Yacine, Le Polygone étoilé

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - Le commentaire littéraire
Type : Commentaire littéraire | Année : 2014 | Académie : Pondichéry
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Le personnage en situation d’apprentissage
 
 

Personnage en situation d’apprentissage • Commentaire

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Le roman

6

CORRIGE

 

Pondichéry • Avril 2014

Le personnage de roman • 14 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du texte de Kateb Yacine (texte C). Vous pourrez vous intéresser plus particulièrement :

  • – à ce qui sépare la mère et le fils au moment du récit ;
  • – au regard sévère que le narrateur adulte porte sur l’enfant qu’il a été.

Trouver les idées directrices

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).
 

Extrait de roman autobiographique (genre) qui raconte (type de texte) l’entrée à l’école française du narrateur-personnage (thème), lyrique, polémique (registres), violent, autocritique (adjectifs), pour faire part de son déchirement entre deux cultures, pour juger son attitude d’enfant (buts).

Pistes de recherche

Première piste : une « rupture » avec la mère et « son langage »

  • « Au moment du récit » signifie en fait « au moment de l’action relatée » (entrée à l’école française).
  • Identifiez les différences de sentiments, de réactions entre l’enfant et la mère.
  • Analysez notamment le personnage de la mère. Quel portrait le narrateur en fait-il ?
  • Par quels moyens et faits d’écriture l’auteur en rend-il compte ?

Deuxième piste : le regard sévère de l’adulte sur l’enfant qu’il a été

  • Relevez les expressions par lesquelles le narrateur se désigne et se qualifie lui-même enfant. Quelles nuances ont-elles ?
  • Comment se marquent stylistiquement la différence entre l’adulte et l’enfant (indices personnels, temps verbaux…) ?
  • Quel intérêt présente une telle autocritique pour le narrateur adulte ? Qui rend-il responsable ?

>Réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

 

Attention

N’oubliez pas de situer le texte dans l’intrigue de l’œuvre, pour que le lecteur sache clairement « où il en est » et comprenne de qui / de quoi il s’agit.

[Amorce] Vivre l’adolescence, c’est couper une seconde fois le « cordon ombilical »… Dans son récit autobiographique Le Polygone étoilé, Kateb Yacine se souvient de sa douleur lorsqu’il a quitté l’école coranique pour aller à l’école française, douleur née d’une double rupture avec sa langue maternelle et avec sa mère. [Annonce des axes] Il raconte d’abord avec une certaine légèreté les circonstances de cette rupture, puis évoque avec émotion les efforts de sa mère pour ne pas le perdre [I], avant d’exprimer avec véhémence le remords ambigu qui l’accompagne depuis cette double trahison [II].

I. Ce qui sépare mère et fils au moment du récit

1. Un début qui traduit l’insouciance de l’adolescent

  • L’histoire de ce déchirement commence avec légèreté par le rappel de la double inclination de l’adolescent pour le français et pour l’institutrice qui le lui enseigne. Yacine retrace avec un peu d’autodérision ses émois « amoureux » pour la « sémillante » jeune femme, et l’écart entre ses débuts « laborieux et peu brillants » et les exploits scolaires dont il se « rêv[e] » le héros pour étonner sa maîtresse, au double sens du terme (enseignante/amante).
  • Cette ambiguïté du terme, Yacine la comprend rétrospectivement à la lumière de son expérience d’adulte : sa mère a vécu comme une « infidélité » l’attirance de son fils pour une autre femme qu’elle. Tout à sa nouvelle passion, l’adolescent ne remarque pas sur le moment la peine de sa mère. Mais au moment où il écrit, il met des mots sur les sentiments maternels et comprend un drame dont, sans en en avoir conscience, il était responsable.

2. Le portrait d’une mère émouvante et « traditionnelle »

  • Yacine trace un portrait émouvant et digne de sa mère, femme « fine » et affectueuse qui voit clair dans les sentiments de son fils mais retient l’effusion de ses propres sentiments ; le mot « jalousie » serait trop fort – elle ne l’aurait sûrement pas accepté – et Yacine lui préfère des expressions détournées, une presque litote « pour ne pas s’émouvoir » ou une double négation « non sans tristesse ».
  • Consciemment ou inconsciemment, elle choisit de se comporter en mère traditionnelle – plutôt qu’en rivale délaissée – et prétexte son souci pour la santé de son fils. Yacine donne plus de force à cette préoccupation en rapportant au style direct le reproche de sa mère : « Tu vas tomber malade ».
  • Mais que faut-il comprendre derrière la violence de l’expression « m’arrachant à mes livres » ? N’est-ce pas plutôt à l’attirance pour la jeune institutrice qu’elle veut l’arracher ? Derrière les livres, c’est la menace que fait peser la jeune institutrice sur la relation fusionnelle qui existait jusqu’alors entre le fils et sa mère.

