • La position du pion : il peut abonder dans le sens de Jacques et donner d’autres exemples ; être d’accord sur certains points et proposer des contre-arguments sur d’autres.
  • Définissez une progression du dialogue et donnez-lui un rythme vif.
  • Précisez les réactions des personnages (interventions du narrateur).
  • Le registre : il peut être lyrique dans les interventions de Jacques, didactique dans les propos du pion, et même humoristique par endroits…
  • Conservez le style enfantin de Jacques (ses paroles ne sont pas celles de l’adulte qui écrit mais de l’enfant qu’il était).
  • Attention à la ponctuation (guillemets, tirets…) et aux anachronismes.

>Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Nous vous proposons le devoir d’un élève qui a composé en temps limité.

Observez

Si vous devez composer la suite d’un texte, respectez les circonstances, le registre, le niveau de langue et le « style » du texte (ici, les personnages et leur caractère…).

Un bruit sec à la porte de l’étude. Je me terre derrière un pupitre, livre en main, prêt à en découdre avec un cannibale armé jusqu’aux dents.

Je suis tout surpris de voir entrer dans l’étude non un ennemi exotique, mais le petit pion. Je dois avoir une posture incongrue, car son air sévère disparaît instantanément, laissant place à la stupéfaction.

« Hé bien, Jacques ? Qui veux-tu éborgner avec ce livre ? »

Confus, je cache mon butin derrière mon dos, dans l’espoir absurde qu’en cessant de le voir, le pion l’oubliera. C’est un échec : il s’approche pour me le confisquer, visiblement convaincu que je tiens là quelque lecture répréhensible. Mais le voilà encore tout étonné : Robinson Crusoé ne correspond pas à l’idée qu’il se fait de mes lectures solitaires de jeune rebelle.

« Pourquoi cachais-tu ce livre, Jacques ? »

Je décide d’être franc :

« Je croyais que vous étiez un cannibale.

– Je te demande pardon ? »

De plus en plus décontenancé, il me regarde ; puis, ses yeux vont de mon visage au livre, pour revenir à moi, lentement.

« Ce livre t’a donc vraiment captivé ?

– Oui. Grâce à lui, je ne me suis pas ennuyé ! »

Je ne devrais peut-être pas me vanter du plaisir inattendu que j’ai tiré de ma punition. Mais il semble que le pion m’ait pardonné la perte de sa fiole.

« Tu t’es donc plu à la lecture de ce livre ? reprend-il avec douceur.

– Oui, répondis-je, plus prudemment.

– Pourquoi ?

– Il faut donner une raison quand on aime un livre ?

– Ça dépend », répond le pion.

Il s’assoit en face de moi, et me considère avec attention.

« Tu vois, Jacques, il y a une différence entre le plaisir qu’un livre peut donner et sa qualité. Ce sont juste deux choses différentes. Tiens, par exemple : si tu donnes beaucoup de bonbons à un enfant, il sera content, mais il se rendra malade à trop en manger. Cela lui fait donc plaisir, mais cela ne lui fait pas du bien. Alors il ne faut pas mélanger les deux quand tu donnes ton avis sur un livre… Explique-toi mieux !

– Hé bien, j’ai aimé le lire, voilà tout ; et j’ai appris des choses. C’était comme si j’ouvrais un atlas, mais cela ne m’ennuyait pas… comme les cours de géographie ! Maintenant je connais l’Orénoque et la baie de tous les Saints… Je sais construire une pirogue… Oui, il m’a appris des choses, c’est cela, mais sans que je m’en aperçoive, et il m’a fait plaisir aussi, parce que j’étais un héros… et il m’a fait du bien aussi… parce que j’ai… oublié un peu la vraie vie…

– Donc si je te demande si c’est un bon livre, il faut que tu me dises pourquoi. Le plaisir de la lecture est intime, il dépend de toi, de tes goûts personnels. Mais la qualité d’un livre, elle, est objective : elle peut être expliquée. Il faut donc que tu me dises pourquoi tu penses que je devrais lire Robinson Crusoé : car il ne suffit pas de dire que tu as aimé un livre pour qu’il soit bon. »

Je fronce le sourcil.

« Tu n’arrives pas à trouver une raison ?

– Ce n’est pas ça. C’est plutôt que… Si un livre me plaît, c’est parce qu’il est bon, non ? Les deux ne sont pas liés ? »

« Les deux peuvent l’être, bien sûr. Mais c’est quelque chose qui ne peut venir qu’avec l’âge et l’accumulation des lectures.

– Je ne comprends pas, répliqué-je, buté.

– Quand on est petit, on a tout à découvrir, on n’a pas d’expérience. On peut donc facilement être époustouflé par un livre médiocre, que l’on apprécie parce que la surprise fait son office.

– Alors cela veut dire que les bons livres sont ceux qui m’ennuient et que, si on est vieux, quand on aime un livre, c’est qu’il est bon ?

– Ah non, cela ne vient pas à tout le monde ! s’amuse le pion. Mais plus on lit, plus on trouve de plaisir à lire, et plus on apprend ce qui fait un bon livre. Il y a donc, sans doute, un lien entre les deux.

– Alors ça veut dire qu’on a plus de chances de le faire si on lit beaucoup ?

– En effet. »

Je m’aperçois que je me suis assis face au petit pion, pour mieux réfléchir.

« Ça veut dire aussi qu’il y a plusieurs façons d’aimer un livre ? Par exemple, je peux aimer un livre parce qu’il m’apprend des choses… et en aimer un autre parce qu’il me change les idées… comme Les Aventures de Tom Pouce ?

– Tout à fait. Il y a beaucoup de raisons différentes d’aimer un livre.

– Et c’est pour ça qu’il y a des romans d’aventure, des histoires d’amour, des contes, des pièces de théâtre drôles ou tristes, ajouté-je. Parce qu’il en faut pour tout le monde !

– Absolument, conclut le pion. Certains adorent Robinson Crusoé, comme toi, d’autres préfèrent les Fables de La Fontaine. Le plaisir de lire est universel, mais ce qui le motive est profondément changeant !

– Mais moi, ce que j’aime, c’est partir dans un autre monde… un peu fou, sans toutes ces tracasseries qui m’empêchent de rêver… Tenez, j’ai voyagé avec Pantagruel et j’ai vu des paroles gelées dont certaines se dégelaient et faisaient entendre des sons étranges de bataille… Ce serait bien si on pouvait geler les paroles, non ? Je suis aussi descendu dans le gosier d’un géant… C’est vrai qu’après, j’ai dû retomber sur terre, et ça m’a rendu triste…Vous savez, sur les murs de la classe il y a écrit : « Aimer lire, c’est faire un échange des heures d’ennui contre des heures délicieuses. » C’est un monsieur qui a un drôle de nom qui a écrit cela… Mont… quelque chose…

– Montesquieu ! »

Après un petit silence, il jette un coup d’œil à l’horloge, et se lève.

« Allez, Jacques, tu peux filer. La prochaine fois, tâche de ne pas renverser tout le monde sur ton passage dans la cour.

– Merci m’sieur », dis-je en m’enfuyant le livre sous le bras.