Y a-t-il plus à espérer qu’à craindre de la technique ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Le travail et la technique
Type : Dissertation | Année : 2009 | Académie : Polynésie française

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Technique

Ce terme désigne l’ensemble des outils et machines, des procédés et du savoir-faire déployés pour accomplir un travail, c’est-à-dire l’activité ayant pour but de produire quelque chose d’utile, de transformer la nature pour satisfaire les besoins de l’homme. La technique peut désigner également la science appliquée.

Espérer

Ce verbe désigne le fait d’attendre quelque chose qui doit nous procurer une satisfaction. Espérer quelque chose de la technique, c’est la considérer comme un moyen en vue de notre bonheur. En ce sens, la technique serait source de progrès. Espérer de la technique signifie que l’on a confiance en elle.

Craindre

Par contre, cet autre verbe consiste à anticiper un danger, et donc la technique en ce sens serait source de méfiance, voire d’angoisse ou de peur face à un danger.

Y a-t-il plus

En posant la question de savoir s’il y a plus à espérer qu’à craindre de la technique, le sujet présuppose que la technique est à la fois source de progrès et de dangers, mais on vous demande alors de quantifier ce qui est le plus important.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

D’une part, la technique constitue le moyen pour l’homme de s’arracher à sa condition animale et de gagner ainsi sa liberté en lui permettant de produire lui-même le moyen de sa conservation, de son évolution et même contribuer à son bonheur. Mais d’autre part la technique est aussi ce qui peut déshumaniser du monde, avec par exemple la production d’armes destructrices ou encore les grands dégâts écologiques. Paradoxalement, la technique semble à la fois source d’espoir et de crainte. Quel bilan pouvons-nous faire de cet état ? Mais peut-on vraiment opérer un calcul pour savoir si la technique contribue plus au malheur qu’au bonheur de l’homme ?

Le plan

A priori, la technique comme instrument de domination de la nature et d’émancipation de l’homme est synonyme de progrès et est donc source d’espoir. Cependant, c’est un fait que la technique engendre beaucoup de dangers pour l’homme et son environnement. La question est alors de savoir à quelles conditions la technique peut être plus une source d’espérance que de crainte, et comment détecter les signes d’une technique pervertie (dernière partie).

Éviter les erreurs

  • Une première erreur serait de se contenter de lister tous les avantages puis tous les dangers de la technique afin d’en faire la somme, sans se préoccuper de les relier à son analyse conceptuelle. Il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse et se priver des nombreux exemples que le sujet appelle.
  • L’autre erreur serait de tomber dans un des excès à dépasser : soit la fascination, soit la diabolisation de la technique.
Corrigé

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Introduction

La technique est par définition le moyen pour l’homme de dominer la nature car il y crée lui-même les moyens de sa conservation, jusqu’à prolonger son espérance de vie par la médecine. Cependant, les avancées techniques, plutôt que d’être envisagées comme un progrès, sont souvent perçues comme source de dangers, que ce soient le nucléaire, la déshumanisation du travail ou encore les risques écologiques. Y a-t-il plus à espérer qu’à craindre de la technique ?

Ou bien la technique est considérée dans son essence comme le signe même de la grandeur de l’homme en tant qu’être de culture qui évolue par son intelligence et sa volonté, mais craindre la technique serait alors craindre l’homme lui-même en considérant qu’il peut s’autodétruire. Ou bien la technique est considérée comme fondamentalement dangereuse dans la mesure où par la complexité des machines elle gagne une autonomie aveugle que l’homme ne peut plus contrôler, mais alors comment -comprendre que ce même instrument de libération puisse aliéner l’homme ?

Entre la fascination pour une technique au service du bonheur humain et sa diabolisation devant ses dangers, ne peut-on pas lui trouver des critères garants de neutralité ?

1. Par définition, la technique est un progrès 
car elle permet à l’homme de s’émanciper de la nature

A. Origine mythologique de la technique : 
en palliant une faiblesse, elle marque sa force

L’origine mythologique de la technique est racontée par le sophiste ­Protagoras dans le dialogue platonicien du même nom. Il y eut une époque où les dieux commencèrent par façonner l’ensemble des êtres vivants (­animaux et hommes), mais avant de leur donner la vie ils chargèrent ­Prométhée et Épiméthée de leur distribuer les qualités leur permettant d’assurer leur ­subsistance. Épiméthée commença alors à donner à chacun des qualités selon ses attributs : des ailes pour s’envoler quand on est petit, des fourrures en guise de couverture, une forte fécondité pour les espèces fragiles vouées à disparaître, etc.

