Verlaine, La Bonne Chanson, poème X

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Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Baudelaire, Les Fleurs du mal – Alchimie poétique : la boue et l’or
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Verlaine, La Bonne Chanson, poème X

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Verlaine, éloigné de la jeune fille qu’il aime, transforme ses souffrances et ses doutes en un poème-chanson aux accents lyriques.

Commentez ce texte de Verlaine, extrait de La Bonne Chanson, en vous aidant du parcours de lecture ci-dessous.

Quels sentiments provoque l’absence de l’être aimé ?

Comment le poète exprime-t-il sa douleur ?

DOCUMENT

Les poèmes du recueil La Bonne Chanson évoquent la liaison de Verlaine avec Mathilde Mauté de Fleurville, qu’il épousera. Il s’agit ici du poème X du recueil.

Quinze longs jours encore et plus de six semaines

Déjà ! Certes, parmi les angoisses humaines,

La plus dolente1 angoisse est celle d’être loin.

On s’écrit, on se dit comme on s’aime ; on a soin

D’évoquer chaque jour la voix, les yeux, le geste

De l’être en qui l’on mit son bonheur, et l’on reste

Des heures à causer tout seul avec l’absent.

Mais tout ce que l’on pense et tout ce que l’on sent

Et tout ce dont on parle avec l’absent, persiste

À demeurer blafard et fidèlement triste.

Oh ! l’absence ! le moins clément2 de tous les maux !

Se consoler avec des phrases et des mots,

Puiser dans l’infini morose des pensées

De quoi vous rafraîchir, espérances lassées,

Et n’en rien remonter que de fade et d’amer !

Puis voici, pénétrant et froid comme le fer,

Plus rapide que les oiseaux et que les balles

Et que le vent du sud en mer et ses rafales

Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison,

Voici venir, pareil aux flèches, le soupçon

Décoché par le Doute impur et lamentable.

Est-ce bien vrai ? Tandis qu’accoudé sur ma table

Je lis sa lettre avec des larmes dans les yeux,

Sa lettre, où s’étale un aveu délicieux,

N’est-elle pas alors distraite en d’autres choses ?

Qui sait ? Pendant qu’ici pour moi lents et moroses

Coulent les jours, ainsi qu’un fleuve au bord flétri,

Peut-être que sa lèvre innocente a souri ?

Peut-être qu’elle est très joyeuse et qu’elle oublie ?

Et je relis sa lettre avec mélancolie.

Paul Verlaine, La Bonne Chanson, X, 1870.

1. Dolente : douloureuse.

2. Clément : indulgent.

Les clés du sujet

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Introduction

[Présentation du contexte] Le poète Verlaine pensait que lui était destinée « une bonne part de malheur ». Il crut cependant avoir trouvé le bonheur en se fiançant à la jeune Mathilde, qu’il célèbre dans La Bonne Chanson.

[Présentation du texte] Dans la pièce X du recueil, il évoque ses tourments pendant les quelques semaines d’absence de la jeune fille.

[Annonce du plan] Dans ces variations sur le thème traditionnel « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé » (vers du poète romantique Lamartine), Verlaine analyse les sentiments provoqués par l’absence de l’être aimé [I] et exprime la douleur qu’il éprouve dans un lyrisme nuancé [II].

I. Quels sentiments provoque l’absence de l’être aimé ?

Le secret de fabrication

Cette première partie tend à mettre au jour les différents sentiments éprouvés par le poète loin de celle qu’il aime.

1. L’ennui et la solitude

D’emblée l’alexandrin et la première strophe traduisent l’ampleur de l’ennui que ressent le poète condamné à la solitude. Les « heures » s’étirent et il compte les jours déjà écoulés, « plus de six semaines, déjà », et les « quinze longs jours » qui lui restent à attendre avec, comme deux soupirs après ce décompte, les adverbes « encore » et « déjà » (vers 1 et 2).

Il existe « certes » différentes stratégies pour lutter contre le sentiment de solitude : échange de lettres d’amour, à lire, à relire et à écrire, causeries imaginaires avec l’aimée, évocation (au sens étymologique : faire apparaître par la parole une personne, disparue ou lointaine) de la jeune femme pour donner une présence virtuelle à sa « voix », ses « yeux », son « geste ».

2. La persistance de la souffrance

Mais ces tentatives sont dérisoires et ne réussissent pas à « consoler » le poète, à dissiper sa « dolente [= douloureuse] angoisse ». Privé de la présence de celle qu’il attend, il n’a plus goût au monde qui l’entoure.

Pour évoquer ce monde décoloré, il multiplie les termes négatifs, tantôt affectifs (« morose », « triste »), tantôt descriptifs, empruntés au vocabulaire des sens (vue : « blafard » ; goût : « fade », « amer »).

