Victor Hugo, Les Châtiments

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : L'épreuve orale - Écriture poétique et quête du sens
Type : Sujet d'oral | Année : 2012 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Victor Hugo, Les Châtiments

Oral

Corrigé

61

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Sujet d’oral no 1

Écriture poétique et quête du sens

> Vous montrerez que ce poème illustre deux fonctions de la poésie : argumenter et traduire ses émotions.

Document

C’était en juin…

Après le coup d’État du 2 décembre 1851, Louis Napoléon Bonaparte devient empereur le 2 décembre 1852 sous le nom de Napoléon III. Hugo, en exil à Bruxelles, a appris l’exécution publique de trois prisonniers politiques, Charlet, Cirasse et Cuisinier, guillotinés sur l’ordre de l’empereur en juin et juillet 1852. Il s’en prend violemment à ce dernier.

C’était en juin, j’étais à Bruxelle1 ; on me dit :

Savez-vous ce que fait maintenant ce bandit ?

Et l’on me raconta le meurtre juridique,

Charlet assassiné sur la place publique,

Cirasse, Cuisinier, tous ces infortunés

Que cet homme au supplice a lui-même traînés

Et qu’il a de ses mains liés sur la bascule2.

Ô sauveur, ô héros, vainqueur de crépuscule,

César3 ! Dieu fait sortir de terre les moissons,

La vigne, l’eau courante abreuvant les buissons,

Les fruits vermeils, la rose où l’abeille butine,

Les chênes, les lauriers, et toi la guillotine.

Prince qu’aucun de ceux qui lui donnent leur voix4

Ne voudrait rencontrer le soir au coin d’un bois !

J’avais le front brûlant ; je sortis par la ville.

Tout m’y parut plein d’ombre et de guerre civile ;

Les passants me semblaient des spectres effarés,

Je m’enfuis par les champs paisibles et dorés ;

Ô contrecoups du crime au fond de l’âme humaine !

La nature ne put me calmer. L’air, la plaine,

Les fleurs, tout m’irritait ; je frémissais devant

Ce monde où je sentais ce scélérat vivant.

Sans pouvoir m’apaiser je fis plus d’une lieue.

Le soir triste monta sous la coupole bleue ;

Linceul frissonnant, l’ombre autour de moi s’accrut ;

Tout à coup la nuit vint, et la lune apparut

Sanglante, et dans les cieux, de deuil enveloppée,

Je regardai rouler cette tête coupée.

Jersey, mai 1853.

Victor Hugo, Les Châtiments, VII, 5.

1. Bruxelle : licence poétique permettant l’absence de s final.

2. La bascule : la guillotine.

3. César : désigne ironiquement Napoléon III.

4. Allusion au plébiscite organisé par Napoléon III pour légitimer son coup d’État.

Pistes pour l’oral

préparation

Tenir compte de la consigne

Les mots importants de la consigne sont les « deux fonctions de la poésie ».

Composer la « définition » du texte

Poème (genre) romantique (mouvement) qui critique/blâme (type de texte) le pouvoir et la peine de mort (thèmes), qui décrit (type de texte) la nature (thème), qui rend compte (type de texte) des sentiments de l’auteur (thème), satirique, pathétique et fantastique (registres) pour faire partager ses sentiments et son horreur (buts).

Trouver les axes

La « définition » du texte fournit plusieurs pistes et la consigne suggère un plan en deux parties : « l’engagement de Hugo » et « l’implication affective de Hugo ».

>Première piste

  • Il s’agit d’un texte engagé : cherchez les cibles de la critique.
  • Relevez les expressions qui les désignent, déduisez-en les griefs formulés. Comment Hugo met-il en valeur : les défauts de l’empereur, l’horreur du châtiment ? Sur quel ton le fait-il ? Analysez les images et le rythme des vers.
  • Quel idéal Hugo propose-t-il, s’opposant à la situation qu’il critique ?

>Deuxième piste

  • Analysez les sentiments exprimés par Hugo et leur progression.
  • Comment Hugo met-il en valeur son trouble et sa révolte ?
  • En quoi apparaît-il bien ici comme un homme et un poète romantiques ?
  • Commentez la variation dans les registres utilisés.

Conseil

N’oubliez pas de faire des remarques sur la versification et l’écriture poétique, non pas dans une partie séparée (il ne faut jamais dissocier fond et forme), mais au fur et à mesure de vos réflexions sur le texte.

Pour bien réussir l’oral : voir guide méthodologique.

