Vous êtes chargé(e) de prononcer un discours pour l'inauguration de la semaine de la poésie

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens
Type : Écriture d'invention | Année : 2016 | Académie : Pondichéry

 

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Pondichéry • Avril 2016

Série L • 16 points

Célébrer les hommes et le monde

Écriture d’invention

 Vous êtes chargé(e) de prononcer un discours pour l’inauguration de la semaine de la poésie. Vous y affirmerez que les poèmes peuvent trouver leur matière dans les sujets les plus ordinaires.

Vous illustrerez votre réflexion d’exemples tirés de vos lectures et de votre culture personnelle. Votre texte comportera 60 lignes au minimum.

Le candidat peut s’appuyer sur les textes reproduits ici.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Sujet : « matière (= sujets)/poèmes ». Les sujets/thèmes de la poésie.

Genre du texte à produire : « discours pour l’inauguration ». Vous devez respecter les caractéristiques formelles de ce genre : adresse au destinataire, implication de celui qui parle, du destinataire.

Forme de discours : « affirmerez » indique un texte argumentatif. La thèse est : Les poètes peuvent s’inspirer des thèmes les plus quotidiens.

Situation d’énonciation : Qui ? « vous » ; à qui ? un public de personnes intéressées par la poésie (poètes, intellectuels, critiques littéraires, élèves…).

Niveau de langue : correct, voire soutenu.

« Définition » du texte à produire, à partir de la consigne :

Dialogue (genre), qui argumente sur (type de texte) les sujets d’inspiration des poètes (thème), ? (registre), vivant, documenté (adjectifs), pour déterminer la source de l’inspiration poétique (but).

Chercher des idées

La thèse

Problématique : « Pourquoi les poètes ont-ils raison de s’inspirer de la réalité ordinaire ? ».

Cela suggère que l’orateur s’oppose à une thèse (inverse) qui soutient que la poésie, genre essentiellement noble, doit s’inspirer de sujets élevés.

Quelques arguments

Le poète vit dans la réalité quotidienne dont il doit rendre compte.

Les objets, les événements, le quotidien présentent des aspects poétiques que le poète doit « dévoiler », « redynamiser » et transfigurer.

Le poète pour cela dispose d’un outil magique : le langage poétique.

La réalité quotidienne peut aborder les sujets les plus sérieux.

Choix à faire

Votre identité : poète ou personnage officiel (ministre de la Culture…).

Le registre : les circonstances suggèrent un ton lyrique par endroits.

 Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

 La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Chaque année, après le long sommeil de l’hiver, les poèmes refleurissent grâce à notre Semaine de la Poésie, dont nous célébrons le dixième anniversaire.

Cette année, notre comité a choisi de braquer les projecteurs sur une poésie dont les créateurs se considèrent comme cet « anonyme […] vêtu comme n’importe quel autre homme soucieux » de peindre le monde tout simplement mais « si merveilleusement ». Oui, nous avons décidé d’oublier les sujets nobles et sublimes pour proposer un défi : les concurrents de notre concours devront trouver leur inspiration dans les réalités les plus quotidiennes, les plus insignifiantes : une « araignée », une « ortie », des « fenêtres », un « buffet », « les soirs bleus d’été », le pain, un « chiffon », un « soulier laissé là par quelque mendiant », un « père, homme de bien, pur, simple », illustres modèles signés Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Ponge, Wexler ou F. Coppée…

Quelle idée, me direz-vous ! Hé bien, nous sommes partis du constat que les jeunes lisaient de moins en moins de poésie. « Qu’avons-nous à faire de ces grandes envolées ampoulées et dépassées ? » protestent-ils. Notre Semaine est une façon de tordre le cou à ces clichés et de montrer que « tout a droit de cité en poésie », comme le proclame Victor Hugo. Car qu’est-ce qu’un poète ? Un artiste, comme le peintre… Et que fait le peintre ? Il reproduit le monde qui l’entoure : Van Gogh peint des fleurs ou une nuit étoilée, Murillo un jeune mendiant, Cézanne des pommes et des biscuits. Pourquoi le poète n’agirait-il pas de même ? « Je ne trempe pas ma plume dans un encrier mais dans la vie », confessait Cendrars. « À ce compte, nous sommes tous poètes ! » direz-vous. Oui, nous sommes tous poètes ! Encore faut-il savoir « poétifier » le monde de tous les jours… La poésie réside non dans les sujets que l’on choisit, mais dans le « traitement » qu’on leur applique. Le poète les reproduit en les transfigurant… Pour reprendre une boutade récente du médiatique Daniel Picouly : « Les idées, c’est comme les gosses, il ne suffit pas de les avoir, il faut les élever ! »

Le poète ne décrit pas, il « dévoile » le monde, en traduit les secrets ! Écoutons Cocteau : « L’espace d’un éclair nous voyons un chien, un fiacre, une maison pour la première fois. Voilà le rôle de la poésie. Elle dévoile dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement. » Cendrars nous fait voir dans « les chapeaux des femmes qui passent […] des comètes dans l’incendie du soir », Apollinaire transfigure notre tour Eiffel en « Bergère » entourée de son « troupeau des ponts [qui] bêle »… Évoquer dans un poème une fleur – violette ou colchique ! −, c’est façonner par la magie du langage un objet nouveau. « Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, […] musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. »… Voilà, nous dit Mallarmé, la véritable fonction créatrice du langage poétique. Est poète celui qui extrait les « Fleurs » du « mal », et peut s’exclamer comme Baudelaire apostrophant Paris : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ! »… À travers les sujets souvent méprisés du quotidien, le poète dessine insensiblement une allégorie et touche à l’essentiel de ce qui fait la condition humaine… « L’Horloge » de Baudelaire n’est plus un simple objet du quotidien ; elle devient le « dieu sinistre, effrayant, impassible », qui harcèle le poète, l’image allégorique de la fuite du temps qui conduit inéluctablement à la mort. Personnifiée par la magie de la poésie, elle lance son avertissement à tous les hommes !

N’oubliez pas, jeunes concurrents, que le poète est un créateur ! Véritable voyant, il sait rapprocher les réalités les plus diverses, tisser des liens étranges entre les petites choses de la réalité pour créer des mondes nouveaux qui enchantent ! Alors enchantez-nous ! Soyez voyants, soyez les magiciens qui nous font découvrir les arcanes insoupçonnés de notre quotidien ! Prenez le parti des choses !

Mais j’ai trop parlé… Place aux jeunes ! Et merci à vous tous de venir partager avec nous l’amour de la poésie.