3. Le soupçon et la peur de l’abandon

Mais l’absence lui réserve une épreuve encore plus pénible… Alors qu’il se morfond, « fidèlement triste », il se met à soupçonner Mathilde de lui être infidèle ou, pire, de l’oublier.

Ses soupçons se marquent dans des interrogations qui jalonnent la troisième strophe et dans les oppositions entre les termes négatifs qui lui sont réservés (« larmes, lents, flétri, mélancolie ») et des termes qui connotent un bonheur que Mathilde vit loin de lui et sans lui (« délicieux, distraite, souri, joyeuse »).

II. Comment le poète exprime-t-il sa douleur ?

Le secret de fabrication

On étudie ici comment Verlaine, en mêlant plusieurs formes de lyrisme, exprime ses tourments tantôt avec une certaine préciosité, tantôt sur un ton beaucoup plus direct.

1. Un lyrisme impersonnel

On s’attendrait à ce que Verlaine exhale sa douleur sur le mode personnel propre au lyrisme. Or, dans les deux premières strophes, il s’exprime d’une façon générale : dans la première strophe, au lieu du je attendu, tous les verbes d’action ou de parole ont pour sujet le pronom personnel indéfini « on ». Les verbes de la deuxième strophe, eux, sont à l’infinitif, mode impersonnel.

La périphrase « l’être en qui l’on mit son bonheur » pour désigner l’absente rend celle-ci bien vague, presque désincarnée. Tout cela donne au début du poème le tour général d’une réflexion assez distante sur les malheurs de l’éloignement entre deux amoureux.

2. Un raffinement précieux

La troisième strophe évoque la naissance du soupçon d’infidélité, au moyen de différentes personnifications. Il est d’abord question des « espérances lassées » qui, dans le puits sans fond des pensées moroses, ne tirent qu’un breuvage « fade et amer ».

mot clé

Une allégorie est une figure de style qui consiste à représenter sous une forme concrète une idée abstraite (la paix sous la forme d’une colombe).

Puis Verlaine – imitant un procédé cher à Baudelaire – donne vie par l’allégorie à ses sentiments : version inversée du Cupidon mythologique, le Doute tire la flèche empoisonnée du « soupçon ».

Ce tableau allégorique du Doute est précédé d’une série de comparaisons (« comme », « plus… que », « pareil »). L’ensemble est de nature à surprendre le lecteur contemporain : il serait sans doute plus touché par une expression plus directe de l’émotion. Mais la complication littéraire, le raffinement précieux ne sont-ils pas le seul moyen pour maintenir dans une forme d’irréalité et ainsi tenir à distance un sentiment trop pénible ?

3. Le temps de la confidence personnelle

Dans la quatrième strophe apparaît enfin la première personne. Verlaine se peint simplement, dans une attitude familière : « accoudé sur [sa] table », « des larmes dans les yeux ». Scène d’intérieur, intime, d’un amant qui « li[t] » et « reli[t] » une lettre, qui contient « un aveu délicieux ». Cependant la femme reste dans le lointain : le poète ne s’adresse pas à elle par un tutoiement qui la rapprocherait, l’usage du pronom « elle » maintient la distance.

L’impression dominante est celle d’une foncière inquiétude : la strophe est remplie d’interrogations (quatre, successives) ; « Peut-être » est répété deux fois en attaque de vers. La bien aimée est-elle toujours amoureuse ? L’oubli, lié à l’éloignement, ne fait-il pas son ouvrage ?

Cependant, le poète adopte dans cette strophe ultime une attitude quasi chevaleresque : en comparant les heures qu’il vit à « un fleuve au bord flétri », il se place du côté de la dégradation tandis qu’il maintient la femme du côté de l’innocence (« lèvre innocente ») : innocence de l’aimée, de sa bouche (qui n’a embrassé personne d’autre !), de son sourire qui continue de rayonner.

Conclusion

[Synthèse] Derrière l’apparente simplicité de son motif, ce poème extrait de La Bonne Chanson est d’une grande richesse expressive. Verlaine y mêle plusieurs formes de lyrisme : il exprime ses tourments de façon directe ou, au contraire, avec un raffinement qu’on pourrait trouver artificiel, qui les rend moins douloureux à vivre.

[Ouverture] Parfois le poète semble prendre le pas sur l’amant. Verlaine, artiste d’une grande culture, inscrit son poème de « la bien aimée lointaine » non seulement dans sa veine personnelle et mélancolique, mais plus largement dans une longue tradition lyrique, courtoise et chevaleresque, remontant aux sources de notre poésie.