Yourcenar, Mémoires d'Hadrien, "Je rassemblais mes pensées"

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Yourcenar, Les Mémoires d’Hadrien – Soi-même comme un autre
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

Yourcenar, Mémoires d’Hadrien

épreuve orale

45

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, « Je rassemblais mes pensées… »

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

Je rassemblais mes pensées : Antinoüs était mort. Enfant, j’avais hurlé sur le cadavre de Marullinus déchiqueté par les corneilles, mais comme hurle la nuit un animal privé de raison. Mon père était mort, mais un orphelin de douze ans n’avait remarqué que le désordre de la maison, les pleurs de sa mère, et sa propre terreur ; il n’avait rien su des affres que le mourant avait traversées. Ma mère était morte beaucoup plus tard, vers l’époque de ma mission en Pannonie ; je ne me rappelais pas exactement à quelle date. Trajan n’avait été qu’un malade à qui il s’agissait de faire faire un testament. Je n’avais pas vu mourir Plotine. Attinanus était mort, c’était un vieillard. Durant les guerres daces, j’avais perdu des camarades que j’avais cru ardemment aimer ; mais nous étions jeunes, la vie et la mort étaient également enivrantes et faciles. Antinoüs était mort. Je me souvenais de lieux communs fréquemment entendus : on meurt à tout âge ; ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux. J’avais moi-même participé à cet infâme abus de mots ; j’avais parlé de mourir de sommeil, de mourir d’ennui. J’avais employé le mot agonie, le mot deuil, le mot perte. Antinoüs était mort.

L’Amour, le plus sage des dieux… Mais l’amour n’était pas responsable de cette négligence, de ces duretés, de cette indifférence mêlée à la passion comme le sable à l’or charrié par un fleuve, de ce grossier aveuglement d’homme trop heureux, et qui vieillit. Avais-je pu être si épaissement satisfait ? Antinoüs était mort. Loin d’aimer trop, comme sans doute Servianus à ce moment le prétendait à Rome, je n’avais pas assez aimé pour obliger cet enfant à vivre.

Marguerite Yourcenar, moires d’Hadrien, « Saeculum aureum », 1951 © Éditions Gallimard.

2. question de grammaire. Analysez les pronoms personnels et possessifs des lignes 1 à 6.

CONSEILS

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Veillez à restituer la tonalité pathétique de ce passage.

Le deuxième paragraphe est dominé par l’amertume et la colère : faites entendre cette rupture de ton.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Après avoir rappelé les caractéristiques des Mémoires d’Hadrien, situez l’extrait dans l’œuvre.

Le passage est à la fois une déploration de la mort de l’être aimé et une réflexion sur le deuil : articulez ces deux enjeux dès l’introduction.

2. La question de grammaire

Relevez et classez les pronoms dans cet extrait.

Pensez à distinguer les différentes personnes, mais aussi les formes au singulier et au pluriel et au féminin et au masculin.

Corrigé

PRÉSENTATION

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Le xxe siècle fait la part belle aux interrogations sur l’histoire et le rôle qu’elle peut jouer.

[Situer le texte] Les Mémoires d’Hadrien tentent de restituer l’existence privée et publique d’un personnage historique que des siècles séparent de l’autrice. Yourcenar s’efforce de pointer les écarts avec cette époque disparue, mais aussi de trouver des points de communication entre les temps. La réflexion sur l’amour et sur la perte de l’être aimé fait partie de ces points de contact avec le passé. Dans l’extrait, Hadrien, dont l’amant Antinoüs vient de se donner la mort, essaye de comprendre cette mort qui le dévaste.

[En dégager l’enjeu] Cette tentative de l’empereur vieillissant de donner forme à l’incompréhensible prend la forme d’une réflexion sur la place du deuil dans sa vie et sur la manière dont la mort bouscule l’existence.

Explication au fil du texte

La litanie des morts (l. 1-8)

Dans un roman où domine un ordre assez rigoureux de la réflexion, l’expression « je rassemblais mes pensées » souligne la difficulté inhabituelle d’Hadrien à penser la mort d’Antinoüs, et suggère déjà la dérive que provoque le chagrin. La première occurrence de la formule, sobre et frappante, qui va scander le passage « Antinoüs était mort », est présentée comme la principale « pensée » qui habite Hadrien.

L’empereur se livre ensuite à une relecture de sa vie à travers les deuils qu’il a connus pour apprivoiser la réalité de la mort d’Antinoüs. Il évoque l’image frappante du « cadavre de Marullinus déchiqueté par les corneilles », mais souligne d’emblée que son jeune âge et l’horreur de la scène ne lui ont pas donné accès à la réalité de cette mort. Les deux phrases suivantes calquent la formulation initiale (« mon père était mort », « ma mère était morte »), mais pour souligner la différence fondamentale avec la mort de l’homme aimé : Hadrien, jeune, n’a compris de la mort que les répercussions concrètes, « le désordre de la maison, les pleurs de sa mère et sa propre terreur ». La mort de sa mère n’a pas été un bouleversement particulier.

