Victor Hugo, "Regard jeté dans une mansarde", Les Rayons et les Ombres

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re S - 1re ES | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2013 | Académie : Moyen-Orient
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Célébrer la vie
 
 

Célébrer la vie • Commentaire

Poésie

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Liban • Mai 2013

Série ES, S • 16 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du poème de Victor Hugo : « Regard jeté dans une mansarde ».

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les idées directrices.

Poème régulier (genre) romantique (mouvement) qui décrit (type de texte) deux tableaux (sujet), qui argumente (type de texte) en faveur de l’humilité (sujet), lyrique (registre), structuré, contrasté, grandiose et simple (adjectifs), pour faire l’éloge de la simplicité (but).

  • Analysez le poème du point de vue de son contenu explicite. Visualisez ce qu’il décrit et dégagez les impressions produites par les tableaux.
  • Dépassez la description explicite pour dégager le sens implicite, l’éventuel « message » qu’elle suggère, mais aussi la sensibilité qu’elle révèle.
  • Servez-vous de votre réponse à la question et de la dissertation.

Pistes de recherche

Première piste : une argumentation objective ou partiale ?

  • Analysez la structure du poème.
  • Comparez les deux « tableaux » : montrez en quoi ils sont en contraste.
  • Recherchez les marques de la subjectivité de Hugo.
  • Jugez l’efficacité de l’argumentation : de quoi le poème est-il l’éloge ?

Deuxième piste : la confidence d’un poète romantique

  • Analysez les marques du lyrisme hugolien.
  • Quelles caractéristiques de la poésie romantique présente le poème ?
  • Analysez aussi les traits « traditionnels » de ce poème.

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Près de dix ans séparent Notre-Dame de Paris du recueil Les Rayons et les Ombres. Après la couleur locale du premier, roman médiéval populaire, avec ses personnages pittoresques et la cathédrale Notre-Dame, symbole du Moyen Âge, Les Rayons et les Ombres témoigne d’un changement d’inspiration : le lyrisme se colore d’intimité, d’attention au quotidien. [Présentation du texte] C’est de cette évolution que témoigne « Regard jeté dans une mansarde ». Hugo y compose deux tableaux contrastés : dans l’un, il évoque la grandeur, la splendeur de « l’Église » : c’est le monde des cathédrales, qui certes le fascine encore mais avec lequel il prend ses distances ; dans l’autre, il peint une mansarde, une simple « chambre » sous les toits dont la simplicité est à l’image des êtres et des choses vers lesquels le porte son lyrisme. [Annonce du plan] Le poème se lit d’abord comme une véritable argumentation, qui semble au premier abord équilibrée, comme si Hugo voulait avec objectivité mesurer les qualités des deux lieux [I]. Mais, tout en reconnaissant sa fascination pour le monde de la cathédrale, Hugo avoue sa préférence : poète romantique, il se livre à des confidences lyriques. Il ne s’agit pas d’un reniement de ses goûts passés, mais d’une évolution, comme d’autres poètes – du Bellay par exemple – ont pu en connaître. Ces quelques vers annoncent les engagements sociaux et humanitaires de l’homme des Misérables [II].

I. Une argumentation objective ou partiale ?

Hugo donne à son poème une structure argumentative : on a l’impression qu’il s’adresse, parfois solennellement, parfois plus familièrement, à un interlocuteur, qu’il s’agisse de lui-même ou de son lecteur.

