Annale corrigée Commentaire littéraire Ancien programme

Voltaire, Dictionnaire philosophique

Des hommes ou des bêtes ? • Commentaire

6

fra1_1806_07_08C

France métropolitaine • Juin 2018

Séries ES, S • 16 points

Des hommes ou des bêtes ?

Commentaire

Vous commenterez l'article « Bêtes » extrait du Dictionnaire philosophique de Voltaire (texte C).

Se reporter au document C du corpus.

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Article de dictionnaire – pamphlet – dialogue (genres) qui argumente sur (type de texte) les aptitudes des animaux (sujet) [plaidoyer], et sur la cruauté des hommes (sujet) [réquisitoire], polémique, didactique (registres), rigoureux, vivant, convaincant, caractéristique des Lumières (adjectifs), pour réfuter la thèse des « machinistes (= Descartes), défendre la cause des bêtes, dénoncer la cruauté des hommes, rendre compte de sa vision du monde (buts)

Pistes de recherche

Première piste : Plus un pamphlet qu'un article de dictionnaire !

Analysez la forme du texte : demandez-vous s'il présente les caractéristiques usuelles de l'article de dictionnaire.

Identifiez et analysez sa forme. A qui s'adresse Voltaire ?

Étudiez son registre dominant et analysez-en les caractéristiques.

D'où vient sa vivacité ?

Deuxième piste : Une démonstration rigoureuse par l'évidence

Étudiez la structure du texte et sa rigueur.

Quel type d'argumentation utilise Voltaire (directe ? indirecte ?) ?

Quelles sont les composantes de cette argumentation ?

Troisième piste : L'esprit et les convictions d'un philosophe des Lumières

En quoi le ton de l'article répond-il aux goûts du siècle de Voltaire ?

Montrez que le texte répond au type de raisonnement cher aux Lumières.

Quelle vision du monde propose ici Voltaire ?

Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

La question de l'homme : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

conseil

Lisez très attentivement le paratexte qui précède le texte, observez sa date et faites appel à vos connaissances d'histoire littéraire ; cela évite des contresens et des anachronismes et éclaire les enjeux du texte.

[Amorce] En 1764, Voltaire se donne un nouveau moyen pour ses combats de philosophe contre les ennemis des Lumières : il écrit le Dictionnaire philosophique ou La Raison par alphabet, dans lequel il mène une guérilla tous azimuts contre la bêtise, l'obscurantisme, les préjugés. [Présentation du texte] Dans l'article « Bêtes », il pointe son arme contre le philosophe Descartes qui, au siècle précédent, a formulé la théorie des animaux machines : ils se contenteraient de répondre à des stimuli par des réactions purement physiques, instinctives, comme une mécanique. L'homme, lui, doté du langage, pense, raisonne et éprouve des sentiments. [Annonce des axes] On est loin de la forme et du ton attendus dans un article de dictionnaire… : c'est un réquisitoire brutal et ironique contre Descartes [I] et un plaidoyer convaincant et persuasif pour les Bêtes [II], caractéristique de l'esprit des Lumières : qui sont les Bêtes les plus à craindre ? Nos chiens, nos loups ou l'homme « barbare » dont l'arrogance, l'égoïsme, le sadisme sont toujours prêts à se réveiller ? [III]

I. Plus un pamphlet qu'un article de dictionnaire !

On attend d'un dictionnaire des informations objectives.

1. Un dialogue imaginaire vivant et dynamique

Mais l'article, signalé par son « entrée » (« Bêtes »), prend plutôt la forme provocatrice d'un dialogue polémique contre un adversaire jamais nommé mais vite identifiable : Descartes, qui a « dit que les bêtes sont des machines privées de connaissance et de sentiments ».

Avec une grande liberté de ton, Voltaire entame un dialogue imaginaire et sans concession avec le vénérable Descartes, disparu depuis plus d'un siècle. Il juxtapose de courts paragraphes, sans connecteurs logiques, comme autant d'assauts d'escrimeur avant de porter le dernier coup. Avec une véhémence indignée, il interpelle le philosophe qu'il tutoie familièrement.

2. Le ton du polémiste

Les questions rhétoriques s'accumulent dans le deuxième et le troisième paragraphes pour montrer l'absurdité de la thèse cartésienne, dynamisées par des interjections ou l'exclamation de la première phrase, que Voltaire termine par un désinvolte « etc. » qui fait de Descartes un radoteur.

Voltaire s'autorise les insultes méprisantes : la « pauvreté » de la thèse « impertinente » (= absurde) de Descartes lui fait « pitié » ; il réduit son adversaire aux affirmations qu'il vient de démolir : Descartes n'est plus qu'un « machiniste », autant dire un songe-creux sans cervelle.

Voltaire donne des ordres à l'impératif à son adversaire, comme s'il l'avait devant lui : « Porte donc le même jugement », « Ne suppose pas », « Réponds-moi », mais c'est toujours Voltaire qui fait les questions… et les réponses !

3. La vivacité du réquisitoire

Pour alléger la tension du réquisitoire, Voltaire y incorpore des exemples qui lui donnent un côté concret, vivant : un « oiseau » qui adapte son nid à l'espace dont il dispose, un « chien de chasse » ou un « serin » qu'il aurait bien improbablement dressés… Ce petit monde familier bouge, chante, aboie et Voltaire s'amuse à décrire ces scènes avec vivacité, multipliant les verbes d'action, les détails comme ce chien qui « a perdu » son maître et le retrouve « avec des cris, des sauts, des caresses ».