3. La fin d’un couple fusionnel

  • L’écart se creuse entre une mère sensible et un fils aimant, mais qui, adolescent, éprouve le besoin de s’émanciper et le fait avec la cruauté insouciante de la jeunesse.
  • Ce moment de crise, passage obligé de l’adolescence pour se libérer du lien avec la mère, est parasité par la question de la langue : le conflit entre l’arabe, langue maternelle et le français, langue étrangère, exacerbe « l’infidélité » dont se rend coupable le fils par rapport à celle qui lui a donné la vie, comme le traduisent les images si expressives du « cordon ombilical » et du « murmure du sang ».
  • La mère se lance donc dans une tentative désespérée de reconquête en demandant que son fils lui apprenne le français. Elle a l’intuition de s’engager, « pâle et silencieuse », presque comme un spectre, dans une bataille perdue… On dirait qu’on assiste au moment clé d’un conte initiatique lorsque le jeune héros – ici Yacine – a besoin d’un adjuvant – une bonne fée – avant d’affronter un danger, de se jeter dans un « piège » ou dans la « gueule du loup ».
  • On comprend le déchirement de la femme : elle voit son fils lui échapper, elle se sent coupable de l’amour qu’elle lui porte, elle pense que son ignorance du français à la fois l’éloigne de son fils, compromet son avenir et permet à une autre femme de s’approcher du garçon. Mère et fils ne parlent plus la même langue, au sens propre et au sens figuré, la langue du cœur et la langue de la communication.
  • [Transition] Quelle situation paradoxale ! Le fils et la mère croient se rapprocher dans cet apprentissage partagé du français, mais finalement, tous deux y perdent leurs « racines » et donc leur identité, et s’éloignent l’un de l’autre, prisonniers de leur « exil intérieur ».

II. La sévérité du narrateur adulte sur l’enfant qu’il a été

C’est au moment même des faits que la mère a vécu douloureusement cette crise, mais c’est a posteriori que Kateb Yacine continue à les vivre, parce que le passé est irréversible. Comment exorciser ce qu’il vit comme une faute originelle ?

1. Un violent réquisitoire contre soi-même

  • Le ton léger du premier paragraphe se transforme dans les lignes suivantes en un réquisitoire sévère du narrateur adulte contre l’enfant qu’il a été. La distance qu’il prend avec cet enfant se marque par le fait qu’il parle de lui non plus à la première personne mais à la troisième (« il était son fils, le suivre ») : il ne se reconnaît pas dans ce « cruel écolier », comme s’il le reniait.
  • Au lieu d’accepter avec sérénité et lucidité que ce qu’il a vécu est un passage obligé de l’adolescence, une distance nécessaire pour rompre la fusion œdipienne avec la mère, il s’auto-accuse violemment, il « enrage » et se dépeint par des termes négatifs, il évoque sa « stupide fierté ».

2. Un drame mythologique, psychologique et culturel

La mise en cause de soi-même dépasse le cadre personnel et s’inscrit dans une stratégie qui n’est pas sans ambiguïté.

  • Yacine transforme en tragédie mythologique et historique ce moment d’une histoire personnelle. Il en fait un exemple emblématique des effets pervers de la colonisation. Les protagonistes de cette machine infernale, ce « piège », ce sont les « Temps modernes », que la majuscule transforme en allégorie du destin. Kateb Yacine multiplie les mots de la souffrance, de la « rupture » ; le piège s’est referm[é], les liens ont été « arrach[és] » « brisé[s] », il a « perdu » sa mère et son langage…
  • Les victimes, ce sont l’enfant, vulnérable avec ses « frêles » racines, sa « petite main » et la mère, bâillonnée par cet Œdipe enfant, qui s’impose la « camisole du silence » ; l’image, violente, est tragiquement prémonitoire puisqu’elle connote la camisole de force qui entrave un aliéné et annonce la folie dont sa mère sera atteinte plus tard.
  • Cette allusion prépare la constatation désolée qui clôt le texte, avec la forte antithèse et l’opposition entre les « trésors inaliénables » de la langue et de l’amour maternel, dont il fut « pourtant aliéné », c’est-à-dire dépossédé.

3. Une attitude ambiguë : le narrateur s’accuse et… s’excuse

Kateb Yacine ne peut ignorer l’étymologie d’« aliéné » qui en latin signifie aussi « étranger ». Le choix du mot n’est pas fortuit et fait porter la faute sur l’autre, l’étranger, le colon.

  • En effet, le narrateur s’accuse et s’excuse. Coupable et victime… comme Œdipe ! L’ogre des contes, ce sont « les Temps modernes », mais, pour le jeune Algérien, c’est surtout la colonisation qu’il rend responsable de ce drame familial, peut-être avec une certaine mauvaise conscience que trahit la syntaxe complexe, sinueuse du dernier paragraphe, avec son jeu d’oppositions : « rupture » s’oppose à « lien », « exil » à « intérieur », « accord » à « brisé » « inaliénables » à « aliénés ».
  • L’énonciation se fait lyrique, hyperbolique pour rappeler les « trésors » perdus ; Yacine personnifie la « langue bannie », l’arabe, qui fait entendre des « frémissements réprobateurs ». La ponctuation est évasive : les points de suspension, contrairement au mot « conclu », laissent la phrase suspendue, inachevée, car Yacine n’en aura jamais fini avec la faute inexpiable qui a pourtant fait de lui… un écrivain reconnu dans la langue qu’il rejette.

Conclusion

Par ces quelques lignes, Kateb Yacine nous fait partager son mal être et donne à son drame personnel une résonnance universelle. En effet, le contexte dans lequel s’est inscrite son adolescence, sa découverte de son attirance sensuelle pour une « sémillante institutrice », alors que la femme pour lui s’identifiait à sa mère, font prendre conscience des conséquences de la colonisation française en Algérie qui a créé des tensions antagonistes complexes et durables des deux côtés de la Méditerranée.