Vous imaginerez un dialogue entre deux critiques littéraires au cours d’un débat sur la poésie.

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : L'écriture d'invention - Écriture poétique et quête du sens
Type : Écriture d'invention | Année : 2012 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
La poésie doit être utile
 
 

La poésie doit être utile • Invention

Poésie

fra1_1200_07_00C

 

France métropolitaine • Juin 2012

Séries ES, S • 16 points

Écriture d’invention

> Vous imaginerez un dialogue entre deux critiques littéraires au cours d’un débat sur la poésie. L’un pense que la poésie doit être utile et éveiller l’esprit critique du lecteur ; l’autre estime que l’on ne saurait la réduire à cette seule fonction. Chacun des points de vue devra comporter plusieurs arguments, illustrés par des références précises à des poèmes.

Comprendre le sujet

Faites la définition du texte à produire, à partir de la consigne.

Dialogue/débat (genre), qui argumente sur (type de texte) les fonctions/le rôle de la poésie (thème), un peu polémique (registre), pour opposer deux conceptions de la poésie et définir son (ses) rôle(s) (buts).

Chercher des idées

Le fond

Il s’agit en fait d’une dissertation déguisée en dialogue. Vous devez donc chercher des arguments et des exemples.

  • Thèse 1 : « utile » est très vaste ; il faut préciser « utile à… » ou « pour… ». Ce peut être : pour critiquer (engagement social et politique) ; pour faire passer ses idées et convictions ; pour éveiller l’esprit critique ; pour rendre compte de la réalité ; pour dénoncer les abus de notre monde…
  • Thèse 2 : « la poésie a aussi pour rôle de… » Cet interlocuteur a une vision plus large de la poésie : expression des sentiments (lyrisme) ; célébration de la beauté ; évasion hors du réel ; donner une vision du monde ; faire redécouvrir le quotidien ; jouer sur les mots ; créer une œuvre d’art (l’art pour l’art)…
  • Variez les types d’arguments : argument d’autorité sous la forme de citations, argument par comparaison, argument logique, argument ad hominem (utilisé pour discréditer quelqu’un, en attaquant non pas les idées, mais la personne même)…
  • Exemples d’arguments pour le tenant d’une poésie « utile » : un poète vit dans le monde et dans la société, il ne peut se désintéresser des problèmes de son temps. Il doit donc s’engager et éclairer les lecteurs. Un poète connaît les ressources de la langue : il doit parler pour ceux qui ne savent pas ou ne peuvent pas « s’exprimer ».
  • Exemples d’arguments pour le tenant d’une poésie plus universelle : le poète est un artiste qui doit produire une œuvre d’art ; or l’utilité nuit à la beauté (Théophile Gautier dans la Préface à Mlle de Maupin : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature »).
  • Constituez-vous une liste de poèmes engagés et « utiles », une autre de poèmes à portée plus générale et universelle.

La forme

  • La personnalité des interlocuteurs : il ne s’agit pas de faire un devoir argumentatif pur, du type dissertation, mais de faire sentir la personnalité des deux critiques ; le dialogue doit avoir la spontanéité et la vivacité de la vie réelle.
  • La personnalité des deux critiques (violence, bienveillance) et leur attitude plus ou moins conciliante déterminera le ton du dialogue : le choix des verbes de parole, la modalité des phrases (exclamatives, questions rhétoriques, phrases elliptiques, le rythme des répliques : l’un coupe la parole à l’autre, par exemple) varieront.
  • L’issue du débat : les deux critiques peuvent camper sur leur position et se quitter en désaccord ou, au contraire, tomber finalement d’accord (compromis nuancé).

>Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Voici un court extrait d’un dialogue possible.

[…]

