L'interprétation

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Classe(s) : Tle ES - Tle L | Thème(s) : L'interprétation

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 L’interprétation

 

L’interprétation c’est à la fois une action, l’action de celui qui interprète, et le résultat de cette action. L’interprétation consiste toujours à passer de ce qui est donné à ce qui n’est pas immédiatement donné. Interpréter une chose, c’est toujours la considérer comme un texte dont le sens n’est pas immédiatement donné, n’est pas immédiatement évident, mais au contraire caché ou latent. Interpréter c’est donc toujours chercher à passer du signifiant, visible, au signifié non visible.

 

C’est donc chercher à rendre compréhensible ce qui se présente d’abord comme compliqué dans ses causes ou comme ambigu dans son sens. On dira ainsi que le chercheur, par exemple, donne une interprétation possible des causes d’un phénomène, on dira aussi que le lecteur passe des lettres aux sons et des sons aux sens des mots mais aussi qu’il passe du sens premier ou littéral au sens second, ou figuré, métaphorique, une expression. On dira que le juge interprète la lettre de la loi afin d’en retrouver l’esprit, pour pouvoir l’appliquer aux cas particuliers. On dira aussi que le musicien interprète une partition afin d’exécuter une œuvre, afin de l’actualiser ou l’on dira encore que le théologien, l’exégète, interprète la parole divine qu’il croit reconnaître dans un texte sacré.

 

Mais il ne faut pas oublier que c’est le sujet qui interprète, autrement dit, qu’il n’y a pas d’interprétation sans la médiation d’un interprète donc d’un individu interprétant, et qui surtout a sa propre subjectivité. Et c’est d’ailleurs pourquoi l’interprétation n’est pas toujours consciente. Or, le sujet qui n’a pas conscience d’interpréter va prendre son interprétation pour une donnée immédiate et évidente sans savoir qu’il interprète. Au contraire, l’interprétation n’est pleinement consciente que si le sujet reconnaît d’abord dans ce qui s’offre à lui une obscurité, une ambiguïté ou une lacune qui appelle son effort d’interprétation. Bref, l’interprétation peut être consciente si le sujet sait qu’il interprète ou inconsciente si le sujet interprète sans le savoir. Et il faut reconnaître qu’il est bien plus facile de modifier une interprétation consciente qu’une interprétation inconsciente car cette dernière se vit comme évidente, naturelle, certaine, objective.

Cette part de subjectivité de l’interprétation l’expose à un risque considérable qui consiste à projeter un sens là où il n’y en a pas, autrement dit, l’interprétation peut délirer. Si par exemple ce que fait le superstitieux qui s’obstine à donner du sens à ce qui n’en a pas parce qu’il ignore les causes véritables des phénomènes, le superstitieux imagine que ceux-ci sont les effets d’intention cachés. Comme l’écrit au 17e siècle Spinoza « les superstitieux forgent d’innombrables fictions et interprètent toute la nature de façon extravagante comme si elle délirait avec eux ». Spinoza veut nous faire comprendre que la superstition consiste toujours à donner un sens à ce qui n’en a pas, à prendre pour des signes intentionnels et surnaturels ce qui n’est en réalité que l’effet de causes bien naturelles. Mais en réalité, la nature est silencieuse, elle ne nous dit rien et c’est le délire humain qui la fait parler. Les phénomènes de la nature doivent être non pas interprétés, car ils n’ont pas de sens cachés, mais ils doivent être expliqués car ils ont des causes.

 

Faut-il alors fermement opposer interprétation et explication ? Et faut-il dire que toute interprétation est forcément subjective ? Non, l’interprétation ne délire pas forcément et peut répondre à un effort d’objectivité. Il est vrai que l’on oppose traditionnellement la démarche des sciences de la nature, la physique, la chimie, à la démarche des sciences de l’homme, la sociologie, la psychologie. En effet, les sciences de la nature parviennent à expliquer les phénomènes naturels en dégageant expérimentalement leurs causes sous la forme de lois générales qui sont des corrélations, des rapports constants entre les phénomènes. Et dans le cas du monde humain les causes sont des intentions, autrement dit, elles ont des significations. Les phénomènes humains ne peuvent donc pas se connaître du dehors et requièrent une méthode spécifique, la compréhension, l’interprétation de leur sens. Comprendre le sens d’un phénomène humain, qu’il soit collectif, social ou individuel, c’est savoir l’interpréter, savoir ce qu’il veut dire, comprendre l’univers de signification, de sens où il s’inscrit. L’historien, par exemple, doit chercher à saisir par empathie de l’intérieur l’expérience vécue par les hommes de l’époque étudiée, comprendre leurs croyances, comprendre leur sensibilité. Connaître l’homme c’est alors se transposer dans la vie psychique d’autrui en interprétant et en comprenant les signes qui la manifeste. Pour savoir pourquoi Socrate n’a pas fui sa prison, par exemple, il faut surtout comprendre quelles furent ses raisons, les valeurs et les intentions qui ont orienté son choix, le sens qui a motivé sa conduite.

