Voltaire, L'Ingénu, chapitre I

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Voltaire, L’Ingénu – Voltaire, esprit des Lumières
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Voltaire, L’Ingénu, chapitre I

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

Monsieur le Bailli1, qui s’emparait toujours des étrangers dans quelque maison qu’il se trouvât et qui était le plus grand questionneur2 de la province, lui dit en ouvrant la bouche d’un demi-pied3 : « Monsieur, comment vous nommez-vous ? – On m’a toujours appelé l’Ingénu4, reprit le Huron5, et on m’a confirmé ce nom en Angleterre, parce que je dis toujours naïvement ce que je pense, comme je fais tout ce que je veux.

– Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en Angleterre ? – C’est qu’on m’y a mené ; j’ai été fait, dans un combat, prisonnier par les Anglais, après m’être assez bien défendu ; et les Anglais, qui aiment la bravoure, parce qu’ils sont braves et qu’ils sont aussi honnêtes que nous, m’ayant proposé de me rendre à mes parents ou de venir en Angleterre, j’acceptai le dernier parti, parce que de mon naturel j’aime passionnément à voir du pays.

– Mais, monsieur, dit le Bailli avec son ton imposant, comment avez-vous pu abandonner ainsi père et mère ? – C’est que je n’ai jamais connu ni père ni mère », dit l’étranger. La compagnie s’attendrit, et tout le monde répétait : Ni père, ni mère ! « Nous lui en servirons, dit la maîtresse de la maison à son frère le prieur ; que ce monsieur le Huron est intéressant ! » L’Ingénu la remercia avec une cordialité noble et fière, et lui fit comprendre qu’il n’avait besoin de rien.

« Je m’aperçois, monsieur l’Ingénu, dit le grave6 Bailli, que vous parlez mieux français qu’il n’appartient à un Huron. – Un Français, dit-il, que nous avions pris dans ma grande jeunesse en Huronie, et pour qui je conçus beaucoup d’amitié, m’enseigna sa langue ; j’apprends très vite ce que je veux apprendre. J’ai trouvé en arrivant à Plymouth7 un de vos Français réfugiés que vous appelez huguenots8, je ne sais pourquoi ; il m’a fait faire quelques progrès dans la connaissance de votre langue ; et dès que j’ai pu m’exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre pays, parce que j’aime assez les Français quand ils ne font pas trop de questions. »

Voltaire, L’Ingénu, chapitre I (extrait), 1767.

1. Bailli : Officier royal qui rend la justice au niveau local.

2. Questionneur : qui pose sans cesse des questions.

3. Pied : ancienne unité de mesure (environ 32 cm). Un demi-pied : 16 cm.

4. Ingénu : a. Qui fait preuve d’une sincérité innocente et naïve. b. Né de parents libres, libre.

5. Huron : Peuple indien établi dans la région des Grands Lacs, en Amérique du Nord, les Hurons sont pacifiques, sédentaires, vivant de chasse et d’agriculture.

6. Grave : Sérieux.

7. Plymouth : Port de commerce du sud-ouest de l’Angleterre.

8. Huguenots : Surnom donné aux Protestants. À la suite de la révocation de l’Édit de Nantes en 1685, de nombreux protestants ont dû s’exiler pour fuir les persécutions et conversions forcées au catholicisme.

2. question de grammaire.

Dans la partie de phrase suivante, donnez la voix, le mode et le temps des verbes puis expliquez l’accord du participe passé, s’il y en a : « C’est qu’on m’y a mené ; j’ai été fait, dans un combat, prisonnier par les Anglais, après m’être assez bien défendu […] »

CONSEILS

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Vous devez faire apparaître clairement les passages dialogués, en distinguant bien les personnages (le Bailli, le Huron, sans oublier la « maîtresse de maison », Mlle de Kerkabon).

Observer bien la ponctuation afin de prononcer avec l’intonation correcte les questions du bailli ou les exclamations des personnages.

Quand les phrases sont longues, servez-vous des nombreuses virgules (pauses très brèves) ou points-virgules (pauses plus marquées) pour reprendre votre respiration, sans intonation descendante pour conserver l’unité de la phrase.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Rappelez que nous sommes au début du conte, et que le personnage de l’Ingénu nous apparaît pour la première fois comme il apparaît pour la première fois aux protagonistes du récit.

Analysez comment Voltaire utilise le dialogue pour transmettre des informations utiles au lecteur, qui entre dans le récit, tout en dressant un portrait du héros et en amorçant une réflexion critique propre au conte philosophique voltairien.