  • Mais enfin, vous n’êtes pas cohérent ! Vous me dites que le poète est un être plus sensible, qu’il est le maître des mots, qu’il sait mieux « dire » que le commun des mortels – qui n’a du langage qu’une utilisation quotidienne ; soit, nous sommes d’accord là-dessus… Mais ces capacités, ce don qu’on dit presque divin lui donnent des responsabilités, il ne peut rester dans sa tour d’ivoire : homme parmi les hommes, il doit mettre son art au service de ceux qui ne peuvent ni ne savent manier la langue et les mots. Tenez, il n’y a pas si longtemps, Jean-Paul Sartre rappelait les écrivains à leur devoir – et un poète est un écrivain, que je sache… « L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. […] Nous écrivons pour nos contemporains, nous ne voulons pas regarder notre monde avec des yeux futurs, mais avec nos yeux de chair, avec nos vrais yeux périssables. »
  • Oui, mais je vous arrête : Sartre ne vise pas spécialement les poètes, et puis il parle en philosophe. Je ne suis pas sûr qu’il puisse parler au nom des poètes. Poésie et philosophie…, ce n’est pas forcément un mariage heureux.
  • Alors, il vous faut d’autres voix plus… autorisées pour vous convaincre ? Hé bien, écoutez Eluard – ce n’est pas un philosophe, mais un poète, lui : « Les poètes sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient… Ils ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse […], ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous. » Et lui, il « parlait » en connaissance de cause : il a fait partie de ces poètes qui, aux heures noires de l’occupation nazie, ont fait entendre leur voix pour appeler une nation à la dérive à se dresser contre l’oppresseur ; ils ont même fait déverser certains de leurs poèmes par avion sur les populations civiles – bombes de papier, mots explosifs – pour redonner courage à ceux qui l’avaient perdu. Et puis vous connaissez son superbe poème « Liberté » ? Ou encore « L’Affiche rouge » d’Aragon, qui dénonce l’exécution d’un groupe de résistants ? Pouvaient-ils en conscience se désintéresser du sort de leurs semblables, aux pires heures de l’Occupation ? Il y a des circonstances, voyez-vous, où un poète ne peut pas se taire. Hugo l’avait déjà dit : « Malheur à qui prend ses sandales / Quand les haines et les scandales / Tourmentent le peuple agité ! » Hugo, tout de même, vous ne pouvez pas le récuser !
  • Je vous ai laissé parler car j’attendais justement que vous en veniez à Hugo. Si j’étais irrespectueux, je dirais que vous donnez des verges pour vous faire battre ! Dites-moi, Hugo n’a-t-il pas mis sa plume au service de l’expression de ses sentiments personnels, de sa douleur après la perte de sa fille, tel Orphée déplorant la perte de son Eurydice ? Vous connaissez son poème : « Oh je fus comme fou… » ? Bouleversant, mais pas spécialement « utile », au sens où vous l’entendez. Du pur lyrisme ! Et puis, je vous dirais que, pour moi aussi, le poète doit soulager les malheureux et rendre plus légères les souffrances des hommes, mais pas forcément, comme vous le prétendez, en « éveillant l’esprit critique » du lecteur… Et si son rôle était justement de permettre à ceux qui souffrent de s’évader dans des mondes oniriques qui leur feraient oublier un moment leur sort ? Lire « L’invitation au voyage », de Baudelaire, emmène dans un univers où « tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté » et a un effet « thérapeutique » aussi important que des cris de révolte effrayants de violence, comme celui de Daumal : « Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux, à vos cailloux, à vos marteaux, vous êtes mille, vous êtes forts, délivrez-vous, délivrez-moi ! » Par ailleurs, vous me dites qu’« il y a des circonstances où un poète ne peut pas se taire ». Alors, cela veut dire que notre poète est… je dirais, au risque de paraître prosaïque, « au chômage » dans les moments où règnent l’harmonie, la paix, le bonheur…
  • Mais vous savez bien que ces moments n’existent pas !
  • À mon tour de ne pas en « être si sûr », comme vous dites ! Mais admettons que le monde soit un perpétuel enfer ! Eh bien, je maintiens que le poète a pour rôle – tout autant que de s’engager dans la lutte sociale ou politique – de transfigurer le malheur, le mal, le sordide en un monde idéal pour panser les souffrances de ses « frères ». Comme Baudelaire qui se propose d’extraire la beauté du mal et qui affirme : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or »…
  • Mais vous me rejoignez, sans même vous en rendre compte ! Pour moi, cela aussi c’est une façon d’être « utile » !
  • Vous êtes un peu sophiste… Ce n’est pas vraiment de cette utilité-là que vous parliez au début de notre débat : vous me citiez Hugo et ses Châtiments, Aimé Césaire et la négritude, Pablo Neruda… Leur « utilité » n’est pas vraiment celle du magicien alchimiste comme Baudelaire. J’ai encore quelque chose à ajouter : ne croyez-vous pas que l’utilité peut tuer la poésie ? Je n’irais pas jusqu’à dire, avec Gautier, que « tout ce qui est utile est laid », mais je serais presque d’accord quand il affirme – un peu catégoriquement, j’en conviens : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ». L’art pour l’art… Pourquoi pas ? Cela peut se concevoir. […]