Victor Hugo, Lucrèce Borgia

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2016 | Académie : Antilles, Guyane

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Antilles, Guyane • Septembre 2016

Série L • 16 points

Les objets au théâtre

Commentaire

Vous commenterez l’extrait de Victor Hugo, Lucrèce Borgia (texte B).

Voir le texte de Victor Hugo. 

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Définissez les caractéristiques du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Scène d’exposition de drame (genre) romantique (mouvement) sur le thème de l’amour filial/maternel, de la violence politique, de l’être et du paraître, du mensonge et de la vérité (thèmes) pathétique, dramatique, tragique (registres), contrastée, tendue, émouvante, poignante (adjectifs), pour informer (exposition) et peindre deux personnages, pour susciter l’émotion, pour proposer une vision du monde romantique (buts)

Pistes de recherche

Les éléments du drame romantique

Étudiez le contexte spatio-temporel de la scène

Identifiez et analysez la situation, les thèmes et montrez-en le romantisme.

Montrez que la scène est efficace à la représentation. Imaginez son effet sur scène. Commentez l’intérêt de la lettre dans cette scène.

Des personnages à la fois proches et éloignés

Comparez le « système » des deux personnages : ressemblances ? différences ?

Analysez individuellement les deux personnages et montrez leur dualité.

Une scène pleine d’émotions aux enjeux profonds

Analysez les registres de la scène : d’où vient son pathétique ? son tragique ? Quelle fatalité pèse sur les personnages ?

Quels enjeux humains comporte la scène ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé

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Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce et présentation du texte] Les dramaturges romantiques apprécient les sujets historiques, notamment Hugo (Hernani et Ruy Blas se situent dans l’Espagne de la Renaissance et du xviie). L’action de son drame en prose Lucrèce Borgia se déroule à Venise, au xve siècle. Dans la scène 4 de l’acte I, le jeune soldat Gennaro est seul face à Dona Lucrezia, qu’il ne connaît pas mais qui est en fait sa mère ; celle-ci ne peut lui révéler son identité en raison de son passé criminel. [Annonce du plan] Le dialogue très théâtralisé, caractéristique du drame romantique [I], dessine le portrait de deux personnages à la fois proches et éloignés [II] qui suscitent la pitié et semblent promis à une destinée tragique : au seuil de son drame, à travers ce dialogue, Hugo aborde la question existentielle de l’identité et de la destinée humaine [III].

I. Les éléments d’un drame romantique

La scène comporte les « ingrédients » caractéristiques du drame romantique.

1. Un contexte historique troublé

Hugo se fonde sur un contexte historique en partie réinventé (la Venise de la Renaissance aux temps troublés des Borgia) ; la lettre y fait allusion (« ils ont tué ton père » rappelle l’assassinat de Jean par son frère César par amour pour sa sœur incestueuse ; « nous autres gens de guerre » évoque le contexte conflictuel).

Une situation… de drame romantique : un secret, une identité double et cachée – celle de Lucrèce – (comme dans Hernani, Le roi s’amuse et Ruy Blas plus tard) ; la violence politique (« les périls qui t’environnent »).

Conseil

Si vous connaissez d’autres œuvres de l’auteur de l’extrait à commenter, vous pouvez y faire référence pour marquer les ressemblances ou les différences avec l’extrait commenté.

2. La théâtralité de la scène

Ce contexte et cette situation amènent à une scène qui est efficace à la représentation.

Les jeux de scène ont un fort pouvoir émotionnel ; gestes et mouvements sont discrets mais signifiants, signalés par les didascalies (« Il tire de sa poitrine un papier qu’il baise », « il reprend la lettre, la baise de nouveau, et la remet dans sa poitrine » ; « Elle s’interrompt pour dévorer une larme » sorte de gros plan sur le visage de Lucrèce), doublées de didascalies internes (« je les ai toutes sur mon cœur », « Voici une de ses lettres », « Vous pleurez »).

