Victor Hugo, "Fable ou Histoire", Les Châtiments

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re ES - 1re L | Thème(s) : L'épreuve orale - La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Sujet d'oral | Année : 2011 | Académie : Hors Académie

Dans le cadre de l'objet d'étude : « Les réécritures » ou « Convaincre, ­persuader, délibérer ».
 

Document

Fable ou Histoire

Louis-Napoléon Bonaparte, à l'image de son oncle Napoléon Ier qui avait pris le pouvoir par la violence, a, par un coup d'État, usurpé le trône d'empereur. Dans son recueil poétique Les Châtiments, le poète, exilé par l'imposteur devenu Napoléon III, dénonce ses « crimes », ses exactions et son appétit de pouvoir. Ici, il le dépeint sous les traits d'un singe qui tente d'imiter son illustre prédécesseur…
 

Un jour, maigre et sentant un royal appétit,

Un singe d'une peau de tigre se vêtit.

Le tigre avait été méchant, lui, fut atroce.

Il avait endossé le droit d'être féroce.

Il se mit à grincer des dents, criant : « Je suis

Le vainqueur des halliers1, le roi sombre des nuits ! »

Il s'embusqua2, brigand des bois, dans les épines ;

Il entassa l'horreur, le meurtre, les rapines3,

Égorgea les passants, dévasta la forêt,

Fit tout ce qu'avait fait la peau qui le couvrait.

Il vivait dans un antre4, entouré de carnage.

Chacun, voyant la peau, croyait au personnage.

Il s'écriait, poussant d'affreux rugissements :

« Regardez, ma caverne est pleine d'ossements ;

Devant moi tout recule et frémit, tout émigre,

Tout tremble ; admirez-moi, voyez, je suis un tigre ! »

Les bêtes l'admiraient, et fuyaient à grands pas.

Un belluaire5 vint, le saisit dans ses bras,

Déchira cette peau comme on déchire un linge,

Mit à nu ce vainqueur, et dit : « Tu n'es qu'un singe ! »

Victor Hugo, Les Châtiments, III, 3, 1853.


1. Groupes de buissons serrés et touffus.

2. Se cacher pour pouvoir agresser.

3. Pillages.

4. Caverne, grotte servant de repaire à une bête fauve.

5. Gladiateur qui, dans l'Antiquité, combattait les bêtes féroces dans les amphithéâtres.

 Analysez l'intérêt dramatique et l'efficacité argumentative du choix de la fable par le poète.

Corrigé

Préparation


Tenir compte de la question

  • La question vous fournit la thèse à soutenir : la scène a une forte intensité dramatique. Elle vous invite également à reconnaître dans ce texte une sorte de réécriture des fables, dont vous devez connaître les caractéristiques.

  • Les mots clés « dramatique » et « argumentative » suggèrent d'étudier les deux aspects de l'apologue : le récit et la leçon.

  • Vos titres d'axes doivent comporter des mots importants de la question.

Pour bien réussir l'oral : voir guide méthodologique.

La fable et les réécritures : voir lexique des notions.

Trouver les axes

  • Utilisez les pistes que vous ouvre la question, mais composez aussi la « définition » du texte (voir guide méthodologique).




Fable (genre) qui raconte (type de texte) le stratagème d'un singe, ses crimes et sa défaite (thème), qui argumente (type de texte) sur la soif de pouvoir, la politique (thèmes), dramatique, satirique, polémique (registres), pittoresque, violent (adjectifs), pour émouvoir le lecteur, donner une leçon de vie, critiquer et faire implicitement l'éloge du pouvoir de la poésie (buts).



  •  Premier axe : une fable au récit pittoresque et dramatique
  • Quel effet le récit produit-il ?

  • Qu'est-ce qui crée l'émotion ? la tension ?

  •  Deuxième axe : le sens allégorique de la fable, une morale implicite
  • La morale est-elle explicite ? Où se trouve-t-elle ?

  • Quelles peuvent être les leçons morales de la fable ?

  •  Troisième axe : une satire politique et historique
  • Réfléchissez sur l'enjeu politique du texte. Explicitez les allusions historiques et politiques : qui chaque personnage représente-t-il ?

  • Quelles sont les critiques émises dans cette satire ?

  • Quelle conception de la poésie se dégage de cette « fable historique » ?

Présentation (Plan détaillé)


Introduction

Amorce : la fable est un genre pratiqué depuis l'Antiquité mais remis surtout à l'honneur au xviie siècle par La Fontaine. Cependant, après lui, d'autres auteurs ont pratiqué ce genre, notamment Hugo qui inclut, dans Les Châtiments, plusieurs poèmes sous forme de fables. Dans ce recueil poétique, le poète, exilé par Louis-Napoléon Bonaparte devenu Napoléon III, dénonce les crimes de ce « Napoléon le Petit » qu'il veut châtier.