Mais dans sa répartition, il oublia l’homme qui restait nu sans vêtements ni armes. Afin de lui donner le moyen de se conserver, Prométhée vola aux dieux le feu et sa maîtrise par les arts. Ainsi la technique représente le moyen donné à l’homme pour qu’il assure lui-même les conditions de son existence.

La technique vient pallier une faiblesse originelle et en même temps elle est la marque de la supériorité de l’homme sur les autres vivants, le signe visible de son intelligence et de sa créativité. La technique, en permettant à l’homme de produire lui-même les conditions de son existence incarne aussi la liberté de décider de soi.

B. La technique proprement humaine est le résultat 
d’un travail issu de son intelligence et de sa volonté

Or la technique désigne l’ensemble des procédés permettant d’assurer un travail. Le travail est la transformation et l’assimilation de la nature dans un but utilitaire. Le travail est formateur pour l’humanité car en produisant ses conditions de vie, l’homme se produit lui-même (croissance, développement). Mais pour approfondir cette première définition Marx compare le travail du tisserand avec celui de l’araignée, et celui de l’architecte avec celui de l’abeille. Ce qui distingue le travail de l’animal de celui de l’homme n’est pas la qualité du produit (le résultat comme la cellule parfaite de la ruche) mais la nature même de cette activité (processus) : chez l’homme uniquement elle est le résultat d’un projet, d’une intention. Elle n’obéit pas qu’à une cause (l’instinct), mais vise une fin.

Ce sens fort du travail est selon Marx le propre de l’homme. Même si l’animal a comme l’homme une activité de transformation de la nature, il reste dépendant de ses instincts et de ses automatismes. Seul l’homme travaille dans la mesure où il conçoit ce qu’il va faire. Le travail devient alors la marque de l’esprit et de la volonté de l’homme. La technique est alors le signe de la domination de l’homme sur la nature.

Ainsi la technique est le moyen que l’homme a trouvé pour parer, faire face, aux faiblesses de sa propre nature (son essence, ses caractères innés). Elle lui permet de réutiliser les éléments de la nature (la phusis, la réalité donnée) pour son existence (survie et bien-être). La technique est un progrès pour l’homme car elle le libère de la nature en général, et de la sienne en particulier. Pourtant l’évolution de la technique montre qu’elle peut constituer une menace pour l’homme.

2. Cependant, l’homme peut se perdre dans la technique malgré les bienfaits qu’elle promet

A. L’accumulation des connaissances techniques 
devrait rendre l’homme plus heureux

Si la technique est l’expression de l’humanité de l’homme, elle représente aussi les pouvoirs de la science lorsque celle-ci n’est plus seulement spéculative. Ainsi, au xviie siècle naît le projet d’une « maîtrise de la nature » qui n’est plus une déesse inatteignable. La science, qui est de plus en plus expérimentale, devient pratique et adopte comme finalité le bonheur de l’homme. La médecine représente un bon exemple de technique au sens de science appliquée au bien-être de l’homme.

Descartes voit ainsi le moment pour l’humanité de se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Ce projet de maîtrise est cependant sur le mode de la comparaison : il s’agit de faire « comme » si l’on détenait une puissance infinie, mais non de se mettre à la place de Dieu. Les découvertes scientifiques permettent à l’homme de ruser avec la nature en la faisant travailler à sa place grâce à l’utilisation des différentes énergies. La technique n’utilise plus la force musculaire, mais les forces naturelles.

Aussi il s’agit paradoxalement pour Bacon de « vaincre la nature en lui obéissant », c’est-à-dire de gagner sa liberté tout en respectant les lois physiques. La technique, en tant que « savoir-faire » consiste alors à utiliser ses connaissances pour mettre la nature à son service.

B. Or la complexification technique fait apparaître 
de nouvelles souffrances et dépendances pour l’homme

Cependant, l’application du projet cartésien à une certaine échelle industrielle ne semble pas toujours synonyme de progrès et de bien-être. En effet, l’essor industriel s’accompagne d’une pollution de plus en plus inquiétante pour l’environnement humain. La production en masse des armes fait d’un moyen de se défendre ou de chasser un commerce de la mort.

Hanna Arendt repense également la technique en termes contemporains. En effet, la mécanique des fluides par exemple n’a pas les mêmes implications que les nouvelles techniques nucléaires. Il y a une différence essentielle : la nature est modifiée de l’intérieur, de ce fait de nouveaux processus naturels inconnus peuvent apparaître. Cette imprévisibilité constitue le risque même de cette technique.