Peu d’accessoires mais la « lettre » a une puissante efficacité dramatique : elle donne voix à Lucrèce en tant que mère, alors même qu’elle n’est pas connue comme telle par son fils. Lucrèce a donc deux voix (comme elle a deux facettes) : celle de son dialogue avec Gennaro et celle, remontant du passé, de la lettre.

Comme dans Cyrano, la scène réactualise une déclaration d’amour (maternel) ancienne et permet, en retour, à un fils d’exprimer son amour. Le ton de la lecture, l’émotion qu’elle entraîne chez Lucrèce ont une grande efficacité dramatique (« Comme vous lisez cela tendrement »).

3. Une situation d’énonciation compliquée

L’efficacité de la scène tient aussi à « l’ironie dramatique » : Gennaro ignore que Lucrèce est sa mère (« tu ne connais donc rient de ta famille ? »), mais le spectateur, lui, en situation privilégiée, le sait (dans les scènes qui précèdent son identité a été révélée). Ainsi Gennaro regrette de ne pas voir pleurer sa mère, alors que celle-ci est devant lui et « dévore une larme », et cela le spectateur le sait.

Ce quiproquo produit une tension. En effet le spectateur se pose la question : « Gennaro va-t-il découvrir ce qu’il ignore ? », il goûte le double sens des paroles et fait des conjectures sur la levée à venir du quiproquo.

La tension de la scène tient aussi à sa concentration (le dialogue est relativement court), à l’atmosphère intime mais solennelle, et à la lecture de la lettre, élément dramatique complexe (émotion palpable dans le ton de Lucrèce). Se combinent ici révélation et dissimulation : Lucrèce est masquée mais se dévoile au sens propre : la lecture lui fait ôter son masque, monter les larmes, son visage de mère apparaît.

II. Des personnages à la fois proches et éloignés…

Ce dialogue émouvant révèle des personnages intenses et tourmentés, animés de sentiments ardents et pleins de contrastes.

1. Des personnages en contraste, mais à l’unisson

La scène, fidèle à l’esthétique romantique des contraires, met en scène des personnages à la fois en contraste et à l’unisson.

Contraste dans le sexe et l’âge : un « (jeune) homme » ignorant « les périls qui [l’]environnent », une femme d’âge mûr qui a de l’expérience (« je les connais ») ; et dans la « nature » et le sort : « noble » (Gennaro), « bien à plaindre » (Lucrèce).

Un point réunit ces contraires mais seuls le spectateur et Lucrèce le perçoivent : l’amour (filial pour l’un, maternel pour l’autre) empreint de sensibilité (« je vous aime de pleurer de ce qu’écrit ma mère »).

2. Lucrezia, un personnage double

Le portrait de Lucrèce se dessine grâce aux paroles échangées avec Gennaro, à son attitude, au contenu et à la lecture de sa lettre. Elle est un personnage ambivalent, double et traversé de contrastes, contraint donc à ne pas se dévoiler.

Elle est d’abord femme de pouvoir au lourd passé, indicible, « illustre ». Le poids et les horreurs de son passé sont révélés dévoilés indirectement par la lettre (« entourée de parents sans pitié », « ils ont tué ton père »), mais sans grande précision, ce qui permet d’imaginer la « difformité morale la plus hideuse » (Hugo, Préface). Néanmoins, la lettre ressemble à un plaidoyer, comme si Lucrèce, victime plus que bourreau, s’accordait des circonstances atténuantes (« je suis bien à plaindre »).

Elle est aussi une mère aimante et sensible. C’est le sentiment maternel, ce « sentiment pur » (Hugo, Préface), qui la rachète. Le champ lexical de la maternité et de la filiation émaille la scène (répétition de « une mère », « fils, enfant, naissance »). Cet amour se marque par les paroles de la lettre (avec un vocabulaire affectif, des apostrophes, l’insistance sur certains indices personnels – « mon Gennaro », « mon enfant », « mon fils », des hyperboles – « tout ce que j’aime »), par le ton ému de sa lecture, par des gestes (« larme ») et par le sacrifice qui consiste à ne pas dévoiler son identité.