1. Une structure claire : deux tableaux en contraste

  • Deux tableaux équilibrés. Le poème est construit de façon ferme et concise. En trois sizains, Hugo peint deux tableaux en contraste, de longueur équivalente : neuf vers pour « l’Église » et neuf autres pour la mansarde. Le vers 13 sert de transition et crée une attente : ce n’est qu’au vers suivant que Hugo précise explicitement le deuxième terme de l’opposition, « la chambre […] au bord d’un toit ».
  • Hugo prend soin de donner une certaine souplesse à la rigidité de cette structure antithétique. Le premier tableau s’ouvre sur une affirmation générale, avec l’énoncé de la thèse qu’il s’apprête à démontrer : « L’Église est vaste et haute ». Par la majuscule et l’article défini, par le présent de vérité générale, il donne à son propos une dimension universelle et irréfutable. Il illustre ensuite son affirmation par des exemples nombreux et spectaculaires. Les verbes sont toujours au présent (« suspend », « resplendit », « fait ») mais il s’agit presque d’un présent d’énonciation, comme si Hugo faisait défiler sous nos yeux un diaporama vertigineux avec les perspectives les plus variées sur la cathédrale : en haut, vers « les clochers », en bas, vers les « porches », dehors, devant « le portail » ou à l’intérieur avec « les vitraux ».
  • Après nous avoir étourdis par ce chatoiement d’images, Hugo marque un temps d’arrêt, un retour à l’argumentation par une opposition (« Mais ») et une dénégation (« ce n’est pas l’Église »). Ce renversement surprenant est atténué par une nouvelle énumération sur trois vers des beautés de la cathédrale et on oublierait presque que la chute du vers 9 (« fascine mes yeux ») est à la forme négative : « ce n’est pas l’Église […] qui fascine mes yeux ».
  • Ce « mes » est le premier indice de la présence et de l’implication de Hugo ; jusqu’alors, l’éloge de la cathédrale était apparemment impersonnel. Avec le « Non » qui ouvre le vers 10, Hugo prend nettement position. Il y a bien au vers 13 une concession qui semble rééquilibrer l’argumentation en faveur de la cathédrale (« Oui, l’édifice est beau »), mais le deuxième hémistiche, symétrique du premier, l’annule : la douceur l’emporte sur la beauté.

2. Une présentation impartiale et objective ?

Hugo a certes construit sa comparaison entre la cathédrale et la mansarde selon une structure équilibrée mais leur présentation n’est pas aussi objective qu’on l’attendrait d’un arbitre impartial.

  • La beauté inquiétante de la « cathédrale ». La cathédrale s’impose par son gigantisme. « Vaste », « haute », « énorme », elle rayonne, elle « resplendit » ; l’énumération des éléments architecturaux qui la soutiennent et la décorent (« clochers », « ogive », « portail », « voûtes » et « porches ») crée une impression de surabondance. Mais ce monde n’est pas à la mesure de l’homme : il sert de théâtre au combat entre le « ciel » et « l’enfer » ; c’est un monde de cauchemar, « sombre », « effrayant ». Même quand il reproduit la nature, avec des « fleurs », « des trèfles », des « gerbes » de pierre et sa « rose » (rosace) de verre, cet « édifice » reste minéral ; il imite la nature mais n’est pas la nature. C’est un spectacle fascinant pour les « yeux », mais Hugo semble désirer prendre de la distance par rapport à cette mise en scène théâtrale qui le dépasse et l’inquiète.
  • Un prétexte pour un éloge lyrique de la « mansarde ». Finalement, le titre du poème est un peu trompeur. Alors que Hugo s’est livré à un examen détaillé de la cathédrale, il lui suffit d’un « regard jeté dans une mansarde » pour être conquis par cette « chambre ». Il ne la décrit quasiment pas, sinon par une jolie comparaison où, cage ouverte « posée au bord d’un toit », elle se métamorphose en « un oiseau joyeux ». Curieuse mansarde sans occupant explicitement nommé, sans la moindre référence à la pauvreté obligée du lieu. Ce n’est pas la chambre sordide de la pauvre Fantine, mais plutôt la mansarde idéale d’un poète ou d’une grisette des Scènes de la vie de bohème de Murger, la mansarde d’où la petite Mimi fait entendre son « chant sonore et tendre ».

II. La confidence d’un poète romantique

À peine a-t-il entrevu cette chambre qu’il la quitte pour se laisser emporter sur les ailes du lyrisme dans une confidence sur ses aspirations profondes.

1. Hugo à cœur ouvert

  • Hugo laisse parler son « cœur » à la première personne (« j’aime », « je préfère ») et il multiplie les termes affectifs (« tendre », « joyeuse », « douce », « heureux »). Le vocabulaire descriptif, surabondant dans le premier tableau avec la mention de tous les motifs architecturaux de la cathédrale, ne se rapporte désormais qu’à des éléments de la nature (« mousse », « chêne », « algue », « prés », « falaise », « océan », « oiseau », « hirondelle »).
  • La cathédrale semblait « fourmiller » d’une vie inquiétante, mais ici, c’est une vie authentique, même ténue, comme le « nid », « l’hirondelle » ou le « vent des prés ». Quand Hugo écrit : « Tout vit, tout est plein d’âme », il exprime sa conviction la plus profonde et, poète animiste, il célèbre la nature et la vie sous toutes ses formes, animales (« hirondelle », « oiseau »), végétales (« chêne », « mousse », « algue »), éléments naturels (« vent », « falaise », « océan »).
  • À l’image du titre du recueil (Les Rayons et les Ombres), le poème est construit sur une vision manichéenne, marque du génie de Hugo. Poète de l’oxymore, il y fait cohabiter ou se battre « les anges » et « l’enfer », le « nid de mousse » ou les « falaises géantes », et ce jusqu’à son lit de mort et ses dernières paroles, dit-on : « C’est ici le combat du jour et de la nuit ».