Nous sommes incapables de créer la nature, mais nous pouvons déclencher en elle certains processus que nous ne contrôlons pas. La différence traditionnelle entre la nature prévisible et l’histoire imprévisible tend alors à disparaître. Avant l’apparition du nucléaire, la science permettait de comprendre et de prévoir les transformations engendrées par la technique. En la modifiant, nous « faisons la nature », c’est-à-dire que nous la transformons en sachant qu’il y a une part d’inconnu, donc une part de risque. La question de savoir quelle instance doit la contrôler reste ouverte.

Si la technique est l’instrument du bonheur, comment expliquer qu’elle puisse se retourner contre l’homme ? À quelles conditions l’homme peut-il garder le contrôle ?

3. Qu’est-ce qui rend la technique aliénante ?

A. La technique est source d’aliénation et d’exploitation

Pour Marx, l’essence du travail consiste en une réalisation de l’homme par lui-même, et cela grâce à la technique. Cependant, ce travail devient aliénant quand la technique ne consiste plus en un simple emploi d’outils, mais en un travail aux rythmes et aux cadences des machines.

Une machine est un système instrumental si perfectionné, que l’homme qui l’utilise n’en maîtrise plus la complexité. Une machine, n’étant pas seulement transfert mais transformation d’énergie, se caractérise par son autonomie. L’homme dépassé se transforme en un rouage de la machine. Le mouvement de la machine qui ne connaît aucune fatigue renvoie l’homme à ses propres limites.

Pourquoi le travailleur perd-il la maîtrise de son travail ? Parce qu’il perd la maîtrise de son propre mouvement. Ainsi avec l’apparition du machinisme, la technique s’autonomise et l’homme risque de perdre le contrôle d’une certaine production. Le critère d’aliénation ou de dangerosité de la technique en est la finalité elle-même : si cette production n’est plus mise au service de l’homme qui travaille mais d’un profit économique extérieur, il y a risque d’exploitation. L’autre critère est plus psychologique : si l’homme ne reconnaît plus dans son travail l’expression de ses compétences, c’est-à-dire de sa volonté et de son intelligence, alors il reste un étranger pour lui-même et la technique à ce moment-là constitue un véritable danger.

B. Toute pratique doit être accompagnée d’une éthique, 
d’une réflexion sur ses finalités

Pour se prémunir de cette perversion de la technique, sa condamnation pure et simple ne semble pas adéquate dans la mesure où ce serait renoncer à tout contrôle de l’homme sur la nature. Reste alors à considérer la technique comme un instrument qui n’est pas neutre et qui, en plus d’être mis au service d’intention destructrice (comme l’industrie de l’armement), peut échapper au contrôle de l’homme (comme le nucléaire). Il s’agit alors d’accompagner la pratique d’une réflexion sur ses effets et ses finalités. Ainsi l’expérimentation sur le vivant peut faire l’objet d’un contrôle, voire d’une censure, imposé par un comité de bioéthique. Par exemple, le clonage humain reste pour l’instant interdit parce qu’on en ignore les effets, et pour des raisons plus anthropologiques, philosophiques et morales d’identité humaine.

Ainsi toute utilisation de la technique doit s’accompagner d’une réflexion sur ses finalités et ses conditions d’utilisation. L’éthique et la politique doivent veiller à ce que la technique ne se retourne pas contre celle qu’elle doit servir : la nature, et plus particulièrement la nature de l’homme.

Conclusion

Se demander s’il y a plus à espérer qu’à craindre de la technique, c’est croire qu’il y a d’un côté ses avantages et de l’autre ses inconvénients. Or il ne s’agit pas d’opérer un calcul impossible car infini des gains et pertes de la technique, mais de comprendre que son essence est de servir l’homme et que tout effet contraire n’en est qu’une perversion.

La technique, en tant que savoir-faire, doit être au service de l’homme pour assurer les conditions de sa subsistance et contribuer à son bonheur. Mais ce n’est que dans la mesure où elle exprime l’intelligence et la volonté de l’homme qu’elle est un vecteur d’émancipation.

Tout usage dévoyé constitue une aliénation pour l’homme. Il s’agit donc d’accompagner toute activité technique d’une réflexion sur ses finalités (une éthique), et d’une réflexion sur ses conditions d’utilisation (une politique). En dehors de ce cadre, on est en droit de se méfier non pas de la technique elle-même, mais de ce à quoi elle sert et de ceux à qui elle profite.