Victor Hugo, L'Homme qui rit

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Commentaire littéraire | Année : 2015 | Académie : Antilles, Guyane

 

30

Antilles, Guyane • Septembre 2015

Séries ES, S • 16 points

Faire mourir son personnage ?

Commentaire

Vous ferez le commentaire du texte de Victor Hugo (document C).

Se reporter au document C du sujet sur le corpus.

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Extrait de roman (genre) romantique (mouvement littéraire) qui raconte et décrit (types de texte) la mort d’une jeune aveugle (thème), dramatique, pathétique, lyrique (registres), mis en scène, dramatisé, poignant, symbolique, à tonalité religieuse, (adjectifs), pour émouvoir et apitoyer, donner une vision de l’héroïne et une leçon de sainteté (buts).

Pistes de recherche

Première piste : Une scène de mort mélodramatique

Analysez tout ce qui rapproche cet épisode d’une scène de théâtre.

Étudiez les dialogues et leur lyrisme.

Analysez la progression de la scène et son efficacité dramatique.

Montrez que Hugo donne beaucoup d’éléments qui permettraient de mettre en scène cette mort (gestes, mouvements, éléments sonores).

Deuxième piste : Une leçon d’héroïsme

Dea est à la fois une enfant, une amoureuse mais Hugo lui donne une dimension qui dépasse celle d’un être ordinaire.

D’où vient la tonalité religieuse du passage ?

Que veut faire comprendre Hugo par le récit de cette mort ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur servent à guider la lecture et ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Beaucoup d’écrivains, romanciers ou dramaturges, choisissent pour dénouement de leur œuvre la mort d’un personnage conduit au terme de son destin, et donnent ainsi au lecteur ou au spectateur, en présentant le cycle complet d’une vie, la satisfaction de « savoir » ce que dans la réalité il ne connaît pas : « comment cela commence ou finit » (Jean Giraudoux). Dans son roman L’Homme qui rit, Victor Hugo retrace la destinée d’un vagabond, Ursus : il a recueilli Gwynplaine, enfant au visage difforme, et Dea, une fillette aveugle, qui tombent amoureux. [Présentation du texte] À la fin du roman, Dea, affaiblie, se meurt. [Problématique] Comment Hugo élabore-t-il ce récit d’agonie ? [Annonce des axes] Il recourt à ses talents de dramaturge pour en faire un épisode mélodramatique, aisément transposable sur scène [I]. Il donne à Dea une dimension sublime qui dépasse l’humanité commune, il propose au lecteur une leçon d’héroïsme qui force l’admiration et rend compte de sa vision du monde [II].

I. Une mort mélodramatique

Avant d’être romancier, Hugo fut poète et dramaturge. Comme de nombreux passages de ses romans, cette scène de mort est marquée par son goût et son expérience du théâtre.

1. Un dialogue lyrique et pathétique

Les dialogues occupent une grande partie de la scène : ils prennent l’allure de répliques de mélodrame, genre très populaire au xixe siècle.

Ces répliques sont empreintes d’un lyrisme vibrant : les nombreuses phrases exclamatives, rendues frappantes par leur brièveté (bon nombre ne comportent qu’un seul mot : « grâce ! » « Adieu ! », « lumière », « Morte ! »), se mêlent aux larmes, aux cris arrachés par le « désespoir ». L’effet est d’autant plus spectaculaire que, par un contraste brutal, ces phrases fortes sont proférées par la voix faible de Dea.

Les répétitions pathétiques, les interjections et apostrophes dramatiques (« Oh » deux fois ; « mon doux Gwynplaine ! Mon bien-aimé ! » en groupe ternaire) traduisent une émotion à l’état pur, et rendent poignante l’expression des sentiments.

Comme au théâtre, le dialogue traduit ici la diversité des sentiments. Certains s’expriment sur un mode mineur, de façon presque élégiaque : c’est la nostalgie et la tristesse de Dea lorsqu’elle se projette dans le futur (« vous vous souviendrez », « je vais être bien malheureuse », « comme c’est triste de s’en aller »). D’autres, plus extrêmes, ont la force du « désespoir » concentré sur un seul mot, lancé comme un cri (« Morte ! »), une prière bouleversante (« Grâce ! » répété plusieurs fois) ou sont dits dans un élan d’exaltation (« Lumière ! »).

