Vous vous demanderez dans quelle mesure la mise en scène renforce l’émotion que suscite le texte théâtral

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re S | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
La mort en scène

France métropolitaine 2015, séries ES-S • Dissertation

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7

CORRIGE

France métropolitaine • Juin 2015

Séries ES-S • 16 points

Dissertation

> En vous fondant sur des exemples puisés dans le corpus et dans votre expérience de spectateur, vous vous demanderez dans quelle mesure la mise en scène renforce l’émotion que suscite le texte théâtral.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

  • « mise en scène » fait référence à la représentation en relation avec le « texte » théâtral écrit et seulement lu. Le sujet traite du passage du texte à la représentation, incarnation de la pièce. Le point de vue à adopter est celui de sa réception.
  • Le présupposé du sujet est : « La représentation intensifie l’effet de la pièce sur le spectateur. ».
  • « Dans quelle mesure » suggère d’étayer ce présupposé. Cela vous autorise à signaler éventuellement non pas des contre-arguments, mais des nuances, des limites à cette affirmation.
  • La perspective à adopter est celle de « l’émotion » (domaine de l’affectivité), et non de la compréhension intellectuelle.
  • La problématique est : « En quoi la mise en scène d’une pièce rajoute-t-elle au texte de l’efficacité émotionnelle et dramatique ? ».
  • Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions (variez les mots interrogatifs) :

« Est-ce que je suis plus ému(e) par une pièce si je la vois représentée, et pourquoi ? » ; « Que gagne une pièce à être représentée (ou vue) ? » ; « Quels éléments le spectacle ajoute-t-il au texte théâtral ? » ; « Sur quels éléments jouent le metteur en scène, les acteurs, le scénariste pour m’émouvoir ? » ; « La mise en scène renforce-t-elle toujours l’émotion ? » ; « Peut-on dire que la mise en scène renforce toujours l’émotion ? ».

Chercher des idées

Réfléchissez aux éléments de la mise en scène qui créent l’émotion : le visuel (espace scénique, décor, costumes, accessoires, éclairages) ; le jeu des acteurs ; les bruits et les sons ; le rythme imprimé à la pièce ; le rôle donné au public…

Le choix des exemples

Utilisez les textes du corpus mais vous devez aussi évoquer des représentations.

  • Pour montrer l’importance du metteur en scène, il faut donner des exemples de représentations que vous avez vues, en « vrai » ou à la télévision.

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir mémento des notions.

Corrigé
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Nous vous proposons un plan détaillé (dont seul le début est rédigé) que pouvez vous exercer à rédiger et que vous devez alimenter de vos exemples personnels.

Introduction [rédigée]

[Amorce] Le théâtre est un genre à part : le texte est fait non pour être lu, mais pour être joué, c’est-à-dire incarné par une mise en scène et par le jeu des acteurs. Molière l’avait bien souligné quand il écrivait dans la Préface de L’Amour médecin : « Tout le monde sait que les comédies [= pièces] ne sont faites que pour être jouées ». À la fois dramaturge, metteur en scène, acteur et chef de troupe, il était bien placé pour savoir [Problématique] pourquoi et comment l’interprétation renforçait les émotions en germe dans ses textes. [Annonce des axes] La mise en scène parce qu’elle propose un spectacle vivant, incarné et collectif exploite tout le potentiel dramatique du texte [I]. Pour cela le metteur en scène dispose de plusieurs moyens toujours efficaces [II]. Mais il doit user de ce pouvoir avec discernement sous peine d’obtenir un effet contraire [III].

I. Pourquoi la mise en scène renforce-t-elle l’émotion que suscite le texte théâtral ?

1. Le texte, un matériau de base pour susciter l’émotion

  • La troupe, au cours de son travail préparatoire, doit tout d’abord analyser dans le texte quelles émotions le dramaturge cherche à susciter chez le spectateur. Ces émotions varient selon le thème de la pièce, son registre et l’écriture théâtrale : pitié (ex : Phèdre de Racine), terreur (ex : La Machine infernale de Cocteau, Électre de Giraudoux…), gêne, révolte et indignation (ex : La Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire), sentiment de l’absurde (Ionesco, Beckett) mais aussi amusement ou hilarité (ex : les comédies de Molière, de Beaumarchais, les vaudevilles), attendrissement (le marivaudage).
  • [Exemple rédigé] Ainsi le récit de Théramène dans Phèdre de Racine suscite terreur et pitié par la description épique du « monstre », par le lexique de la violence et par l’expression directe du trouble de Théramène qui interrompt soudainement son récit : « Excusez ma douleur. Cette image cruelle / Sera pour moi de pleurs une source éternelle ».