2. Un poète romantique

  • Des airs de drame romantique. Hugo est le chef de file du drame romantique et ce poème est en quelque sorte une mise en scène des goûts dramatiques contradictoires qui l’habitent. Il multiplie les personnages : « anges », « vierges », démons ; tout y est d’ailleurs personnifié : « L’Église », le « soir » qui fait « fourmiller » de multiples créatures, « l’ogive » qui suspend ses trèfles, « la chambre » qui chante, « l’heureuse hirondelle ». C’est une mise en scène, tantôt à grand spectacle avec des tableaux grandioses, des plans panoramiques (la cathédrale, mais aussi « l’ouragan », « l’océan » avec ses « vagues béantes » et ses « falaises géantes »), tantôt avec des zooms sur des vies minuscules (« le nid de mousse », « l’algue obscure »).
  • À travers cette préférence affirmée pour le monde humble dont la « mansarde » est le symbole, on devine déjà l’engagement humanitaire et social au service des faibles que vont revendiquer les auteurs romantiques quand, la maturité venue, ils comprendront le rôle qu’ils peuvent et doivent jouer. En filigrane, on aperçoit Les Misérables, les enfants au travail de « Melancholia », les exilés politiques, les condamnés des prisons, les victimes d’une société insensible. Chez Hugo, cet engagement n’a pas de limite et avec humour, mais aussi avec sincérité, il affirme dans Les Contemplations (1856) : « J’aime l’araignée et j’aime l’ortie ».

3. Romantique mais sans outrance

  • Romantique, Hugo l’est encore et il le restera toute sa vie, mais apaisé et sans outrance dans ce poème. Ces trois sizains en alexandrins n’ont pas la nouveauté provocatrice qui était la marque du jeune Hugo. Il ne cherche pas à montrer une virtuosité acrobatique comme dans Les Djinns. Lui qui se vantera plus tard d’avoir « disloqué ce grand niais d’alexandrin » fait preuve ici de beaucoup de sagesse dans le rythme des vers. Il n’a pas davantage mis un « bonnet rouge à son vieux dictionnaire » et les images qu’il choisit sont assez discrètes, comme cette chambre « posée au bord d’un toit comme un oiseau joyeux ».

Conseil

Pensez, pour enrichir votre commentaire, à comparer le texte à commenter avec d’éventuels textes sources ou des textes qui présentent des points communs avec lui. Appuyez-vous sur ce que l’on appelle « l’intertextualité ».

  • Des réminiscences littéraires ? On pourrait même entendre dans le dernier sizain comme un écho du sonnet de Du Bellay, « Heureux qui comme Ulysse ». Humaniste déçu par la Rome de la Renaissance, Du Bellay regrette la simplicité, la douceur de son pays natal : « Plus [me plaît] mon petit Liré que le mont Palatin,/Et plus que l’air marin la douceur angevine. » Chez Hugo aussi, le dernier sizain est construit sur un jeu d’opposition et de comparaison (« moins que », « plus que »), avec la préférence donnée à la ténuité, la simplicité et il s’achève aussi sur une note marine : les deux poètes opposent « l’air marin » ou le « splendide océan » à la douceur du pays natal et au fragile bonheur de l’hirondelle.

Conclusion

« Regard jeté sur une mansarde » n’appartient pas aux pièces les plus connues de Hugo. Il n’y déploie pas la force visionnaire et épique de La Légende des siècles, il ne fait pas entendre le lyrisme élégiaque des Contemplations, ni la verve satirique et polémique des Châtiments. Ce poème marque une pause, un moment de confidence où, sans se renier, toujours romantique, il se sent disponible pour d’autres engagements d’homme et de poète.