Mais la dualité entre expliquer par les causes et comprendre par le sens ne compromet cependant pas le caractère également scientifique des sciences de la nature et des sciences de l’homme car le propre d’une science, comme nous le rappelle le philosophe britannique Karl Popper, c’est de se soumettre à l’épreuve des faits. Toute science doit s’exposer au risque de la réfutation par les faits et c’est d’ailleurs là l’unique moyen de départager des interprétations divergentes : quelle interprétation est contredite par les faits et quelle autre permet de rendre compte d’un plus grand nombre de faits ? Et en ce sens les sciences humaines ne se distinguent pas des sciences de la nature.

 

 

Pour finir exerçons-nous sur ce sujet de baccalauréat : « Le silence a-t-il un sens ? »

Alors, je vous rappelle la méthode, d’abord bien comprendre le sens de la question en étant capable de la reformuler, ensuite bien comprendre le problème posé, c’est-à-dire le débat ouvert par cette question qui va nous obliger à un développement structuré avant de pouvoir répondre.

Interprétons donc d’abord correctement le sens de la question. Le silence c’est quoi ? Eh bien le silence se définit d’abord comme l’absence de sons, comme l’absence de paroles et le sens d’une chose c’est sa signification, c’est ce qu’elle veut dire, donc la question c’est de savoir si l’absence de sons et de paroles veut dire quelque chose. Autrement dit « Faut-il interpréter le silence comme une présence de sens, comme ayant un sens, une signification au-delà de lui-même ? ».

Du coup, le problème c’est de savoir si le silence veut dire quelque chose ou s’il ne veut rien au contraire rien dire. Y-a-t-il un sens interprétable dans tout silence ou tout silence échappe-t-il définitivement à l’interprétation ? Bref, le silence a-t-il du sens en lui-même ou seulement par l’interprétation toujours subjective que l’on en fait ?

 

Voici donc une proposition de plan : la première réponse, la thèse de la première partie sera de dire que le silence a du sens seulement s’il résulte d’une intention de signifier car alors le silence n’est autre chose qu’un discours sans mot qui peut correspondre, par exemple, à une expression non verbale ; on dira qu’un silence en dit long, on parlera d’un silence assourdissant, on observera une minute de silence et dans ce cas le silence est encore une manière de dire quelque chose non verbalement, c’est-à-dire en se taisant.

À partir de cela, on répondra dans une seconde partie que le silence véritable, lui, n’a pas de sens, car il n’est pas un discours, en lui rien ne parle, le silence véritable c’est la présence muette du réel, autrement dit le silence véritable ce n’est pas l’absence de son mais l’absence de sens. Par exemple le silence d’une forêt dont le bruissement n’est cependant pas une parole.

Et l’on pourra dès lors expliquer dans une troisième et dernière partie que c’est justement parce que les hommes désirent que tout ait un sens qu’ils refusent le silence et qu’ils l’interprètent par des intentions surnaturelles au gré de leur désir. C’est le cas des superstitions qui donnent du sens à ce qui n’en a pas ou qui interprètent ce qui ne veut rien dire, faire parler par exemple les lignes de la main qui sont en réalité silencieuses ; et c’est aussi le cas des religions pour autant qu’elles considèrent que le divin nous parle à travers la nature, que la nature est le signe du divin ; pour l’athée, au contraire, l’univers est réellement silencieux. Comme l’écrit au Moyen Âge le mystique Angélus Silesius « la rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit, d’un souci d’elle-même ne désire être vue ». Alors oui la rose est vraiment silencieuse, mais cela nous empêche-t-il de l’aimer ?