Après des exemples positifs et rassurants, Voltaire nous fait assister à une scène « barbare » et révoltante, la dissection d'un chien « vivant » cloué sur une table, avec force détails anatomiques et termes scientifiques médicaux (« veines mésaraïques », « organes », « nerfs »).

II. Une démonstration rigoureuse par l'évidence

Cette vivacité et cette agressivité provocatrice n'empêchent pas une argumentation rigoureuse, qui donne au texte son allure didactique.

1. Un modèle d'introduction

Le premier paragraphe est, au plan rhétorique, un modèle d'introduction.

D'une part il expose de façon claire et concise la thèse de Descartes « Les bêtes sont des machines » pour la réfuter d'emblée avec mépris sur un mode exclamatif particulièrement dynamique : « Quelle pitié, quelle pauvreté […] ! »

D'autre part il annonce clairement le plan qu'il va suivre pour étayer sa réfutation de l'absence, chez les animaux, de « connaissance », de « sentiment » et de capacité d'apprentissage.

2. Double réfutation de la thèse adverse

Le deuxième paragraphe démontre la capacité de « connaissance » et d'apprentissage des animaux par trois exemples : la construction de nids différents, le dressage d'un chien et l'éducation musicale d'un serin… L'oiseau sait s'adapter à l'environnement ; le chien et le serin peuvent suivre des « leçons » de discipline ou de chant. Exemples d'autant plus convaincants qu'ils font appel à des réalités familières que Voltaire nous met sous les yeux en se servant de démonstratifs (« cet oiseau », « ce chien de chasse »)…

Le deuxième et troisième paragraphe s'attachent à prouver l'existence de « sentiment » chez l'animal. Deux exemples parallèles se succèdent et se renforcent : Voltaire qui « entre » chez lui l'air affligé et retrouve « avec joie » un papier égaré et le chien qui, lui aussi, « entre dans la maison », cherche « inquiet » son maître et le retrouve avec « joie ». Par l'usage de circonstances analogues, de manifestations d'inquiétude identiques, de reprises de termes, Voltaire marque des points : homme et bêtes sont dotés de sentiments.

3. Une conclusion énergique

Le dernier paragraphe ajoute une nouvelle preuve par l'exemple : la dissection d'un chien vivant révoltante met en évidence la présence de « nerfs » et de « veines » chez le chien. Hommes et bêtes sont donc bâtis de la même façon et cette organisation leur permet d'éprouver souffrance morale et physique.

La démonstration se clôt vivement sur une apostrophe vigoureuse (« machiniste ») et deux questions rhétoriques encadrées par de vives injonctions sans appel à l'impératif (« Réponds/Ne suppose point ») et une expression dévalorisante (« impertinente contradiction »), qui font la synthèse de la pensée de Voltaire sur les animaux et la « nature ».

III. L'esprit d'un philosophe des Lumières

1. Le ton léger pour traiter de sujets sérieux et une approche rationnelle

Voltaire connaît son public, amateur comme lui de bons mots et de conversation brillante ; les sujets sérieux doivent être traités avec une légèreté et une ironie mordante plaisantes à décoder.

Les exemples et la démarche expérimentale proposés dans l'article sont conformes à la recherche de l'approche rationnelle, empirique qui caractérise la pensée des Lumières. Observer sans préjugés le comportement des animaux impose au bon sens l'évidence : ils ont des sentiments, des connaissances et peuvent apprendre.

2. Des idées chères aux Lumières

Voltaire refuse l'anthropocentrisme qui consiste à faire de l'homme la mesure de toute chose. C'est le but même de l'article : l'homme n'est pas fondamentalement différent de l'animal et il vaut la peine de rabattre son arrogance qui lui fait croire qu'il a été créé à l'image de Dieu.

Voltaire n'a pas d'illusion sur la nature humaine fondamentalement perverse mais il croit aussi, avec un optimisme relatif, à l'utilité de l'éducation : les bêtes peuvent apprendre, les hommes aussi. Le projet de l'Encyclopédie et du Dictionnaire philosophique est éducatif et cette question est au cœur des préoccupations des philosophes.

Voltaire enfin se refuse à toute référence métaphysique. Il s'appuie en philosophe sur l'observation du comportement humain et animal et sur ce que lui apprennent les dissections anatomiques qui révèlent chez l'homme et l'animal « les mêmes organes de sentiment ». Il se réfère à une notion assez vague : la « nature », principe organisateur du monde qui s'intègre à ses croyances déistes en un dieu assez peu investi dans sa création : aux hommes de chercher les voies du bonheur sur terre.

Conclusion

[Synthèse] Dans cette contestation du « machiniste » Descartes qui prend la forme d'un faux article de dictionnaire et ressemble plus par son ton et sa structure à un apologue, Voltaire rejoint La Fontaine, qui, comme lui, moraliste, [Ouverture] disait de ses Fables : « Je me sers d'animaux pour instruire les hommes », pensant que les comportements animaux ressemblaient fort aux comportements humains. Voltaire lui donne entièrement raison quand il affirme la supériorité affective et morale d'un chien.

Accéder à tous les contenus
dès 6,79€/mois

  • Les dernières annales corrigées et expliquées
  • Des fiches de cours et cours vidéo/audio
  • Des conseils et méthodes pour réussir ses examens
  • Pas de publicités
S'abonner