Autrui

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Classe(s) : Tle ES - Tle L | Thème(s) : Autrui

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Qu’est-ce que « autrui » et d’où vient ce mot ? Le mot vient du latin alter qui signifie « autre ». Autrui, c’est donc l’autre.

Quel autre ? Ce ne peut pas être un autre moi car je suis unique.

Autrui n’est donc pas un autre moi, mais un moi autre, c’est un moi qui n’est pas moi. Autrui est à la fois le même que moi et l’autre que moi.

C’est le même, en effet, car c’est un sujet, c’est mon semblable, c’est mon prochain ; comme moi, c’est une personne.

Mais autrui n’est pas seulement le même, il est aussi l’autre car il n’est pas moi car nous ne sommes pas transparents l’un pour l’autre. Il y a donc moi qui suis un sujet et autrui qui est un autre sujet.

 

Le rapport entre plusieurs consciences ou plusieurs sujets se nomme l’intersubjectivité, c’est une relation où chacun se pose comme sujet face aux autres.

Mais cette intersubjectivité est-elle vraiment essentielle ? Autrement dit, ai-je vraiment besoin d’autrui ? Il est vrai que l’égoïsme naturel ou spontané de l’homme le porte plutôt à fuir ses semblables. Il est vrai qu’autrui, bien souvent, nous gêne et semble nous empêcher d’être pleinement nous-mêmes. Mais pourrait-on vraiment vivre sans autrui ? Autrement dit, autrui ne nous apporte-t-il pas quelque chose d’absolument essentiel ?

Le philosophe français Gilles Deleuze nous dit qu’autrui est « l’expression d’un monde possible ». Comment comprendre cette formule ? Gilles Deleuze commente ici le roman de Michel Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique, qui imagine un naufragé coupé de tous rapports à autrui. Et, en montrant ce que nous enlève l’absence d’autrui, on mesure en effet tout ce que sa présence nous apporte car, dans sa solitude, Robinson ne parvient plus à imaginer d’autres points de vue que le sien. Mais alors, il finit par ne plus savoir si ce qu’il voit existe vraiment. Privé du point de vue d’autrui, Robinson sombre progressivement dans la folie.

Mais autrui ne me permet pas seulement de saisir le monde dans sa complexité et d’accéder au réel. Il me permet aussi d'accéder à moi-même car paradoxalement je ne suis pas forcément le mieux placé pour savoir qui je suis. Trop proche de moi-même je manque souvent de recul et d’objectivité. Or, pour prendre le recul nécessaire à l’objectivité, nous avons besoin d’un peu de distance par rapport à nous-mêmes, et cette distance, seul autrui peut nous la donner. C’est en ce sens que Jean-Paul Sartre, dans L’Être et le néant, écrit qu’« autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même ». Selon Sartre, en effet, le regard d’autrui me relie à moi-même. Ce regard fait de moi une chose regardée. Sartre dit qu’« il me chosifie » et, en me représentant ce qu’autrui voit de moi, je me vois moi-même. Bref, le regard d’autrui porté sur moi me donne une distance par rapport à moi-même qui me permet précisément de prendre conscience de ce que je suis.

 

Sartre dit que le regard d’autrui nous « chosifie » ou nous réifie (en latin, res c’est « chose ») ; c’est que le regard d’autrui nous fige. Jean-Paul Sartre prend l’exemple d’un homme épiant sa compagne par le trou d’une serrure. Celui qui le surprendra ainsi l’épinglera immédiatement comme étant un jaloux mais alors cet homme va devenir comme l’otage de cette étiquette de cet être jaloux dans lequel l’enferme le regard d’autrui. Le regard de l’autre, le regard d’autrui, sera donc vécu, par celui qui est regardé comme une aliénation, c’est-à-dire une perte de liberté. C’est pourquoi, selon Sartre, l’intersubjectivité est essentiellement conflictuelle.

Cependant, il n’est pas impossible d’établir une relation non conflictuelle et authentique avec autrui. Cela peut être le cas, par exemple, dans le dialogue parce qu’en fait l’intersubjectivité est mise au service de la recherche commune de la vérité, en lieu et place de quoi il n’y a, hélas, entre nous, trop souvent qu’un dialogue de sourds, c’est-à-dire que la juxtaposition de monologues est séparée.

