La perception

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : La perception

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La perception

Que nous dit l’étymologie, l’origine, du mot « perception » ? Eh bien, le mot « perception » dérive du latin «perceptio » qui signifie « action de recueillir, de saisir », en latin le verbe « percipere » signifie « prendre entièrement ».

Et, en effet, dans la perception, nous recueillons plusieurs données mais quelles données ? Eh bien, à la fois les données intérieures, internes, et les données extérieures ou externes. En effet, la perception c’est l’expérience d’un sujet prenant conscience du monde extérieur, dans le cas de la perception des choses, ou du monde intérieur dans le cas de la perception de soi, et il en prend conscience à chaque fois précisément à travers les différentes données qu’il en recueille. Autrement dit, la perception, c’est la forme empirique de la conscience. « Empirique » signifie en effet « qui vient de l’expérience, qui est basé sur l’expérience ».

Mais il faut bien noter ici que, puisque la perception est une forme de conscience, alors évidemment elle n’est pas ce qui est perçu. Autrement dit, la perception est une certaine représentation de la réalité, elle est une manière de saisir le monde. Par exemple, la perception du rouge n’est pas elle-même rouge mais une certaine manière de se représenter ce qui est rouge. Comme la conscience, la perception est une représentation subjective de la réalité, c’est un point de vue sur le monde. Pour reprendre la belle formule qu’utilise le philosophe André Comte-Sponville dans son Vocabulaire philosophique, « percevoir, c’est se représenter ce qui se présente ».

Dire que « percevoir, c’est se représenter ce qui se présente » signifie que, dans la perception, l’esprit n’est pas passif. Au contraire, il met en ordre activement : il lit, il organise les sensations que la sensibilité lui fournit. Les yeux, par exemple, voient, ou plutôt sentent, des taches de couleur mais c’est l’esprit qui perçoit un paysage, autrement dit qui unifie cet ensemble disparate de taches lumineuses en un tout unifié et organisé. En ce sens, la perception est donc ce qui donne son unité à une diversité sensorielle et nous retrouvons donc l’étymologie de la perception qui est bien, en effet, ce qui recueille, ce qui prend ensemble.

Et c’est pourquoi l’on dit, avec raison, que « percevoir, ce n’est pas seulement sentir car percevoir, c’est essentiellement juger ». Par exemple, je ne sens jamais un dé cubique ; comme le dit Alain, « je touche successivement des arêtes, des pointes, des plans durs et lisses et réunissant toutes ces apparences en un seul objet, je juge que cet objet est cubique. La perception d’objet est donc, comme dit Alain, « une opération de l’entendement dont les sens fournissent seulement la matière. Bref, conclut Alain, l’objet est pensé et non pas senti ».

En quel sens alors, la perception peut-elle être une source d’erreurs ? Car il est vrai que les illusions des sens accusent notre perception sensible qui semble être un foyer intarissable d’erreurs et nous éloigner perpétuellement de la réalité « dont actes » comme disent les avocats. Mais sans la perception, précisément, quel contact aurions-nous avec la réalité ? La perception n’est-elle pas, justement, le socle indispensable de toutes connaissances ? Et l’erreur ne viendrait-elle pas plutôt du jugement de l’esprit, c’est-à-dire de l’interprétation que nous faisons de la perception ? Juger par exemple que le bâton à demi immergé dans l’eau est vraiment brisé, ce n’est pas mal percevoir le bâton mais plutôt juger un peu vite que le bâton tel que nous le percevons est exactement tel qu’il est. C’est pourquoi la recherche de la vérité sur le monde naturel, c’est-à-dire la recherche scientifique, n’exige pas le refus ou l’abandon de la perception car la perception est ce qui nous ouvre au monde, ce qui nous en donne des renseignements indispensables. La science exige plutôt un décentrement et une interprétation différente de ce que l’expérience sensible immédiate nous présente. Nous percevons, par exemple, notre immobilité terrestre et la mobilité du Soleil qui semble bien tourner quotidiennement autour de la Terre. Mais la révolution scientifique galiléenne précisément a consisté en une inversion du monde. Au début du XVIIe siècle, l’astronome et physicien italien Galileo Galilei pointe son télescope vers le ciel : il perçoit, il observe, il compare ses observations empiriques avec l’expérience sensible et cherche à les expliquer rationnellement. Galilée démontre que la Terre n’est pas immobile comme l’on croyait, mais au contraire, mobile, qu’elle gravite autour du Soleil qui est, lui, au centre du système solaire. Cette révolution galiléenne, la révolution héliocentrique, « helios »signifiant « le soleil », nous fait précisément connaître le monde réel comme un monde inversé par rapport au monde de notre expérience sensible immédiate.