Une perte incompréhensible (l. 8-13)

Outre les figures familiales Hadrien rappelle les êtres qui ont compté dans sa vie d’empereur, et qui sont morts. Par la négation restrictive, Trajan, à qui il a succédé, est réduit au rôle qu’il a joué, « un vieillard à qui il s’agissait de faire signer un testament ». La mort de Plotine et celle d’Attinanus sont aussi mises à distance, soit parce qu’Hadrien n’en a pas été témoin, soit parce que « c’était un vieillard » : la mort est acceptable, elle a du sens.

mot clé

Avant d’avoir le sens d’une répétition, la litanie renvoie à un type de prière caractérisée par la répétition des mêmes formules (la litanie des saints dans la liturgie catholique, par exemple).

Hadrien évoque enfin des deuils qui pourraient s’apparenter à la mort d’Antinoüs, puisqu’il s’agit de « camarades qu’[il] avai[t] cru ardemment aimer ». Cependant, ces morts sont mises à distance, situées dans des circonstances passées où « la vie et la mort étaient également enivrantes et faciles ». La répétition de la phrase « Antinoüs était mort », qui vient clore cette litanie des deuils passés, suggère que la mort du jeune homme est irréductible aux expériences antérieures.

Discours sur la mort (l. 13-17)

Hadrien réfléchit ensuite aux discours sur la mort. Il rappelle d’abord les « lieux communs » censés rendre la réalité plus acceptable mais ne les commente même pas, comme si leur incongruité parlait d’elle-même. Il évoque ensuite, à partir de la ligne 16, les « mots » eux-mêmes, en soulignant l’écart entre l’usage quotidien de ces termes, « l’infâme abus de mots », et le sens qu’ils prennent lorsque la réalité de la « perte » vient les habiter.

Le paragraphe se clôt sur la répétition du refrain qui scande le texte, « Antinoüs était mort », et qui fait entendre le caractère insupportable de cette réalité à laquelle Hadrien ne cesse de se heurter.

L’amour en question (l. 18-24)

Le second paragraphe se concentre sur ce qui est sous-jacent tout au long du texte : « l’amour ». Hadrien reprend l’association traditionnelle entre Eros et Thanatos, mais pour la mettre à distance aussitôt : à la figure divine, personnifiée, de « l’Amour », succède le sentiment humain (« l’amour »), sans majuscule, et les raisons de la mort sont mises du côté des travers humains, des limites du sentiment amoureux.

À la fin de l’extrait, Hadrien évalue la culpabilité qu’il éprouve. L’accumulation de ses fautes (« aveuglement », « négligence », « duretés », « indifférence mêlée à la passion »), les termes évaluatifs (« grossier », « trop », « si épaissement ») ainsi que la question rhétorique à la ligne 22 traduisent la colère et le dégoût de soi. Une dernière répétition de « Antinoüs était mort » vient clore ces accusations. La dernière phrase est un aveu : à la colère succède le regret de n’avoir « pas assez aimé pour obliger cet enfant à vivre ».

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Cet extrait est une réflexion sur le deuil et la perte autant que sur l’amour et les limites que l’égoïsme humain lui oppose. En reconstituant la douleur de l’empereur face à cet événement central qu’est la mort de l’homme aimé, Yourcenar relie le destin de son personnage à la condition humaine ordinaire, loin des considérations sur la gestion de l’empire romain.

[Mettre l’extrait en perspective] L’évocation de l’amour et de la perte permet à Yourcenar de manifester combien « la substance, la structure humaine ne changent guère », comme elle l’écrit dans ses « Carnets de notes ».

2. La question de grammaire

Un pronom est un mot qui en remplace un autre, qui peut être de nature diverse (un nom, un adjectif, etc.)

des points en +

Les pronoms de la première personne témoignent du travail d’introspection d’Hadrien. Les occurrences des pronoms de la troisième personne montrent la distance que l’empereur établit entre lui, écrivant, et l’enfant qu’il a été.

Les pronoms personnels renvoient aux personnes du verbe. Dans le passage, on trouve des pronoms personnels de la première personne (« je »), qui renvoie d’abord au « je » du temps de l’écriture (« je rassemblais »), puis à l’enfant qu’était Hadrien (« j’avais hurlé »). On trouve aussi le pronom personnel de la troisième personne, « il », qui renvoie ici à « un orphelin de douze ans » (« il n’avait rien su »).

Les pronoms possessifs expriment la possession. Dans l’extrait, on trouve des possessifs de la première personne, au masculin singulier (« mon père ») ou pluriel (« mes pensées »), mais aussi des possessifs de la troisième personne, au féminin singulier (« sa mère », « sa propre terreur »).

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’un autre roman : Rimbaud le fils de Pierre Michon. Pouvez-vous le présenter brièvement ?

2 Que pensez-vous de la figure d’écrivain qui apparaît dans ce texte ?

3 Avez-vous apprécié cette lecture ? Que vous a-t-elle apporté en complément de celle des Mémoires d’Hadrien ?

4 Ce roman se rattache au genre de la fiction biographique. Quel intérêt peut avoir ce genre de texte selon vous ?