[Transition] Mais au cours de la représentation, une mise en scène peut fortement accroître le potentiel émotionnel du texte.

2. L’interprétation aboutit à une œuvre qui vit, incarnée, plus efficace sur le spectateur

  • La représentation, à voir et à entendre, est une fête pour les sens. L’émotion et la persuasion sont d’autant plus fortes qu’elles passent par les sens ; le théâtre se vit, il ne se pense pas ; il provoque une adhésion immédiate du spectateur qui baigne dans une atmosphère créée par le metteur en scène, sans distanciation. [Exemple personnel]
  • « Il n’y a pas de théâtre sans incarnation » (Mauriac). Les acteurs, êtres de chair et d’os, incarnent l’histoire : la magie de cette incarnation permet une communication directe des émotions de l’acteur aux spectateurs par l’intermédiaire du corps, des gestes, des mimiques, de la voix, de l’intonation, qui vient renforcer l’effet du texte. Certains acteurs ont marqué leur personnage par leur expressivité (Gérard Philipe dans Le Cid, Michel Bouquet dans Le Roi se meurt). [Exemple personnel]
  • La représentation crée une illusion d’une grande force émotive, faisant de la pièce un spectacle plus vrai que le réel. « Le théâtre n’est pas le pays du réel, […] c’est le pays du vrai » (Hugo). Lechy Elbernon (L’Échange, Claudel) : « Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c’était vrai. […] C’est comme les rêves que l’on fait quand on dort. Et (l’homme, le spectateur) pleure et il rit, et il n’a point envie de s’en aller » ; […] Quand je crie, j’entends toute la salle gémir ».

3. La présence d’un public, personnage collectif, renforce l’émotion

  • La mise en scène produit un spectacle collectif. Les émotions transmises par les acteurs sont amplifiées par un effet de contagion inexplicable : une salle de spectacle est un lieu vivant, foisonnant d’émotions. Ainsi Ionesco compare le spectacle de théâtre à un match, la réception y est collective et les émotions y sont intensifiées.
  • La représentation donne un rythme : tempo, avec ralentissements qui intensifient le suspense, avec temps forts… [Exemple personnel]
  • Enfin, une représentation est toujours unique (même s’il s’agit de la même mise en scène avec les mêmes acteurs) : la pièce est chaque jour réinterprétée et, parce qu’elle est imprévisible comme la vie, elle est source d’émotion.

II. Comment la mise en scène renforce-t-elle l’émotion que suscite le texte théâtral ?

1. Les choix du metteur en scène ; mise en scène signifie interprétation

  • La mise en scène livre une interprétation du texte théâtral : le metteur en scène effectue des choix personnels liés à sa propre lecture de la pièce, il choisit de mettre l’accent sur tel ou tel aspect du texte dramatique, de donner une tonalité particulière à la pièce, de privilégier telle ou telle émotion.
  • Parfois, en jouant sur le registre de la pièce, le metteur en scène en change le sens et en renforce l’émotion. Ex : Dom Juan a pu être interprété comme une comédie (Marcel Bluwal) et une tragédie (Daniel Mesguich). Molière, quand il jouait Harpagon faisait rire d’un bout à l’autre tandis que Charles Dullin, dirigé par Jacques Copeau (1943), était une sorte d’« obsédé tragique, jouant de son corps comme un martyr sous le fouet du bourreau » (Élise Jouhandeau).

2. Les moyens du metteur en scène pour aviver les émotions

Pour aviver les émotions, le metteur en scène peut jouer sur différents éléments.