Or si la science nous arrache effectivement à notre perception ordinaire de la réalité, nous pouvons dire que l’art nous y reconduit ou plus exactement que l’art nous apprend à percevoir en élargissant et en libérant notre perception. La perception, en effet, est indispensable à la vie quotidienne et pour cela, elle est forcément sélective. Autrement dit, la perception sélectionne, dans notre environnement, ce qui nous est immédiatement utile, c’est-à-dire ce qui sert notre action actuelle. Lorsque je conduis, par exemple, je ne perçois que la route et ses signaux et non pas le paysage. Or c’est précisément en nous apprenant à ne plus percevoir par utilité mais par plaisir que l’art élargit notre horizon perceptif. Comme l’écrit Henri Bergson, « c’est parce que l’artiste songe moins à utiliser sa perception qu’il perçoit un plus grand nombre de choses ». Bergson nous fait ici comprendre que les artistes ne perçoivent plus simplement en vue d’agir, ils perçoivent pour percevoir, pour rien, pour le plaisir. L’art nous donne donc une vision plus directe de la réalité et c’est en nous révélant le réel que l’art nous en fait percevoir la beauté. Par exemple, avant qu’un peintre dans une nature morte ne me la montre, avais-je vraiment perçu la beauté de cette banale cuillère ?

L’art nous montre que la perception nous ouvre au réel et qu’elle est aussi chargée de subjectivité, or il se peut que cette subjectivité domine totalement la perception ou plutôt qu’elle rende l’esprit totalement incapable d’admettre ce qu’il perçoit, c’est-à-dire le réel. L’homme possède en effet l’étonnante aptitude de refuser de percevoir ce qui contredit son désir. En effet, quand ce qui est perçu contredit une croyance, que le sujet n’est nullement disposé à remettre en question, alors la faculté perceptive, la perception, se bloque. Par ce refus de perception, la conscience entend se mettre à l’abri du réel et ne rien céder de son opinion, de son désir. Ceci, que je crois percevoir, n’est pas, se dit précisément l’illusionné. Or cette protection fonctionne si bien que les incessants démentis qu’oppose la réalité au désir, constitueront, paradoxalement, autant de confirmation du désir. Ainsi, par exemple dans Les Femmes savantes de Molière, la jeune Bélise se croyant aimée de tous les hommes, voit-elle dans leurs dénégations répétées, autant de preuves de leur timidité à lui avouer leur flamme ? Autrement dit, plus les hommes lui disent qu’ils ne l’aiment pas, et plus elle se persuade qu’ils l’aiment car, c’est par timidité qu’ils disent ne pas l’aimer. Comme l’écrit le philosophe Clément Rosset « l’illusion est comme une perception inutile ». Et l’on voit bien alors la difficulté sinon l’impossibilité qu’il y a à désillusionner quelqu’un. En effet, l’illusionné voit bien la réalité, la jeune Bélise entend les dénégations des hommes mais refuse de tirer les conséquences de cette perception. Comment dire à Bélise qu’on ne l’aime pas ? Comment faire percevoir à l’illusionné ce que précisément il perçoit déjà ? Le psychanalyste Sigmund Freud rencontrera cette difficulté lui aussi pour autant que le refoulement, qu’il théorise, constitue bien un cas particulier de refus de perception. Dans le refoulement, en effet, on ne veut rien savoir de ce que notre conscience perçoit et on le rejette pour cela dans le psychisme inconscient.

En sciences, comme en philosophie, la pensée véritable exige, en cas de conflit, de préférer le réel à son opinion ou à son désir. Mais en tant qu’elle traite de l’existence humaine, et du réel dans sa totalité, la philosophie, plus que la science, affronte sans doute les résistances les plus importantes.

 

Pour finir, exerçons-nous sur ce sujet de baccalauréat : « Percevoir est-ce seulement recevoir » ? Alors, je vous rappelle la méthode : d’abord, bien comprendre le sens de la question en étant capable de la reformuler. Ensuite, bien comprendre le problème posé, c’est-à-dire le débat ouvert par cette question qui va nous obliger à un développement structuré avant de pouvoir répondre.

Reprenons les termes du sujet, « percevoir » c’est avoir une expérience consciente de quelque chose, c’est une conscience empirique. Une conscience qui vient de l’expérience, que celle-ci soit externe à un objet, extérieure ; interne, une sensation intérieure de mon corps ou bien encore un sentiment. Recevoir, c’est obtenir quelque chose que l’on n’a pas soi-même créé, c’est donc un état de passivité bien que ce soit aussi un état d’ouverture, d’acceptation, d’accueil, de réception. Et enfin, « est-ce seulement », cela signifie est-ce seulement cela, n’est-ce pas autre chose que cela ? Autrement dit, le sujet nous demande de déterminer s’il est juste d’affirmer que la perception n’est qu’une pure passivité ?

Alors, il n’est pas ici difficile le problème, de voir ce qui fait débat : la perception est-elle, en effet, une pure passivité ou ne faut-il pas remettre en cause cette thèse classique et voir, dans la perception, une activité, une construction, un jugement voire même une production de l’esprit ?

Le plan. On pourra partir de l’opinion commune en faisant de la perception une pure réception passive et donnée venant de l’extérieur ; puis une seconde partie pourra objecter que la perception est en fait une activité, une construction, un jugement de l’esprit. Et enfin, une troisième partie pourra affiner cette seconde thèse, en analysant le travail de l’artiste comme un travail d’invention de la perception.