Présentation du texte : dans « Fable ou Histoire », il le dépeint sous les traits d'un singe qui tente d'imiter son illustre prédécesseur. Le texte rappelle les fables de La Fontaine, notamment deux d'entre elles : « Le Loup devenu berger » (III, 3) ou « L'Âne vêtu de la peau du Lion » (V, 21).

Annonce du plan : il s'agit bien d'un pastiche, qui respecte les règles du genre et comporte tous les ingrédients de la fable traditionnelle : un récit dramatisé (axe 1) et une leçon (axe 2). Mais le texte prend une dimension plus large : il présente une violente satire du Second Empire et redéfinit ainsi la fonction de la poésie et du poète (axe 3).

I. Une fable au récit dramatique

Comme La Fontaine, Hugo a l'art d'intéresser par un récit dramatique.

1. Les circonstances propices à l'interprétation, à la généralisation

  • Temps et lieu restent indéterminés : « un jour », « des bois / les épines ».

  • Cela permet de passer plus facilement à l'interprétation et à la généralisation.

2. Des personnages mi-hommes mi-animaux

  • Au début, ils sont indéterminés (id. La Fontaine) : « un singe », « un tigre ».

  • Avec un tempérament et une réputation (littéraire) bien marqués et opposés :

    • le Tigre (comme le Lion mais en moins noble) est ressenti comme cruel ;

    • le Singe est un animal ridicule, qui imite et fait rire.

  • Ils gardent leur caractère animal : « grincer des dents » (v. 5), « rugissements » (v. 13).

  • Mais ils ont des caractéristiques humaines :

    • la parole : style direct (vers 14 à 16), « s'écriait » (v. 13) ;

    • mention du statut social ou mots réservés aux humains : « roi » (v. 6), « brigand » (v. 7), « passants » (v. 10) ;

    • mention du « droit » (v. 4) et du « personnage » (v. 13).

3. La violence et la dramatisation de l'histoire

  • Une construction étudiée en trois phases : un début dans le vif de l'action, in medias res, v. 1-2 ; des péripéties cruelles, v. 3-17 ; un dénouement en coup de théâtre brutal et rapide, v. 17-20.

  • Un décor propice au drame, des éléments symboliques :

    • la forêt lieu de danger, de mystère et de non-droit, en marge de la société civilisée (comme un leitmotiv) : « halliers », « bois », « forêt », « épines » ;

    • « antre » et « caverne » suggèrent un retour à la sauvagerie primitive ;

    • la nuit (à la rime, v. 6) connotation de danger et de ténèbres.

  • Temps verbaux : passé simple et imparfait. La fréquence du passé simple donne une valeur dramatique.

  • Vivacité du style direct (v. 5-6, 15-17).

  • Sonorisation de la scène : « grincer des dents », « rugissements ».

  • Violence des actions :

    • champ lexical du massacre et de l'épouvante : « horreur », « meurtre », « égorgea », « dévasta », « carnage » ;

    • thème de la mort : « ossements » (v. 14), métonymie pour « cadavres ».

  • Pour rendre compte de la violence, Hugo recourt à divers moyens :

    • la variété des rythmes : les alexandrins isolés marquent les étapes du récit (v. 3, 4, 11, 12 et 17) ;

    • les rimes riches, qui insistent sur certains mots mis en relief : « atroce / féroce » ; « rugissements / ossements » ;

    • la progression dans le vertige destructeur du singe-tigre est marquée par des rythmes ternaires (v. 7 : « Il s'embusqua, / brigands des bois, / dans les épines » ; v. 8 : « l'horreur, le meurtre, les rapines » ; v. 15-16 : « tout / tout / tout »), des enjambements et un rythme accumulatif (v. 5-6, 8-10 et 13-16).

Un récit proche du théâtre, d'une tragi-comédie.

II. Le sens allégorique de la fable : une morale implicite

Comme souvent chez La Fontaine, une morale implicite, incluse dans le récit.

1. Une morale en forme de conclusion

  • Elle se trouve dans l'issue de l'histoire du singe (v. 18-20) : réussite devant les bêtes et échec devant le belluaire.

  • Elle est intégrée à la fable par la parole du belluaire.

  • Une seule phrase courte facilité du belluaire pour maîtriser le singe.