La poésie: voir mémento des notions.

présentation

Introduction

[Amorce] Au cours des siècles, la poésie a eu des fonctions diverses : tantôt peinture, tantôt expression du moi, tantôt arme politique et sociale, tantôt jeu verbal pur… Au xixe siècle, les poètes romantiques privilégient à la fois la force argumentative et l’efficacité lyrique de la poésie. [Présentation de l’auteur et de l’œuvre] Ainsi Victor Hugo, dans son combat pour l’abolition de la peine de mort, prend « sa plume pour une épée » (Sartre). Il lui consacre en 1829 son roman Le Dernier Jour d’un condamné. Vingt-quatre ans plus tard, dans Les Châtiments, véritable réquisitoire contre Napoléon III « le Petit », Hugo opte pour la forme poétique versifiée. [Présentation du texte] Rappeler les circonstances (voir introduction au texte). [Rappel de la problématique] Que révèle ce poème des fonctions que Hugo assigne à sa poésie ? [Annonce du plan] Ce poème est un réquisitoire contre un homme et une pratique [I], mais aussi un plaidoyer pour une vie et une société meilleures [II], où transparaît la sensibilité romantique de l’homme et du poète à travers une progression aux tons variés [III].

I. Une poésie engagée : un violent réquisitoire

1. La dénonciation satirique d’un tyran

  • Le mépris de Hugo se manifeste à travers les expressions « ce bandit » et « cet homme » qui témoignent de son refus de nommer le tyran et dans lesquelles l’adjectif démonstratif garde la valeur péjorative qu’il avait en latin. Mais il ne craint pas de l’apostropher directement en le tutoyant (« toi », v. 12) ni même de l’insulter en le traitant de « bandit » (v. 2) ou de « scélérat » (v. 22).
  • L’ironie satirique renforce la violence de la dénonciation : « César », en rejet, rappelle ironiquement que Napoléon aimait à se placer dans la lignée des grands chefs d’État. Les qualificatifs « sauveur » et « héros » (v. 8) par lesquels Hugo désigne en début de vers le tyran résonnent comme des antiphrases que réhausse l’interjection « Ô » qui donne au poème un ton lyrique faussement admiratif. Enfin l’image « vainqueur de crépuscule » (v. 8) est chargée d’un implicite accusateur (le crépuscule symbolise la nuit et la mort).
  • Les griefs sont graves. La périphrase qui assimile Napoléon III à un bandit (v. 13-14) met en relief le fait qu’il se sert du peuple et de son vote (« leur voix »), qu’il n’a aucune reconnaissance pour ses partisans ; de plus il agit dans l’ombre (« crépuscule », v. 8), caché. Le pronom réfléchi « lui-même » (v. 6) et la force de l’image « qu’il a de ses mains liés » (v. 7) soulignent l’implication personnelle de l’empereur dans les exactions commises.
  • Cruauté et noirceur du tyran sont mises en valeur par l’opposition avec Dieu : le mot « guillotine », jeté à la fin de la 1re strophe, après deux fortes coupes, jure avec l’accumulation des bienfaits de la création (v. 9-12), et sonne le glas en fin de vers.

2. La condamnation réaliste et poignante de la peine de mort

  • Le supplice et la peine de mort sont évoqués avec un réalisme presque documentaire : détails précis sur le lieu (« place publique »), les objets (« bascule » et « guillotine », tous deux en fin de vers ; « linceul ») et les traitements infligés (« traînés », « liés »). L’image « cette tête coupée » termine le poème sur un gros plan terrifiant. L’ordre chronologique suivi donne au lecteur l’impression de suivre le condamné dans son supplice.
  • Hugo dénonce par là une justice injuste et cruelle. Au lieu de parler de condamnation, le poète recourt à la périphrase « meurtre juridique » (v. 3), sorte d’oxymore : le nom « meurtre » occulte toute référence à une décision de justice, en fait un chef de condamnation. Hugo fait entendre par là implicitement que ce sont les bourreaux qui ont commis un crime. Le mot « assassiné » est impropre pour une décision de justice ; le mot « supplice » renforce la dénonciation, rappelée plus loin par le mot « crime » (v. 19).

II. Une poésie engagée : un plaidoyer émouvant

1. Requiem et hommage à des hommes

  • Hugo se fait le défenseur des prisonniers politiques auxquels il rend hommage en leur dédiant son poème : contrairement à Napoléon III, ils sont désignés par leurs noms mis en relief en début de vers (v. 4-5), cités en groupe ternaire qui ressemble à une litanie. Le poème devient un requiem, un monument aux morts qui remplit le devoir de mémoire dû aux victimes.
  • De fait, la mention de ces prisonniers politiques est, par ricochet, un hommage à des hommes du même bord politique que le poète, c’est-à-dire à tous les opposants à Napoléon III, comme Hugo lui-même, alors exilé.

2. Un plaidoyer pathétique pour l’humanité

  • Par un mouvement de généralisation, ces destinataires sont multipliés par la reprise généralisante « tous ces infortunés » (v. 5) et par l’image des « passants […] spectres effarés » (v. 17). L’expression métonymique « l’âme humaine » (v. 19), proche de l’abstraction, étend le plaidoyer à toute l’humanité.
  • Hugo multiplie les mots de la compassion, souvent en fin de vers, qui rendent cette évocation et cet appel pathétiques (« infortunés, effarés, triste… »).

