La matière et l'esprit

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Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : La matière et l'esprit

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La matière et l’esprit

 

La vie de l’être humain semble double. Elle semble matérielle par son corps et spirituelle par son esprit, par son âme. L’homme serait-il donc composé de deux réalités distinctes ? Et autre question, laquelle de ces deux réalités, la matière ou l’esprit, est objectivement la plus importante, la plus essentielle ?

Bref, est-ce la matière qui explique l’esprit ou, au contraire, l’esprit qui explique la matière ? Eh bien sur cette question les philosophes s’affrontent et se rangent en deux camps bien opposés : le camp qui va défendre le prima de la matière sur l’esprit et en face le camp qui va défendre le prima de l’esprit sur la matière.

 

Alors, le camp qui défend le prima de la matière c’est le matérialisme. Pour le matérialisme, en effet, tout est matériel ou tout est déterminé, causé, influencé par des processus qui sont, au fond, matériels. Le matérialisme voit ainsi dans l’esprit une simple propriété de la matière organisée. Cette idée oriente les neurosciences actuelles, sciences du cerveau, qui sont attachées à expliquer l’esprit par le fonctionnement et l’évolution biologique des réseaux de neurones donc par le corps et finalement par la matière, c’est-à-dire par des processus physiques et chimiques. Il y a là une véritable naturalisation de l’esprit qui fait de la pensée un événement du cerveau et donc au fond un phénomène physique au même titre que la photosynthèse ou la digestion.

 

Alors en opposition au matérialisme, il y a le camp des philosophes qui affirment le prima de l’esprit sur la matière. Ce camp se subdivise plus précisément en deux positions :

- Il y a d’une part le spiritualisme ;

- D’autre part l’idéalisme.

Le spiritualisme soutient le prima de substances spirituelles immatérielles, les âmes ; et l’idéalisme, de son côté, soutient le prima du monde intelligible ou du monde des idées.

Bref, pour le spiritualisme ce qui existe ce sont des esprits et pour l’idéalisme ce qui existe au fond ce sont des idées.

On peut aussi ranger les philosophies selon qu’elles sont monistes ou dualistes. Pour le monisme, il n’existe au fond qu’une seule substance ou qu’un seul type de réalité. On peut donc avoir un monisme spiritualiste s’il affirme qu’il n’existe au fond que de l’esprit ou un monisme matérialiste s’il affirme qu’il n’existe au fond que de la matière.

Le matérialisme, en effet, est nécessairement moniste, pour lui la matière est l’unique réalité, et tout est immanent, c’est-à-dire intérieur à la matière, rien ne transcende, rien ne dépasse la matière, tout est donc immanent à la matière.

Le spiritualisme et l’idéalisme peuvent être aussi monistes s’ils affirment que seul l’esprit existe et que la matière n’existe pas, qu’elle n’est qu’une illusion. On aura là même une position que celle qu’on appellera l’immatérialisme, c’est-à-dire le refus de l’existence de la matière. Mais le spiritualisme et l’idéalisme donc le camp du prima de l’esprit sont généralement dualistes.

 

Le dualisme, en effet, c’est une philosophie qui affirme, qui soutient qu’il y a deux principes, deux substances, ou deux mondes distincts et irréductibles l’un à l’autre. Pour le dualisme, la matière et l’esprit sont deux genres différents de réalité, donc deux substances distinctes. L’esprit, du coup, est un principe réellement transcendant ; il transcende la matière, il la dépasse, il va au-delà d’elle, il lui est irréductible. C’est donc une réalité première, libre et immortelle car non dépendante du corps.

Il nous faut signaler une dernière position très originale, c’est celle développée au XVIIe siècle par Spinoza. Pour le spinozisme en effet, l’esprit et la matière ne sont pas deux substances distinctes et séparées mais sont, au contraire, « deux attributs » comme il le dit, deux dimensions si vous préférez, d’une seule et même substance donc d’une seule et même réalité unique que Spinoza appelle « Dieu » ou « la nature », ou la nature, c’est-à-dire l’ensemble de l’univers.

 

Il faut enfin faire une distinction entre le prima et la primauté. Pour le matérialisme, nous l’avons dit, l’esprit n’est pas un principe mais il s’explique par autre chose que lui-même. Il est donc l’effet ou le résultat de processus au fond matériel. C’est donc que le supérieur, l’esprit, s’explique par l’inférieur, mais le prima de la matière comme cause n’empêche nullement la primauté de l’esprit comme valeur.

Comme nous le rappelle le philosophe français contemporain André Comte-Sponville, le prima c’est ce qui est objectivement le plus important dans un enchaînement de causes, mais la primauté c’est ce qui vaut le plus subjectivement dans une hiérarchie de valeurs. En effet, que l’esprit soit déterminé par la matière n’est pas une raison pour désirer se vautrer régressivement dans un matérialisme vulgaire ; que le supérieur, l’esprit, s’explique donc par l’inférieur, la matière, n’empêche nullement de désirer le supérieur, cela permet même de savoir pourquoi on le préfère.

Bref, désirer l’esprit c’est désirer la conscience, la mémoire, l’anticipation de l’avenir, le choix, la liberté, la pensée. Or, ce désir n’a lieu qu’avec l’esprit. La matière, elle, ne désire pas l’esprit, elle le produit mais ne s’en soucie pas et ne le fera-t-elle pas d’ailleurs bientôt périr, s’il est vrai que la mort est certaine ?

 

Examinons maintenant brièvement un sujet de baccalauréat : « Pouvons-nous penser la matière ? ».

 

Alors, il faut d’abord reformuler ce sujet pour bien le comprendre. On nous demande donc si nous pouvons penser la matière, c’est-à-dire si notre esprit peut former une représentation unifiée et vraie de la matière, c’est-à-dire, au fond, ce qui s’oppose à lui-même, ce qui s’oppose à l’esprit. Le sujet, notez-le bien, parle de « penser », plutôt que de « connaître », c’est là une distinction qu’il faudra sans doute exploiter.

 

Quel est maintenant le problème, le débat posé par ce sujet ? Eh bien il s’agit de savoir si la matière est pensable par l’esprit ou si, au contraire, elle lui échappe nécessairement, inexorablement. Mais si la matière n’est pas absolument connaissable par l’esprit, autrement dit, s’il y aura toujours dans la matière quelque chose qui résistera à la science, eh bien la matière ne demeure-t-elle pas néanmoins pensable comme notion philosophique, comme notion métaphysique ? Au fond, la matière n’est-elle pas et ne demeurera-t-elle pas un sujet de réflexion fondamentale pour l’esprit ?