La société et les échanges

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La société et les échanges

Qu’est-ce d’abord qu’une société ? Eh bien dans son ouvrage Les Deux Sources de la morale et de la religion, le philosophe Henri Bergson nous en donne une définition assez parfaite, la voici : « humaine ou animale, une société est une organisation ; elle implique une coordination et généralement aussi une subordination d’éléments les uns aux autres ». Et nous voyons donc tout de suite d’après cette définition donnée par Bergson que si la société est un système de coordinations, donc un système de coopérations entre les individus, c’est que c’est aussi entre les individus un système d’échanges. Il faut en fait placer les échanges au fondement même de toute organisation sociale. Bref, une société c’est, au fond, un système d’échanges, mais il faut bien comprendre ici que l’on n’échange pas que des choses ni des services.

 

L’ethnologue Claude Lévi-Strauss nous montre en effet que toute société s’organise autour de trois grands systèmes d’échanges, plutôt que toute société est un triple système d’échanges. Alors quels sont-ils ? Eh bien, il y a d’abord les échanges de biens et de services dans la consommation, ces échanges produisent un système économique. Il y a ensuite les échanges de personnes, les échanges matrimoniaux, non plus dans la consommation mais dans la reproduction. Ces échanges produisent un système de parenté. Ce système d’échanges est commandé par l’interdit, par l’inceste, autrement dit, par la prohibition ferme du mariage entre proches parents. Cet interdit que l’on retrouve universellement dans toutes sociétés institue une obligation d’échanger entre familles biologiques qui tissent ainsi entre elles des systèmes d’alliance. Enfin, dernier type d’échange, dernier système d’échanges, il y a les échanges de messages dans la communication, dans le langage ; ces échanges produisent un système linguistique, une langue. Bref, dans toutes sociétés on échange des choses, on échange des personnes, on échange des messages, on consomme, on se reproduit et on communique.

 

Il faut dire qu’échanger c’est toujours donner pour recevoir, autrement dit, l’échange implique toujours une réciprocité ; pour cela il faut que les biens ou les services échangés soient jugés de valeur équivalente. C’est cela en tout cas qui définit la justice des échanges. Des échanges justes doivent comporter un gain réciproque, c’est-à-dire une égalité entre les valeurs des choses échangées. Se posent alors, d’une part, le problème technique de la mesure de la valeur et, d’autre part, le problème du critère ou du fondement de la valeur.

 

Examinons d’abord le problème technique de la mesure de la valeur.

Comment mesurer la valeur de ce qui s’échange ? Certes le troc pourra bien permettre d’échanger, par exemple, ponctuellement du vin contre du blé entre deux familles, mais lorsque des échanges se généralisent il va falloir trouver un étalon universel, et cet étalon universel entre les marchandises sera la monnaie. La monnaie est en effet l’intermédiaire qui permet de résoudre le problème de l’échange des biens et des valeurs inégales. La monnaie rend commensurable les marchandises entre elles, elle est un équivalent conventionnel et universel de toutes les marchandises. Cependant, l’ambiguïté de la monnaie c’est qu’elle ne tient pas toujours seulement ce rôle d’intermédiaire et qu’elle est parfois, en fait, bien souvent désirée pour elle-même. Autrement dit, la monnaie tend à devenir une fin à part entière comme on le voit dans la spéculation, c’est-à-dire lorsque les échanges n’ont plus pour but la simple satisfaction des besoins, mais ont pour but l’accroissement indéfini, illimité, de la richesse pour elle-même. La monnaie permet donc de comparer la valeur des choses échangées. Mais sur quoi se fonde la valeur de ces dits échanges ? On peut répondre ici que c’est le travail qui produit la valeur ainsi que, comme le précisera Karl Marx, la valeur d’échange d’une marchandise est mesurée par la quantité de travail socialement nécessaire pour produire cette marchandise. Karl Marx dénoncera à ce propos le capitalisme comme un système d’exploitation. Le capitalisme, c’est en effet la propriété privée des moyens de production. Dans ce système, l’ouvrier va vendre sa force de travail à un entrepreneur en échange d’un salaire qui ne va lui permettre que de subsister, c’est-à-dire de maintenir sa force de travail pour pouvoir la revendre quotidiennement au capitaliste qui l’emploie. Or cette force de travail n’est pas une marchandise comme une autre puisqu’elle produit de la valeur, puisqu’elle produit des marchandises dont la vente va rapporter à l’entrepreneur d’importantes plus-values. Si l’entrepreneur ne se soucie pas de redistribuer la valeur ajoutée, autrement dit, de partager les bénéfices avec les travailleurs qui assurent la marche de la chaîne productive, alors c’est bien un système d’exploitation et une société injuste. Pour assurer une justice dans les échanges faut-il laisser faire le marché ? C’est la conception libérale, le libre échange. Il faut laisser s’exercer les échanges le plus librement possible car seul le jeu des intérêts individuels réalisera l’intérêt général par l’effet d’une harmonisation spontanée du marché. Oui, mais on peut cependant douter des capacités naturelles du marché à réduire par lui seul les inégalités sociales. Si le marché augmente en effet les richesses, il accentue cependant l’inégalité des possessions, c’est-à-dire l’écart entre les riches et les pauvres, nous retrouvons le problème de la redistribution de la valeur ajoutée. Dès lors la politique doit intervenir pour réguler l’économique, pour réguler le marché, à la fois préserver les règles de la concurrence, par exemple avec les lois anti monopoles, mais aussi corriger les inégalités, donner plus à ceux qui ont moins ! Bref, les échanges économiques doivent s’articuler et parfois se subordonner au politique, l’État doit intervenir dans la société marchande.