Une relation non conflictuelle avec autrui peut aussi avoir lieu dans l’amitié ou dans l’amour. Mais l’amitié ou l’amour véritable ne s’adresse qu’à quelques-uns. Comment pourrait-on être amis ou aimer authentiquement l’ensemble des hommes ? « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », nous commande l'Évangile selon Matthieu dans le Nouveau Testament. Mais l’amour peut-il vraiment se commander ? S’il est un sentiment, comment pourrait-il être un devoir ? Écoutons ici ce qu’écrit Emmanuel Kant dans La Métaphysique des mœurs, je cite : « L’amour est une affaire de sensation non de vouloir, et je ne peux aimer parce que je le veux, encore moins parce que je dois, par conséquent, conclut Kant, un devoir d’aimer est un non-sens ». Kant a bien raison, on ne peut pas vous commander de tomber amoureux. C’est qu’au fond, ce que l’on doit à autrui, ce n’est pas l’amour, c’est le respect.

 

Le respect voilà en effet un sentiment auquel je peux m’obligeret je n’ai pas besoin d’aimer quelqu’un pour le respecter en tant que personne.

Respecter autrui, c’est en effet s’interdire de l’employer comme un pur moyen au service de mes fins personnelles, autrement dit, je dois respecter autrui comme une fin en soi, comme une personne humaine ayant sa dignité en elle-même. Voilà donc ce que commande la morale : non pas d’aimer, car l’amour ne se commande pas, mais d’agir comme si nous aimions, car une telle action respectueuse peut se commander. Par exemple, en tant que vertu morale, la générosité ne consiste pas à donner à ceux que l’on aime. Et ailleurs, donner par amour, ce n’est pas de la générosité mais consiste à donner à tous, donc à ceux que l’on n’aime pas, par devoir d’humanité, par respect d’autrui.

Un sujet type

 

Pour finir, exerçons-nous sur ce sujet de baccalauréat : « La présence d’autrui nous évite-t-elle la solitude ? ».

 

Alors, je vous rappelle la méthode : d’abord, bien comprendre le sens de la question en étant capable de la reformuler ; ensuite, bien comprendre le problème posé, c’est-à-dire le débat ouvert par cette question qui va nous obliger à un développement structuré avant de pouvoir répondre.

La solitude, c’est le fait d’être seul ou de ne pas avoir de relations avec les autres. L’hommeétant un être social, la solitude physique est de toute façon rare. Ce qui est beaucoup plus fréquent, par contre, c’est la solitude comme sentiment.

Quant à l’expression « la présence d’autrui », elle peut avoir plusieurs sens. Il serait insuffisant de définir la présence d’autrui comme n’étant qu’une simple présence physique. La véritable présence d’autrui ne se manifeste-t-elle pas dans le dialogue ? Dans l’amour ? Dans l’amitié ? Enfin, nous éviter, c’est nous faire échapper, nous permettre de ne pas expérimenter et de ne pas rencontrer la solitude.

Remarquez enfin le présupposé du sujet. Demander en effet si « La présence d’autrui nous évite la solitude », c’est présupposer en effet que la solitude doit être évitée et qu’elle est un mal mais que cet évitement est loin d’être facile, si même la présence d’autrui ne semble pouvoir ne rien y faire.

 

On voit assez facilement que le problème est de savoir si la présence d’autrui nous permet effectivement d’éviter la solitude ou si, au contraire, elle ne le permet pas, ou si elle ne pourrait rien contre une solitude qui nous serait absolument essentielle et inévitable. Et ne peut-on pas en effet se sentir seul, même parmi les autres, qu’il s’agisse d’une foule ou qu’il s’agisse de nos proches les plus intimes ?

 

On pourra débattre de ce problème selon un plan organisé en trois parties.

La première réponse, première partie, sera de dire que oui, en effet, la présence d’autrui nous évite la solitude ; cette présence pouvant prendre la forme de l’amour, de l’amitié ou encore du dialogue.

 

Mais l’on objectera, dans une seconde partie, qu’en réalité la présence d’autrui ne nous évite pas radicalement la solitude.

Un premier argument sera de dire que la solitude est essentiellement inévitable pour l’homme. L’homme est un être conscient, or toute conscience est un point de vue unique et finalement impartageable. Je suis le seul à savoir exactement ce que cela fait que d’être moi-même. Ce que l’on appelle exagérément « l’amour fusion » n’est que le rapprochement, certes très poussé mais jamais total, de deux personnes distinctes donc de deux solitudes, « s’inclinant l’une vers l’autre » comme dit le poète allemand Rainer Maria Rilke.

Un autreargument pour dire que la présence d’autrui ne nous évite pas la solitude et que la présence d’autrui paradoxalement engendre la solitude. Autrui peut ne pas me comprendre et ma relation avec lui peut devenir extrêmement conflictuelle.

 

On pourra finalement conclure, dans une troisième et dernière partie, que si la présence d’autrui ne peut m’éviter absolument la solitude, elle peut cependant venir l’apaiser.