2. La question de grammaire

Les formes verbales peuvent être simples ou composées de deux voire trois éléments, parfois séparés par des adverbes. Il faut relever le pronom réfléchi des verbes pronominaux (se défendre).

L’accord du participe passé dépend de l’auxiliaire ; il y a des règles propres aux verbes pronominaux.

Corrigé

PRÉSENTATION

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Dans le conte philosophique L’Ingénu (1767), Voltaire raconte les aventures d’un Indien d’Amérique découvrant la France sous le règne de Louis XIV. Ce récit permet de diffuser ses idées philosophiques sur un ton plaisant.

[Situer le texte] L’extrait est situé dans le premier chapitre. Le Huron débarque sur la côte bretonne, où il est accueilli par un prieur et sa sœur. Lors du dîner que ces derniers organisent en l’honneur de leur hôte, le Bailli – « le plus grand questionneur de la province » – soumet l’Ingénu à un véritable interrogatoire.

[En dégager l’enjeu] À travers un échange à valeur informative, typique d’un début d’ouvrage, Voltaire dresse le portrait satirique du Bailli en regard de celui, idéalisé, de l’Indien en philosophe ; ce faisant, il annonce les grands enjeux critiques du conte philosophique.

Explication au fil du texte

1. L’Ingénu ou le philosophe naturel (l. 1-14)

des points en +

Voltaire a déjà donné un nom empreint de naïveté au héros éponyme de Candide. Toutefois, « ingénu » possède un sens positif que « candide » ne possède pas.

Voltaire brosse un portrait satirique du Bailli : l’homme est dévalorisé par le terme de « questionneur » et la brutalité de son comportement est sous-entendue par le verbe « s’emparer ». Les questions qu’il pose tout au long du dialogue témoignent du fait qu’il dirige l’entretien. Il porte d’abord sur le nom du héros – un adjectif substantivé (« l’Ingénu »), comme dans de nombreux contes. Si le nom a été attribué par d’autres (« on » × 2), le pronom sujet « je » montre que l’Indien en assume pleinement les deux sens, car ils le caractérisent bien (« toujours », « tout ») : « naïveté » et indépendance d’esprit et d’action (« tout ce que je veux »).

La deuxième question du Bailli met en valeur le caractère exceptionnel de l’aventure de l’Indien (incise « étant né Huron », « avez-vous pu »), en pointant l’invraisemblance assumée du genre du conte, mais elle traduit également une condescendance méprisante liée à l’égocentrisme du notable, reflet sans doute d’un défaut plus largement partagé : l’ethnocentrisme européen.

La réponse de l’Ingénu justifie sa venue en Europe par des circonstances précises (complément d’agent : « par les Anglais » ; nombreux compléments circonstanciels : lieu : « dans un combat », temps : « après… défendu » : trois subordonnées causales.) L’Indien se distingue ainsi par un discours rationnel, précis, caractéristique du raisonnement philosophique.

Dans la première partie de sa réponse, l’Indien est en fonction objet (« m’ » x 3 et « me ») ou sujet passif (« j’ai été fait »), montrant son statut de prisonnier. Dans la fin de la phrase, l’Indien devient sujet (« je » et « j’ »), mettant en valeur sa liberté retrouvée, qui le caractérise.

Voltaire en profite pour dresser avec brièveté un éloge des Anglais, que l’Ingénu compare aux Hurons : « bravoure » et « braves » (deux mots de la même famille) ; « aussi honnêtes que nous ». Le héros parait également comme avide de savoir (adverbe « passionnément »), autre qualité d’un philosophe.

2. Le mystère de l’Indien apparemment orphelin (l. 15-22)

Le Bailli, toujours moqué avec son ton « imposant » soulignant son manque de courtoisie, prouve qu’il a une conception morale étriquée et qu’il est dans l’incapacité de penser ou de réagir hors de ce cadre limité. Le Huron, dans sa réponse, lui oppose une réalité simple : il semble qu’il soit orphelin de père et de mère – ce qui, indirectement, fait apparaître la question du Bailli comme une grossière maladresse. Cet aveu prépare, par ailleurs, le coup de théâtre que sera la révélation sur la naissance du héros.

