Vous semble-t-il qu’un personnage non humain puisse être un bon personnage de roman ?

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
Les personnages non humains

Les personnages non humains • Dissertation

fra1_1506_07_10C

Roman

3

France métropolitaine • Juin 2015

Le personnage de roman • 14 points

Dissertation

> Vous semble-t-il qu’un personnage non humain puisse être un bon personnage de roman ?

Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus, les textes étudiés pendant l’année, ainsi que sur vos lectures personnelles.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

  • Vous devez définir ce qu’est :
  • « un personnage non humain » : attention ! « non humain » (qui n’a pas les caractéristiques d’un être humain) est différent d’« inhumain » (cruel, sans pitié). Le corpus suggère qu’il s’agit d’animaux, mais il faut élargir : un extraterrestre, un spectre, un vampire…
  • « un bon personnage de roman » : personnage qui apporte de l’action, des péripéties ; qui intrigue, qui a une part de mystère ; qui interagit avec les autres personnages du roman ; qu’on peut comprendre ; un personnage auquel on peut croire ; auquel on peut s’identifier.
  • Reformulez la problématique : « Les personnages romanesques non humains présentent-ils de l’intérêt ? »
  • « Vous semble-t-il » suggère la discussion et un plan dialectique.
  • Cela implique que vous vous demandiez ce qui suscite l’intérêt pour un roman (action, émotion, pouvoir d’identification, incitation à la réflexion…).

Chercher des idées

Les arguments et le plan

  • Le sujet, avec son alternative (« ou »), suggère deux interrogations possibles et aide à scinder la problématique en sous-questions : Pourquoi les personnages non humains donnent-ils de l’intérêt à un roman ? D’où vient leur attrait ? d’une part ; et d’autre part : Pourquoi les personnages non humains enlèvent-ils de l’intérêt à un roman ? Quelles sont leurs limites ?
  • Vous pouvez aussi dépasser cette alternative et analyser le cas de personnages hybrides, à la fois humains et non humains ; chercher à quelles conditions un personnage non humain devient un « bon » personnage (partie « cela dépend de… »).

Les exemples

  • Des animaux : Le Roman de Renart ; La Belle et la Bête (Mme Leprince de Beaumont) ; L’Histoire d’un merle blanc (Musset) ; la pieuvre dans Les Travailleurs de la mer (Hugo) ; Scènes de la vie privée et publique des animaux (Balzac) ; Moby Dick (Melville) ; Bataille, le cheval de mine dans Germinal (Zola) ; Le Merveilleux Voyage de Nils Holgerson (Lagerlöf) ; Les Mémoires d’un âne (comtesse de Ségur) ; Les Contes du chat perché (Aymé) ; Croc-Blanc (London) ; La Métamorphose (Kafka) ; La Ferme des animaux (Orwell) ; Les Fourmis (Werber)…
  • Des objets : chez Zola, la Lison, la locomotive de La Bête humaine, l’alambic dans L’Assommoir, le Voreux (puits de mine) dans Germinal ; La Cafetière (Gautier) ; La Main ou La Main d’écorché (Maupassant)…
  • Des personnages irréels : Entretiens avec un vampire (Ann Rice) ; Le Seigneur des anneaux (Tolkien, hobbit) ; Pinocchio (Collodi, pantin de bois) ; Frankenstein (Mary Shelley) ; Dracula (Bram Stoker)…
  • Les lieux et les éléments : Paris (personnage vivant et monstrueux) dans Ferragus (Balzac) ; l’eau (le fleuve) dans Le Chant du monde (Giono).
  • Pour trouver des idées, vous pouvez aussi prendre quelques exemples dans le cinéma (Elephant Man, Dark Vador, Frankenstein, Dracula…).

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Le personnage de roman est au centre de l’intérêt du lecteur qui en suit la destinée, s’émeut de ses aventures et s’identifie à lui. Il arrive que le personnage ne prenne pas les traits d’un être humain : animaux, monstres et objets sont récurrents dans les genres populaires (les récits fantastiques), les fables, les contes, les nouvelles. Dans le roman aussi, les personnages, d’abord humains, se sont peu à peu à peu déshumanisés. [Problématique] Ce changement de nature leur fait-il perdre de l’intérêt ? Les personnages non humains sont-ils de « bons » personnages ? [Annonce du plan] Leur fréquence montrent qu’ils peuvent accéder au rang de « vrais » personnages [I]. Cependant le romancier prend des risques en créant de telles créatures [II]. À quelles conditions ce type de personnage prend-il toute son efficacité ?

I. Un personnage non humain peut être un « bon » personnage

Ces personnages ont un intérêt aussi bien d’un point de vue dramatique que pour leur potentiel émotionnel et leur valeur symbolique.