2. La double progression dramatique : une scène émouvante efficace

En dramaturge expérimenté, Hugo soigne le rythme de cette scène à effets et lui imprime un double mouvement. D’une part, il rend compte de la « décroissance lugubre de l’agonie » de Dea par des répliques de plus en plus réduites et par l’intensité d’une voix qui « s’affaibli[t] » à mesure que le corps perd ses forces. D’autre part, en parallèle et en contraste avec cette progression décroissante, l’émotion de ceux qui entourent Dea va croissant jusqu’à l’évanouissement d’Ursus.

La scène est ponctuée de termes ou de temps verbaux qui soulignent la progression et le développement de l’action : « approche », « commençant », « [semblait] s’ébaucher », « s’éteignaient l’une après l’autre », « on ne l’entendait presque plus », « ne respirait plus », « et elle expira ». L’imparfait qui inscrit la scène dans la durée la ralentit, lui donne de la solennité et permet au lecteur de la (re)vivre intensément dans son épaisseur temporelle.

3. Vers une mise en scène

Il est aisé d’imaginer cette mort transposée sur un théâtre. Ici le dramaturge sait être metteur en scène.

Conseil

Évitez de citer les mots du texte en liste ou entre parenthèses ; il vaut mieux les intégrer grammaticalement à des phrases rédigées.

Hugo précise les attitudes des uns et des autres, qui rendent compte les émotions et sentiments. Dea « se hauss[e] sur les coudes », se redresse soudainement avant de retomber « étendue et immobile sur le matelas ». Ursus se tient « aux pieds de Dea », puis ses forces l’abandonnent soudain ; son évanouissement subit, digne du mélodrame, révèle sa vulnérabilité et son amour pour Dea ; cela suscite la pitié du lecteur.

Les gestes sont hyperboliques et théâtralisés : Dea replie « son pouce sous ses doigts », Gwynplaine colle « sa bouche aux belles mains glacées de Dea » et Ursus prosterne « sa tête chauve et enfouit son visage ». Hugo détaille les symptômes physiques de l’agonie de Dea et les expressions de son visage : l’agonie lui « [ôte] l’haleine », elle « étouffe », « un profond éclair [traverse] ses yeux », elle a « un ineffable sourire ».

Hugo fait aussi entendre la mise en scène qu’il dirige : il joue avec adresse des variations de l’intensité sonore des dialogues. Les répliques sont mises en valeur par des silences (« après un silence »). Le ton et les fluctuations de la « voix » sont précisées, notamment pour celle de Dea qui suit une courbe descendante (« murmure », « doux râle », ses « paroles haletaient »), puis soudain ascendante (« sa voix éclata », « cria-t-elle ») pour enfin s’interrompre brusquement et être relayée, en musique de fond, par les sanglots de détresse d’Ursus.

[Transition] Toutes ces indications fonctionnent comme autant de didascalies et visent à mettre en valeur le personnage de Dea.

II. Une mort chrétienne, héroïque et édifiante

Dea est le type même de la jeune fille romantique hugolienne qui, humble et éprouvée, accède par une mort injuste et poignante au statut d’héroïne sublime.

1. Une enfant ? Une femme amoureuse ?

Sa simplicité, sa candeur transparaissent dans la formulation naïve de ses phrases, un peu maladroites. Comme une petite fille, elle demande « pardon » et elle s’exprime avec un vocabulaire enfantin lorsqu’elle s’accuse d’avoir « été méchante ». Pour rendre compte de ses émotions, elle recourt à des termes simples : « triste », « heureux », « malheureuse », « là-haut » (pour le ciel)… Ses formules, parfois répétées parce qu’elle ne sait peut-être pas les varier, ont un tour populaire : « si le bon Dieu avait voulu/mais le bon Dieu n’a pas voulu ».

Comme un enfant, elle ne « sai[t] pas pourquoi elle meur[t] », elle a peur d’être seule (« je vais être bien malheureuse sans toi ») et son rêve de bonheur est très simple : « gagne[r] sa vie » et être « ensemble dans un autre pays ».