3. Un hymne à la nature et à Dieu

  • Hugo n’oublie pas qu’il est le poète de la nature (v. 20) : l’évocation, en accumulation et dans un vocabulaire très simple, des fruits de la nature (v. 9-12, 18) compose un paysage qui donne l’impression de profusion (presque tous les mots sont au pluriel), d’harmonie (à travers les couleurs suggérées) et de paix (grâce au rythme calme et balancé des vers 10-12), de vie et de productivité (« fait sortir, abreuvant, butine »). Le lyrisme du tableau champêtre sert de repoussoir au tableau de l’Empire et à la guillotine, œuvre humaine et non divine.
  • La figure protectrice de Dieu est en forte opposition (asyndète) avec « César » : il crée (« fait sortir », v. 9) au lieu d’« assassiner ». La tonalité religieuse du poème est rappelée par le pluriel « les cieux » (v. 27).

III. Le lyrisme : implication et présence affective de Hugo

1. De la relation (apparemment) objective d’un fait divers…

  • Au début, le poème semble relater avec objectivité un fait divers : les circonstances de lieu (« à Bruxelle ») et de temps (« en juin ») sont données avec la précision de l’information.
  • Le discours direct (v. 2), l’implication du lecteur (« Savez-vous », v. 2), la réalité des condamnés nommément désignés et qui font partie de l’actualité ont la vivacité et l’authenticité de la conversation.
  • Mais très vite la relation de ce fait divers se teinte de subjectivité et d’affectivité : le je impose sa forte présence (v. 1, 15, 18, 21…).

2. … aux manifestations de la crise

  • Hugo rend compte d’abord des manifestations physiques de la crise (« J’avais le front brûlant », v. 15), dont l’intensité est indiquée par l’inefficacité des « remèdes » : « ne put me calmer » (v. 20), « sans pouvoir m’apaiser » (v. 23). La progression de la crise se marque dans l’accélération des mouvements : « j’étais à Bruxelle… je sortis… Je m’enfuis… je fis plus d’une lieue ».
  • Puis il en mentionne les manifestations affectives (« tout m’irritait, je frémissais », v. 21), ce qui aboutit à une symbiose entre la nature et le poète, celle-là étant gagnée par les sentiments de celui-ci : le soir est « triste » (v. 27).
  • Son trouble se marque aussi par la variation dans la situation d’énonciation : le poème débute par une apostrophe au lecteur (v. 1-2), se poursuit par une narration (v. 3-7), une apostrophe à César (v. 8-9), une réflexion sur la création (v. 9-12) et enfin par un retour à la narration (v. 15).

3. … et à la montée de l’hallucination

  • D’abord modalisée à travers les expressions « Tout m’y parut » et « les passants me semblaient » (v. 16-17), l’hallucination devient tactile et visuelle (« je sentais ce scélérat vivant », v. 22). Puis elle tourne à la vision fantastique : vocabulaire de la vue (« apparut, regardai »), spectacle en mouvement (« monta, frissonnant, vint, apparut, rouler », v. 24-28).
  • Cet univers d’horreur offre un cadre et des perspectives infinies (la métaphore « la coupole bleue » élargit l’espace sur l’infini du ciel, démultiplié par le pluriel « les cieux »). Les couleurs (blanc du linceul, noir du deuil, rouge [« sanglante »]) et les lumières ajoutent à l’angoisse : c’est la nuit, l’ombre crée le mystère, l’adjectif « sanglante » qui qualifie la lune en fait une tache violente.
  • La mort rôde, évoquée par les « spectres », le « linceul », le « deuil » et la « tête coupée ». Dans les derniers vers au rythme ample et presque épique, les métaphores et les personnifications de « l’ombre » (« linceul »), de « la nuit » (« vint »), de « la lune […] de deuil enveloppée » créent un univers fantastique.

Conclusion

[Synthèse] Le poème est très marqué par le romantisme et l’engagement de Hugo, mais aussi par les passions que trahit son écriture. Il témoigne de la force argumentative et émotive de la poésie. Hugo a eu recours à d’autres formes de parole pour mener le combat contre la peine de mort : monologue fictif (Le Dernier Jour d’un condamné), discours devant l’Assemblée… [Ouverture] Ce sont là les premiers pas du long processus qui a mené à l’abolition de la peine de mort en France, obtenue par Robert Badinter en 1981. Ce qui est une marque de la force de la parole dans l’évolution des idées et des sensibilités dans les sociétés humaines.

entretien

L’examinateur pourrait débuter l’entretien par la question suivante :

Quelles vous semblent être les fonctions de la poésie ?

  • Faites la liste des poèmes que vous avez étudiés pour les citer en exemples.
  • Appuyez-vous sur les arts poétiques que vous connaissez et sur votre cours.

Pour réussir l’entretien : voir guide méthodologique.

Pistes pour répondre à la question

La poésie peut avoir plusieurs fonctions :

  • décrire : le poète latin Horace définit la poésie comme une « peinture » (exemples) ;
  • traduire les sentiments et les émotions (poésie lyrique – exemples) ;
  • recréer le monde en en « dévoilant » les faces cachées, ou créer un monde nouveau (exemples) ;
  • mettre en valeur et défendre des idées politiques ou sociales (poésie engagée) exprimées avec plus de force et d’intensité (exemples).
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