Les mêmes termes désignant les parents sont encore repris par les participants au dîner. Voltaire se moque d’eux en soulignant le caractère unanimement (« la compagnie », « tout le monde ») sentimental (« s’attendrit ») de leur réaction. Sans tenir compte du désir du Huron, en fonction d’objet à la 3e personne (« nous » : sujet, « lui » : complément d’objet indirect), Mlle de Kerkabon propose de remplacer ses parents, comme si elle infantilisait l’Indien. Ce dernier lui oppose son désir d’autonomie (« il n’avait besoin de rien ») et Voltaire le pare de vertus supplémentaires : aimable (« remercia », « cordialité »), « noble et fièr[e] ».

3. Critique de l’intolérance et de la torture (l. 23-32)

La dernière question du Bailli, soupçonneuse, permet de justifier aux yeux du lecteur le français parfait du Huron. Une nouvelle qualité de l’Ingénu est mise en valeur (« j’apprends très vite ») : sa vive intelligence. Son apprentissage est rendu vraisemblable par la multiplicité des compléments circonstanciels de temps : « dans ma grande jeunesse », « en arrivant à Plymouth », « dès que… ».

L’auteur en profite cependant pour critiquer de façon détournée l’intolérance instituée en France. Il met à nouveau en parallèle l’Huronie et l’Angleterre, montrées comme des terres d’accueil ; la formule « je ne sais pourquoi » est ambigüe car elle peut porter sur l’étymologie de « huguenot » ou, plutôt, sur la politique d’intolérance qui a conduit un « huguenot » à se réfugier à Plymouth. L’ignorance du Huron devient ironique, permettant à Voltaire de critiquer la France intolérante.

des points en +

Voltaire a plusieurs fois condamné la pratique de la torture, notamment dans l’article « Torture » de son Dictionnaire philosophique (1764).

Voltaire joue encore du double sens dans la subordonnée : « parce que j’aime assez les Français quand ils ne posent pas trop de questions ». La manie « questionneuse » du Bailli est mise en relief de façon satirique (adverbe « trop »), et permet à l’Ingénu de couper court à la conversation, fermement et poliment. Toutefois, le Bailli est un officier de justice et, si l’on se place de son côté, la « question » peut aussi bien être une simple interrogation que la torture, pratiquée sous l’ancien régime, pour faire avouer un criminel. À travers ce reproche apparemment comique, l’auteur se permet une critique voilée de l’usage de la torture que les Anglais, eux, ont interdite.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] À travers les paroles du Huron, Voltaire développe le portrait de l’Indien philosophe, paré de multiples qualités à l’inverse du Bailli, dont Voltaire épingle le manque de courtoisie. Est aussi amorcée avec subtilité l’opposition entre une Angleterre idéalisée, dont l’Huronie serait un reflet, et une France marquée par l’intolérance et les préjugés.

[Mettre le texte en perspective] Par sa pensée sans préjugés et sa naïveté, le personnage du Huron, tant par ses paroles que par ses actions, permet à Voltaire tout au long du conte de développer une critique de la société française. Le Bailli, dont le ton soupçonneux agace l’Ingénu, deviendra un de ses plus farouches ennemis. Le mystère des parents de l’Ingénu sera résolu de façon romanesque, avec la découverte du lien de parenté entre l’Indien et le prieur.

2. La question de grammaire

des points en +

« C’est » est un présentatif, comme « il y a » ou « voici » : il met en valeur ce qui le suit.

« C’est qu’on m’y a mené ; j’ai été fait, dans un combat, prisonnier par les Anglais, après m’être assez bien défendu […] »

Verbe

Voix

Mode

Temps

Mener

active

indicatif

passé composé

Faire

passive

indicatif

passé composé

Se défendre

pronominale

infinitif

passé

Le participe passé « mené », construit avec l’auxiliaire « avoir », s’accorde avec le pronom personnel COD masculin singulier « m’ » (= l’Ingénu), placé avant le verbe.

Le participe passé « fait », construit avec l’auxiliaire « être », s’accorde avec « j’ », pronom personnel sujet masculin singulier (« j’ » = l’Ingénu).

« Se défendre » étant un verbe pronominal de sens réfléchi, « défendu » s’accorde avec le pronom réfléchi COD « m’ », placé avant le verbe.

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année et expliquer les raisons de votre choix. L’examinateur vous posera des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Vous avez choisi pour l’entretien Lettres persanes de Montesquieu. Qu’apporte le choix de personnages étrangers dans les deux ouvrages ?

2 Quels points communs et quelles différences, d’un point de vue formel, relevez-vous entre les Lettres persanes et L’Ingénu ?

3 Quelles critiques émises par Montesquieu au sujet de la société de son temps vous paraissent toujours actuelles ? Lesquelles semblent faire écho à celles énoncés par Voltaire ?