2. Un coup de théâtre en rupture avec ce qui précède

  • La longueur à la longue description des actions et prises de parole du singe s'oppose la rapidité des actions simples du belluaire.

  • L'intonation du vocabulaire de la terreur on passe à celui de la familiarité : « le saisit dans ses bras », « comme on déchire un linge ».

  • La tournure grammaticale des phrases acteur omniprésent en début de vers (« il », v. 4-13), le singe, d'abord sujet, devient complément d'objet ; il subit l'action du belluaire : « le saisit dans ses bras » (v.18).

3. Cependant, une morale qui fait écho à ce qui précède

  • « je suis un tigre » (v. 16) devient « Tu n'es qu'un singe » (v. 20).

  • Le singe ne fait peur qu'à ses semblables (« les bêtes l'admiraient »), mais l'homme courageux ne se laisse pas prendre.

  • Écho ironique du mot « vainqueur » (v. 5-6, v. 20).

  • Reprise du mot « singe » (v. 2, v. 20) retour au point de départ.

4. La portée générale de la fable

Comme chez La Fontaine, une morale de portée générale qui appartient à la « sagesse des nations ». Quel peut être ce sens ? La fable exige que le lecteur interprète le récit.

  • La morale pourrait être : « Tel est pris qui croyait prendre » mais elle rappelle a
    ssi celle du « Loup devenu berger » de la Fontaine : « Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre. »

  • Ce pourrait être aussi : « La vérité finit toujours par triompher. »

Le texte remplit donc bien son rôle de fable (valeur argumentative).

Transition


Cependant, le titre dédoublé invite d'entrée le lecteur à une double lecture.

III. L'Histoire : une satire politique et historique

« Histoire » (avec une majuscule) indique qu'il ne faut pas lire la fable comme une simple « histoire » mais dans une perspective historique  témoignage historique et satire.

1. Une métaphore filée historique

Longue métaphore filée, dont il faut expliciter toute la portée historique.

  • Les éléments de la métaphore : le singe = Napoléon III ; le tigre = Napoléon Ier ; les bêtes (v. 18) = le peuple ; le belluaire = le poète, Victor Hugo.

  • Les allusions à l'Histoire

    Le personnage de Napoléon III :

    • l'adjectif « maigre » correspond à la silhouette élancée de Napoléon III ;

    • la figure du « singe » Napoléon III, un piètre imitateur de son oncle, Napoléon Ier. Notez la disparition de la majuscule mépris.

    Les faits historiques :

    • le coup d'État du 2 décembre : « Il s'embusqua, brigand des bois » (v. 7) ;

    • la répression du 4 décembre (conséquence du coup d'État) : « l'horreur, le meurtre, les rapines / Égorgea les passants » (v. 8-9) ;

    • l'exil (de Hugo) : « tout émigre » (v. 15) ;

    • la passivité paradoxale du peuple : « admiraient » (v. 17) renvoie à la soumission lâche devant le nom de Napoléon, et « fuyaient », par antithèse, à la peur et à l'obéissance devant un régime craint pour sa police.

2. La satire d'un régime fondé sur l'usurpation et le crime

Les griefs contre Napoléon III sont multiples.

  • Sa prise de pouvoir ressemble à une mascarade  champ lexical du déguisement et du théâtre : « peau » (v. 2, 10 et 19), « se vêtit » (v. 2), « endossé » (v. 4), « le couvrait » (v. 10), « personnage » (v. 12), « mit à nu » (v. 20).

  • Usurpation d'identité pouvoir illégitime (v. 7).

  • Il ne fait qu'imiter et non inventer : « fit tout ce qu'avait fait la peau… » (v. 10).

  • Soif insatiable de pouvoir : « royal appétit » (v. 1) instinct bestial :

    • dans les faits : une cruauté monstrueuse « carnage », « ossements »…

    • hyperboles (« le meurtre, les rapines, égorgea […] dévasta ») et allitération (v. 8-9) frénésie destructrice et sadique ;

    • la parole n'a plus rien d'humain, elle est bestiale, hystérique : « grincer des dents, criant » (v. 5), « s'écriait […] affreux rugissements » (v. 13).

  • Un narcissisme exacerbé condamnable :

    • il se donne en spectacle : « Regardez (…) admirez-moi, voyez » (v. 14,16) ;

    • discours plein de vanité, autocélébration permanente fréquence des indices personnels : « je » (v. 5, 16), « moi » (v. 15-16), « ma » (v. 14), « je suis » mis en évidence par le contre-rejet (v. 5) ; « vainqueur » et « roi », deux termes emphatiques.

