Vous êtes un objet cher à votre propriétaire. Après vous être présenté, vous dénoncez la manière dont il vous traite

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Année : 2014 | Académie : Nouvelle-Calédonie
Corpus Corpus 1
L’habit fait l’homme

L’habit fait l’homme • Invention

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Question de l’homme

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Nouvelle-Calédonie • Novembre 2014

La question de l’homme • 14 points

Écriture d’invention

> Vous êtes un objet cher à votre propriétaire. Après vous être présenté, vous dénoncez la manière dont il vous traite et vous utilise.

Votre texte sera structuré autour d’arguments précis et illustrés qui ouvriront sur une réflexion de portée générale (maxime, sentence, morale…).

Le candidat peut s’appuyer sur les textes reproduits dans le sujet no 29.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

  • Sujet : « la manière dont [votre propriétaire] vous traite et vous utilise ».
  • Genre du texte : « illustrés » indique qu’il faut des exemples précis de ce traitement ; « qui ouvriront sur une réflexion de portée générale » indique qu’il faut en tirer une leçon, il s’agit d’une sorte d’apologue.
  • Type de texte : « dénoncez », « arguments » indiquent que le texte est argumentatif. Mais l’objet doit aussi décrire son sort : le texte est donc aussi descriptif et éventuellement narratif.
  • Situation d’énonciation : Qui ? « un objet », qui devient je (1re personne).
  • Niveau de langue et registre ne sont pas précisés.
  • « Définition » du texte à produire, à partir de la consigne.

Discours d’un objet (genre), qui argumente sur (type de texte) son sort (thème), ? (registre), illustré d’exemples (adjectif), pour dénoncer le traitement qu’il subit (buts).

Chercher des idées

Les choix à faire

  • L’identité de l’objet : choisir un objet familier (portable, stylo, cartable, peigne, ordinateur, vélo…), comme la robe de chambre de Diderot.
  • Sa personnalité : l’objet doit avoir un caractère, des sentiments.
  • Ses rapports avec son propriétaire : il peut se plaindre tout en montrant un peu d’affection, exprimer de la rancune, souhaiter se venger…
  • Arguments : ce sont les griefs de l’objet (manque de respect, de reconnaissance ; excès de « travail »…). Ils doivent être assortis d’anecdotes.
  • La « morale » : constatations sur la vie, l’ingratitude (du propriétaire), la misère de la condition d’objet, les hommes en général, le bonheur…

La forme

  • Le registre : « dénoncez » permet plusieurs registres, polémique, tragique, pathétique, élégiaque, ironique. La situation permet le comique.
  • La façon de parler de l’objet dépend de sa nature et de son propriétaire. Un stylo Mont-Blanc ne parlera pas comme un bic ; un cartable de lycéen aura un vocabulaire différent de celui de l’attaché-case d’un cadre.
  • L’expression de la « morale » : « maxime, sentence, morale », formes brèves, consistent à dire le maximum de choses avec le minimum de mots. Elle doit comporter les faits d’écriture de la généralisation.

>Pour réussir l’écriture d’invention: voir guide méthodologique.

>La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Observez

Faits d’écriture de la généralisation : présent de vérité générale, notions morales, etc.

C’est bien la peine d’avoir été créée avec autant de soin pour être ainsi malmenée. Entendez-moi bien : je ne demande pas de traitement de faveur par rapport à mes consœurs, et je suis tout à fait consciente d’être née aussi bien pour resplendir que pour souffrir. Toute paire d’escarpins qui se respecte sait que, quoiqu’elle doive être élégante à tout instant, il est aussi de sa nature de se faire piétiner : c’est là notre condition, aussi ingrate que brillante. Mais il me semble que l’heureux propriétaire d’un accessoire aussi raffiné que moi devrait avoir un peu plus conscience de ce qu’il doit à son acquisition.

Il suffit de me regarder : finement brodée de fils scintillants, je brille de mille feux. Quant à l’assemblage de mes couleurs ! Le rouge vermeil se mêle à l’ocre et au mordoré, formant des motifs splendides. Voyez ensuite mon délicat dénivelé qui rehausse plaisamment le pied de ma propriétaire, de sorte à galber subtilement le mollet. Je ne me contente pas de lui faire gagner ainsi de précieux centimètres : c’est toute une allure que je lui donne ! Mes courbes élancées donneraient de la distinction à la plus disgraciée. Non, vraiment, on ne peut pas dire que j’aie manqué de bonnes fées le jour de ma conception.

Hélas, ma vie n’est que la succession de deux situations également douloureuses, quoique rigoureusement opposées. Je suis tellement précieuse aux yeux de ma propriétaire qu’elle ne me sort que rarement de ma boîte, de peur de m’abîmer prématurément. Mon univers se limite donc presque toujours à quatre murs de carton plongés dans l’obscurité la plus totale. Il est vrai que je n’ai pas froid, et que je suis bien au sec. Mais quel ennui ! Être ainsi claquemurée dans un espace aussi réduit et inconfortable donnerait de l’intrépidité à l’esprit le moins aventureux ! Il m’est même arrivé, dans mes moments de désespoir, de souhaiter devenir une hideuse paire de baskets, pour avoir enfin l’occasion de respirer à l’air libre. Bref, pour être autre chose que de merveilleux escarpins qui se ratatinent de beauté et d’ennui dans leur boîte.

Mais parfois, ma propriétaire m’extirpe de mon cercueil obscur. Je vous laisse imaginer le fol espoir dont j’ai été saisie la première fois que cela m’est arrivé. J’ai cru que j’allais pouvoir briller en société, que j’allais enfin m’illustrer dans des réceptions un peu smart, comme on dit. Hélas, je suis allée de déconvenue en déconvenue. Nous sommes nés pour souffrir, dit-on. Jamais cela n’a été aussi vrai que pour moi : car s’il m’arrive de sortir de ma boîte, ce n’est pas pour arpenter les tapis rouges et les salles de gala. J’ai presque honte de le dire, quoique je ne puisse rien y faire : ma propriétaire, dont il n’est plus temps de cacher qu’elle est danseuse de cabaret, ne me porte que pour ses numéros préférés, spectaculaires et musclés : à chacune de mes « sorties », je passe une quinzaine de minutes à frapper le sol et à faire le grand huit, ma propriétaire s’ingéniant à décrire les figures les plus fantasques de la pointe des pieds. Les nuisances sont multiples : j’en ai le mal de l’air à chaque fois, mes talons s’en ressentent douloureusement, et je vous laisse imaginer dans quel état se retrouvent mes semelles, qui s’affinent dangereusement au fil des numéros… Numéros dont, par ailleurs, le goût pour le moins criard jure avec ma distinction naturelle. Je souffre aussi bien physiquement que moralement. Voyez donc à quoi je suis réduite : je ne sais ce que je préfère, entre un ennui mortel et une souffrance aiguë doublée d’une humiliation esthétique. Ah, c’est une bien pitoyable condition que celle d’une paire d’escarpins de luxe au xxie siècle ! Croyez-moi donc quand je vous affirme que le monde est à la fois splendeur et misère.