Cependant Dea dépasse cette image un peu enfantine et apparaît comme une femme éperdument amoureuse, qui ne demande qu’à rester « à côté » de son amour. Son adresse directe à Gwynplaine, les apostrophes affectives « mon Gwynplaine », « mon doux Gwynplaine » culminent dans un groupe ternaire lyrique et pathétique : « Mon bien-aimé ! »

2. Une sainte ? Un « ange » ?

Dès le début de l’agonie, Hugo prépare la transfiguration qui « s’ébauch[e] » du personnage de Dea en un « ange ».

Son nom la pare d’une aura religieuse (dea en latin signifie « déesse »), que renforcent son infirmité (les paraboles mettent souvent en scène des personnages d’infirmes, notamment « aveugle[s] »), son innocence (« je n’offensais personne ») et sa pureté. La désignation « vierge », même sans majuscule, évoque immanquablement la Vierge Marie.

Ses paroles humbles et son imploration pour obtenir le « pardon », sorte de confession publique (« à tous ») – la confession est un acte de contrition fondamental dans la religion chrétienne – ont une forte connotation religieuse. Le texte comporte beaucoup d’autres allusions religieuses : la comparaison implicite de la vie de Dea avec un cierge (« s’éteignaient […] comme si l’on eût soufflé dessus »), la mention de « Dieu » (trois fois), du « paradis », du « ciel », l’interjection « grâce » et enfin le dernier mot de Dea dont il faut se rappeler l’étymologie « Adieu ! ».

Mais surtout, le mouvement final de l’agonie décrit Dea animée d’une force nouvelle, surnaturelle, qui se manifeste par le « profond éclair » dans ses yeux et par sa dernière réplique. Il se produit alors un miracle puisque, tout à coup, elle « cri[e] » avec un « sourire ineffable » : « Je vois », et que, « aveugle », elle accède en mourant à un monde que les autres hommes ne perçoivent pas. La mort, chargée de la dimension mystique d’une apothéose, prend l’aspect d’une peinture édifiante d’adoration envers une sainte ou envers la Vierge, avec le « visage sanglotant » d’Ursus « dans les plis de la robe aux pieds de Dea ».

3. Le narrateur : de l’émotion à la leçon d’héroïsme

Cette « peinture » porte la marque de la présence du narrateur, témoin discret de l’agonie. Les adjectifs comme « doux », « triste » (deux fois), mais aussi le conditionnel à valeur d’irréel du passé (« nous aurions […] été heureux ») qui souligne le malheur immérité et pourtant accepté (puisque Dea n’a « offens[é] » personne), tout cela indique l’implication et l’émotion profonde de Hugo.

Le romancier dévoile sa vision du monde. Comme Dea, il ne « sai[t] pas pourquoi » une jeune créature innocente meurt et suggère ainsi l’injustice de la vie. La scène se passe presque en marge de la société (seuls deux témoins l’accompagnent) et consacre l’indifférence incompréhensible du monde à la misère.

Par ce récit édifiant, Hugo a aussi pour projet de donner à son lecteur une leçon d’héroïsme, vertu souvent plus fréquente chez les « misérables » que chez les plus fortunés.

Conclusion

Conseil

En ouverture dans la conclusion, pensez aux liens possibles avec les autres arts (peinture, musique…), avec les adaptations cinématographiques ou les réécritures…

[Synthèse] La mort d’un personnage à la fin d’un roman – notamment jeune et amoureux – est beaucoup plus qu’un moyen dramatique efficace : elle donne son sens à l’œuvre et dévoile une vision du monde. [Ouverture] La mort de Dea, suivie du suicide de Gwynplaine, désespéré, rappelle la fin pathétique de nombreux couples d’amants dans la littérature. Les romantiques, fortement inspirés par Shakespeare, ont privilégié ce type de scènes. L’histoire et la mort de Gwynplaine et Dea touchent encore le public aujourd’hui : la multiplicité des adaptations du roman au cinéma (quatre…), en comédie musicale et en bande dessinée prouvent que cette œuvre a une portée universelle.