  • Personnage affligeant illustré par l'allusion aux spectacles de gladiateurs, terribles mais souvent grotesques (déguisements).

Aucune grandeur ni envergure, mais de la bassesse : cf. le surnom que lui donne Hugo, « Napoléon le Petit ».

3. En contraste, l'éloge du poète belluaire

Le belluaire semble sortir d'on ne sait où, sans crier gare (v. 18) coup de théâtre en total contraste avec son adversaire, le singe-tigre, qui lui sert de repoussoir.

Qui est ce belluaire ?

  • Unique être humain de la fable, il est le seul à garder sa dignité.

  • Courageux, il se distingue des « bêtes » qui fuient, en se dressant seul face au tigre (cf. « Ultima verba » : « Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là »).

  • Aisance et puissance : la comparaison du vers 19 souligne la facilité du triomphe ; il a le dernier mot ; succession de verbes au passé simple (« vint », « saisit », « déchira » ; cf. « Veni, vidi, vici » de César).

  • C'est un démystificateur qui met fin à la supercherie (« mit à nu », v. 20) : il voit et dévoile, par opposition au peuple qui « croyait au personnage ».

  • Une parole concise mais forte : opposition forte entre « tu […] es » et le double « je suis » ; monosyllabes frappants et secs ; négation restrictive ne… que (minimise le tyran) ; valeur péjorative des démonstratifs « cette », « ce » ; jeu sur le sens propre et le sens figuré du mot « singe ».

  • Modestie face à vanité : pas d'emploi du « je ».

  • Calme face à violence : simplicité et humanité de « dit » (v. 20) , par opposition à « rugissements ».

4. Une fable à réinterpréter ? D'autres leçons

  • L'Histoire fait des erreurs, mais il se trouve toujours quelqu'un pour la remettre dans le droit chemin de la justice.

  • Pouvoir de la parole, sorte de métaphore du recueil des Châtiments, qui dévoilent la véritable identité de Napoléon III et sont aussi forts que des actes.

  • Une conception de la poésie : le belluaire, image de Hugo et du poète :

    • le poète prophète voit au-delà des apparences, « met à nu » la vérité ;

    • le poète fait aussi l'Histoire plaidoyer pour une poésie engagée.

Conclusion

La fable permet à Hugo de : « plaire » à son lecteur (récit prenant) ; d'« instruire » : réflexion sur l'imposture et dénonciation de l'illusion ; de faire une satire du tyran ; de définir la fonction de la poésie.

Hugo donne à la fable une dimension qui dépasse de loin la conception qu'en avaient les Anciens. En même temps, sorte de clin d'œil : Hugo utilise le pastiche littéraire (il imite La Fontaine) pour évoquer le pastiche politique (Napoléon III imite Napoléon Ier).

Entretien


Question

L'examinateur pourrait débuter l'entretien par la question suivante :

 Quels sont les avantages d'argumenter indirectement ?

Il s'agit d'une question de cours.

Pour réussir l'entretien : voir guide méthodologique.

Convaincre, persuader, délibérer : voir lexique des notions.

L'entretien pourra se poursuivre dans diverses directions, par exemple :

  •  Quelle différence faites-vous entre la fable et le conte philosophique ?
  •  Pour la série L : quels peuvent être les intérêts du pastiche ?

Éléments de réponse à la première question

  • L'argumentation indirecte peut prendre diverses formes : le dialogue (théâtre, romans…), l'apologue (fable, conte philosophique, utopie…) ; donner des exemples.

  • L'argumentation indirecte passe par une « histoire » qui débouche sur une « leçon » (explicite ou implicite). Quels en sont les avantages ?

1. La vivacité d'une histoire

  • Fait appel au goût pour les histoires : on s'intéresse aux personnages, aux rebondissements, à l'action (exemples).

  • Permet l'évasion dans d'autres mondes (exemples).

  • Admet le merveilleux (exemples).

  • Multiplicité des registres possibles : humour, pathétique… (exemples).

  • Évite le discours théorique ou le limite au minimum ; pas de ton didactique.

2. Le type de « raisonnement » : la démarche inductive

De l'exemple à la généralisation, du concret à l'abstrait.

  • L'exemple parle à l'imagination avant de parler à l'esprit.

  • Le lecteur suit l'histoire sans penser à la morale : il se laisse entraîner et… surprendre par la logique du raisonnement (inductif).

  • Effort d'interprétation réfléchir pour « traduire » l'histoire (exemples).

  • Lorsqu'il s'agit d'un texte critique, on admet aisément la critique dans un autre monde : la transposition dans notre monde nous est imposée.

  • Cela sert de masque pour se défendre de la censure.