1. Personnage non humain et « bon » personnage

  • Quelles formes le « personnage non humain » peut-il prendre ? Il peut s’agir d’animaux (corpus) ou, de façon plus fantaisiste, de monstres divers (ogres, fantômes, hobbits, génies, vampires [exemples]), mais aussi de héros inanimés, d’objets (Gautier fait d’une cafetière l’héroïne de l’une de ses nouvelles), parfois même des éléments naturels (dans Le Chant du monde, de Giono, le héros se bat avec un fleuve d’une puissance presque humaine).
  • Pour accéder au statut de personnage, ces êtres ou objets doivent être dotés des attributs d’êtres vivants, personnifiés. Ainsi, dans Germinal, Zola fait du puits de mine une sorte de Minotaure qui avale les mineurs.
  • Que signifie être un « bon » personnage romanesque ? C’est un être qui retient l’attention du lecteur, auquel on peut s’identifier et dont le parcours suscite la réflexion et donne une vision du monde.

2. Un défi pour le romancier et des aventures palpitantes

  • Le romancier, lorsqu’il crée un tel personnage, relève un défi : soit il doit savoir donner vie à ce qui n’est pas animé, soit il doit transformer un être qui existe et l’habiller de façon humaine, soit encore, dans le cas de créatures irréelles, il doit créer de toutes pièces un « nouvel » être.
  • Tout cela exige des qualités, car il faut faire croire à ce personnage, être assez habile pour que lecteur s’imagine ce qu’il ne connaît pas (un hobbit, un vampire), ou croie à la réalité d’un être qu’il connaît (une pieuvre) mais doté de caractéristiques fantaisistes. Il lui faut parfois relever le défi de faire comprendre ce que pense ce personnage qui, dans la réalité, n’a pas la parole.
  • Ces personnages, qui confèrent une note de fantaisie ou de fantastique au roman, pimentent l’intrigue par leurs péripéties. Ainsi se tisse une histoire plaisante ou effrayante, pleine de rebondissements. Dans La Cafetière, les personnages peints dans des tableaux prennent vie. Les bougies s’allument, et la cafetière se déplace, suivie par les fauteuils ; les portraits sortent de leur cadre. Minuit sonne… [autres exemples]. Le personnage non humain est souvent celui par qui l’action arrive.
  • Ces personnages, captivants et fascinants, permettent aussi de vivre par substitution des situations que le lecteur ne vit pas dans la réalité et suscitent des émotions fortes : la peur (Les Travailleurs de la mer, de Hugo ; la main coupée dans La Main d’écorché, de Maupassant ; les vampires…), le rejet et le dégoût (Dracula), ou au contraire la pitié (victimes, souffre-douleur dans Les Mémoires d’un âne, de la comtesse de Ségur). Le lecteur, humain alors supérieur, endosse le rôle du protecteur (La Peau de l’ours).
  • Ces personnages exercent sur le lecteur la fascination de l’inconnu, le font pénétrer dans un monde où règne le fantastique. Dracula, personnage mythique immortel, relie les deux forces qui nous gouvernent : l’amour et la mort.

3. Ils dévoilent les autres personnages

Notez bien

Un repoussoir est une personne ou une chose qui en fait valoir une autre par contraste (en peinture, en littérature).

  • Ces personnages ont pour fonction d’éclairer, par contraste, les autres personnages par les réactions qu’ils suscitent : ils servent de repoussoir [exemples].
  • Ainsi, ils peuvent être valorisants et stimulants, notamment par rapport aux personnages humains qu’ils côtoient : la créature dominée par l’homme devient un moyen pour ce dernier de montrer son pouvoir (texte de Hugo) et glorifie la puissance du genre humain. Ainsi, le monstre Frankenstein met en valeur la puissance créatrice de la science et du savoir, mais aussi leurs limites.

4. Ils suscitent la réflexion

Enfin, ces personnages permettent la mise à distance et suscitent la réflexion sur nous et le monde qui nous entoure.

  • Ils amènent le lecteur à porter un autre regard sur des éléments que la société humaine peine à remettre en cause tant ils sont ancrés dans nos habitudes. Ils ont la même fonction que l’ingénu : en exprimant leurs émotions et en exposant leur point de vue, ils dévoilent nos travers, qui apparaissent d’autant plus clairement grâce au regard naïf à la mode persane ; le décalage entre ces personnages et le milieu où ils évoluent (Beauty, la chatte anglaise, dans Scènes de la vie privée et publique des animaux, de Balzac ; l’ours de Sorman nous donne l’image de la cruauté humaine face aux animaux) a le même effet.
  • Sur un plan presque philosophique, ils amènent à réfléchir sur l’altérité. Suivre le parcours d’un être différent de soi permet de connaître l’autre, ses pensées, ses motivations [exemples]. Ces personnages nous invitent aussi à nous interroger sur le regard que nous posons sur un être différent de nous ou hors normes et sur notre conduite, donc à nous remettre en cause. Or, s’interroger sur la notion de normalité peut conduire à la tolérance.
  • Enfin, comme dans les contes, ils ont une fonction allégorique et sont la représentation symbolique de faits de société ou de penchants humains. La Lison est le symbole du « progrès qui passe, allant au xxe siècle, et cela au milieu d’un abominable drame, ignoré de tous » (Zola). Dans son roman-apologue La Ferme des animaux, George Orwell propose l’image du bolchevisme [à développer]. Dark Vador est le symbole du mal…