  • Exploiter les ressources du lieu scénique et de la scénographie. Exemples : pour Phèdre, Patrice Chéreau choisit un dispositif « bifrontal » (les spectateurs surplombent et « encerclent » les personnages), il crée un espace scénique très limité, huis clos angoissant et qui intensifie le sentiment que la mort est inéluctable. Un choix scénographique peut condenser l’essentiel de la tonalité ou du sens que veut transmettre le metteur en scène. Exemple : une soufflerie puissante qui balaie tout le dispositif scénique dans Rhinocéros fait mesurer l’angoisse devant les dégâts de la rhinocérite.
  • Exploiter les décors, costumes et accessoires. Exemples : un plateau surchargé de riches meubles, de tentures, de soieries plonge le spectateur dans l’ambiance débauchée de Florence dans Lorenzaccio ; dans la mise en scène du Dom Juan de Patrice Chéreau, les « échafaudages et les machines » à broyer les libertins, figurant la menace du ciel sur le héros devenu victime, angoissent le public. Au contraire, Sganarelle, costumé en infirmière chez Mesguich fait beaucoup plus rire que s’il était simplement habillé en médecin (suivant la didascalie de Molière).
  • L’accompagnement musical et la bande sonore dramatisent aussi le texte. Exemple : les coups de tonnerre chaque fois que Dom Juan évoque le ciel. (Exemples personnels).
  • Le jeu des acteurs : mime effréné de Christian Hecq dans Dom Juan de Mesguich, scène du sac des Fourberies de Scapin par Philippe Torreton, qui déclenchent l’hilarité. [Exemples personnels].

Le spectacle ne se borne pas à « représenter » le texte : la mise en scène, en tant qu’interprétation intensifiant le pouvoir émotionnel du texte, suscite parfois des émotions nouvelles.

3. La mise en scène maîtresse de l’émotion

  • Il est des cas où la mise en scène, indispensable, est seule maîtresse de l’émotion. Exemples : commedia dell’arte, où le texte théâtral n’était qu’un canevas : toute l’émotion est dans l’interprétation ; pièces de Beckett, où le texte est réduit au minimum ; d’où la nécessité de le voir représenté (difficulté à s’imaginer à la lecture des seules didascalies) ; scènes de comédie fondées sur le comique de situation ou sur le comique de geste (la scène du sac dans Les Fourberies de Scapin repose entièrement sur le jeu d’acteur).
  • Certains metteurs en scène en transposant l’action dans un autre cadre ou à une autre époque suscitent ainsi de nouvelles émotions chez le spectateur : Ariane Mnouchkine fait en 1995 de Tartuffe un intégriste musulman. Mesguich représente un Dom Juan moderne préfasciste face à son père, vieux beau dandy habillé d’un costume blanc qui boit de l’alcool ou à un M. Dimanche campé en Juif orthodoxe.

III. Mais la mise en scène est interprétation et ne doit pas occulter le texte

Mais la mise en scène n’est pas la pièce : il faut se garder d’en exagérer l’importance et éviter les dérives. La mise en scène ne joue pas son rôle…

1. Lorsque les effets de « renforcement » deviennent excessifs

Si la mise en scène ne sert pas la pièce, que l’émotion n’est pas imposée par le sens de la pièce mais par la simple fantaisie du metteur en scène, le metteur en scène outrepasse son rôle et peut tomber dans la caricature (Chéreau et Dom Juan). Ou pire : lorsque la mise en scène, notamment la scénographie, en privilégiant l’émotion, brouille le sens ; une mise en scène trop envahissante occulte le texte.

2. Lorsque la mise en scène trahit l’auteur

  • Parfois, le metteur en scène a un parti pris qui aboutit au contresens. D’où la tendance des auteurs contemporains à « verrouiller » la mise en scène et donc la scénographie de leurs pièces par des didascalies surabondantes (Oh les beaux jours de Beckett), parce qu’ils se méfient des trahisons possibles.
  • Certains metteurs en scène vont jusqu’à dénaturer le texte en le modifiant et en en faisant un élément secondaire.

Conclusion [rédigée]

Lire une pièce sans la voir représentée présente un intérêt, mais c’est perdre une bonne part de son efficacité émotionnelle et oublier le principe du théâtre : seule la mise en spectacle fait pleinement vivre le texte de théâtre. Le dramaturge et le metteur en scène sont tous deux responsables des émotions que ressent le spectateur. Cependant, il faut éviter les dérives : certaines interprétations obéissent à un parti pris qui trahit le sens ; le metteur en scène doit servir l’auteur. [Ouverture] C’est sans doute ce que confirme la tendance actuelle à une collaboration étroite entre auteur et metteur en scène qui forment un tout.