3. Gennaro, un jeune homme romantique

Il est un soldat plein de passion. « Jeune », brave, il rappelle plusieurs fois son statut de soldat et les risques du métier (« nous autres gens de guerre »). Il semble que les « gens de guerre » forment la seule « famille » qu’il (re)connaisse. Sa mère parle de « bravade de jeune homme » et pressent que sa haine contre les Borgia éclaterait, violente, s’il connaissait le secret de sa naissance (« tu ne pourrais t’en taire »).

C’est, en revanche, un fils aimant, sensible et doux, passionné dans son amour filial. Cet amour démesuré s’exprime par les paroles (hyperbole du « je donnerais ma vie dans ce monde pour […] voir pleurer… sourire [ma mère] ») mais aussi par les gestes symboliques forts (« je les ai toutes là sur mon cœur », comme un talisman ; « il baise » la lettre). Il s’étend à ceux qui compatissent avec sa mère (« je vous aime de pleurer de ce qu’écrit ma mère »).

Ces deux aspects se rejoignent dans l’aparté de Lucrèce par lequel Hugo souffle au spectateur l’expression qui résume le personnage : « Noble nature ».

III. Une scène pleine d’émotions aux enjeux profonds

1. Du pathétique au tragique

La scène ne présente pas le mélange habituel de sublime et de grotesque du drame romantique.

La situation – une maternité cachée et interdite, l’impossibilité de partager un amour qui ne demanderait qu’à s’exprimer directement –, les aspirations contrariées des personnages (désir évident de rachat de la part de Lucrèce, recherche vaine de son identité de Gennaro) sont générateurs de pathétique et suscitent à la fois la pitié et l’admiration du spectateur – « Le monstre fera pleurer et cette créature qui faisait peur fera pitié et cette âme difforme deviendra presque belle à vos yeux… » (Hugo, Préface).

Mais la scène est aussi tragique : la fatalité s’y concrétise dans l’interdiction de la confidence, du fait du poids du passé (fatalité politique, familiale). Lucrèce semble sur la voie du rachat, mais ce rachat par la maternité est impossible parce que, si elle découvrait son identité, Gennaro risquerait d’être tué. L’héroïne est prisonnière de son lignage (qu’elle rappelle dans sa lettre), de son passé, de l’image que les autres ont d’elle (y compris son fils). En outre, Hugo lui refuse tout confident, la laisse dans une solitude inéluctable.

2. Les enjeux humains

Le court dialogue introduit dans la pièce des questions humaines profondes

Lucrèce pratique le mensonge depuis sa jeunesse (la lettre). Ici, encore une fois, elle dissimule alors que l’occasion lui était donnée de se révéler. Hugo pose la question : peut-on mentir indéfiniment à ceux qu’on aime pour les préserver ? (« ne cherche pas à me connaître […] avant le jour que je te marquerai »).

Le quiproquo pose le problème de l’identité : Gennaro ne connaît pas ses origines, alors même qu’il est face à sa mère. Par ailleurs, qui est Lucrèce : monstre ? mère sublime ? ou les deux ? Les personnages de Hugo sont des êtres fracturés, que la fatalité historique a fait doubles, ils ne sont pas en mesure de réaliser leur unité, qu’ils cherchent vainement à saisir. La fatalité historique redouble leur fatalité intérieure.

Conclusion

Lucrèce est certes un monstre criminel mais Hugo veut ici mettre en valeur son humanité, sensible à travers l’amour maternel et le sacrifice et il suscite notre pitié de spectateur pour deux personnages pris au piège de leur destinée ; à travers eux, il sonde les tréfonds de l’âme humaine. [Ouverture] Dans les romans de Hugo, on retrouve ce même désir de montrer que les mères, même si elles sont impures (comme la Fantine des Misérables, qui se prostitue), se rachètent par la permanence en elles d’un amour maternel qui est au-dessus des « autres espèces d’amour ».