II. Les limites d’un personnage non humain. Les conditions pour être un « bon » personnage

1. Un personnage pour enfants ? qui nuit à l’illusion du vrai ?

  • Son identité repose sur un procédé souvent utilisé dans la littérature ou le cinéma enfantins : l’anthropomorphisme qui simplifie et grossit la psychologie du personnage, qui risque alors de perdre la profondeur d’un « vrai » personnage romanesque. Il renvoie à un univers imaginaireassez simpliste et à des préoccupations qui peuvent sembler futiles au lecteur adulte (exemple : l’amitié entre un enfant et un animal…).
  • En même temps, il risque de paraître artificiel, de nuire à l’illusion de vérité qui fait qu’on « croie » à l’histoire (La Peau de l’ours, La Ferme des animaux…). Le lecteur reste sceptique devant ce type de « personnage » qui a perdu de son épaisseur et devient un symbole vide de vie intérieure réelle, simple vecteur du message de l’auteur (La Métamorphose, de Kafka, où le héros est transformé en insecte, image de l’injustice de l’exclusion).

2. Un personnage auquel il est difficile de s’identifier ?

  • Une des raisons qui attire le lecteur, c’est qu’il peut s’identifier aux personnages et « vivre » en sympathie avec eux. Or, le lecteur peut-il vraiment se reconnaître dans un animal (mi-homme mi-ours, pieuvre…), dans un objet, dans un personnage difforme ou venu d’un monde totalement inconnu ?
  • L’écart est parfois trop grand. Ainsi, on se sent plus proche d’un humain qui évolue dans un milieu réaliste et dont on partage les émotions – plus proche de Gilliatt que de la pieuvre.

3. Nécessité d’une « dose » d’humain : le personnage « mêlé »

  • Le jeu entre l’humain et le non-humain. Force est de constater que le personnage non humain le plus intéressant est celui qui comporte d’une façon ou d’une autre une bonne part d’humain, qu’il soit le résultat d’une métamorphose (La Peau de l’ours), ou que l’auteur lui prête des caractéristiques humaines, émotions, sentiments ou pensées, voire la parole [exemples], dans lesquels le lecteur peut se retrouver. Derrière son apparence insolite, il est humain par la psychologie et le ressenti (La Peau de l’ours). Cette mixité salutaire est concrétisée dans le titre du roman de Zola, La Bête humaine. L’intérêt d’un roman tient en grande partie à ces personnages mêlés.
  • Il faut aussi, pour que se maintienne le lien avec le lecteur, que le personnage non humain se trouve confronté à des hommes. C’est l’interaction entre l’homme et les autres espèces – animal, objet, êtres imaginaires – qui nous intéresse. En effet, les monstres n’existent que dans leurs rapports à l’homme, puisqu’ils ne se définissent que par l’écart qui sépare leur comportement et la norme humaine. L’intérêt d’un roman tient en grande partie au mélange des types de personnages.

4. Personnage non humain et dimension mythique

Il est enfin une condition infaillible pour qu’un personnage non humain accède au rang de « bon » personnage, c’est la dimension mythique qu’il peut prendre. Il nous renvoie alors à ce qui fait notre humanité, aux grandes questions qui agitent tout être humain (l’identité, la différence, la violence et le mal, l’amitié et l’amour, la haine, le pouvoir, le surnaturel) [exemples].

Conclusion

Certains genres se satisfont de héros non humains (fable, conte…). Mais le roman, qui doit permettre de s’identifier au personnage, et créer en partie l’illusion du vrai, ne peut se contenter de tels personnages qui, certes, ont des atouts, mais doivent obéir à certaines conditions pour entrer dans l’univers romanesque. [Ouverture] Ainsi s’explique sans doute le succès de personnages qui, bien que humains au fond, s’éloignent de l’humanité, soit par leurs disgrâces physiques (Gwynplaine de L’homme qui rit, chez Hugo), soit par leur laideur morale (Grenouille chez Suskind). Les personnages non humains trouvent plutôt leur champ de prédilection dans les films qui, grâce aux effets spéciaux, donnent vie aux robots, aux fantômes, aux extraterrestres en tous genres.