 

Pour finir, examinons brièvement ce sujet du baccalauréat : « Le don existe-t-il vraiment ? ». Je vous rappelle la méthode : d’abord bien comprendre le sens de la question pour être capable de la reformuler, ensuite bien comprendre le problème posé, c’est-à-dire le débat ouvert par cette question, qui va nous obliger à un développement structuré avant de pouvoir répondre.

Alors, pour pouvoir reformuler plus explicitement la question, il faut d’abord bien comprendre chacun de ces termes. Le don existe-t-il vraiment ? On voit qu’ici le mot principal c’est « le don », alors évidemment on pourrait comprendre le mot « don » comme signifiant un talent inné, ici le sujet signifierait « Y a-t-il un génie, un talent inné ? » ou bien au contraire « Le talent ne s’acquiert-il pas par l’exercice répété, l’effort, le travail ? ». Je ne retiendrai pas cette approche du sujet, car puisque nous parlons des échanges, je définirai le don comme le fait de donner une chose, un service sans rien en attendre en retour, autrement dit, de manière désintéressée. Se demander si le don existe et se demander si le don a une réalité, s’il n’est pas qu’un mot, et vous comprenez que l’adverbe « vraiment » jette la suspicion ou plutôt vous indique que cette existence n’est pas si certaine que cela. Vous comprenez donc que si le don n’existe pas vraiment, c’est qu’il n’est finalement qu’une forme d’échange.

Alors voici la forme que pourrait prendre une introduction pour ce sujet sachant que la fonction principale de l’introduction est d’annoncer le problème :

 

« Le don se définit comme le fait de donner une chose sans rien en attendre en retour, il est présent dans toute société mais est-il vrai que celui qui donne n’attend vraiment rien en retour ? Autrement dit, le don est-il authentique ou n’est-il au fond qu’un échange déguisé ? Donne-t-on jamais vraiment sans attendre aucune contrepartie de manière réellement gratuite et désintéressée ? Ou le don ne cache-t-il pas, au contraire, toujours une forme de réciprocité ou de gain attendu par celui qui donne ? Pire encore, le don ne crée-t-il pas une dette pour celui qui le reçoit, c’est-à-dire un devoir de faire un don en retour ? Il faudra donc se demander à quelle condition le don peut vraiment exister. »

Cette introduction annonce donc le plan. Dans une première partie, on examinera en quel sens le don existe vraiment ; dans une seconde partie on apportera des objections et on verra dans le don, au fond, une forme d’échange ; enfin dans une dernière partie on examinera à quelles conditions un don véritable est possible, la condition essentielle étant le désintéressement profond de celui qui donne ; et puisque l’on ne peut pas juger de l’extérieur si l’intention est vraiment désintéressée, chacun doit être pour cela renvoyé à sa propre conscience.