Le devoir

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Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : Le devoir

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Le devoir

 

Qu’est-ce que le devoir ? Le devoir c’est ce qu’il faut faire, c’est ce qui nous oblige. Mais cette obligation qu’est le devoir peut s’entendre en deux sens très différents car ce peut être une obligation profondément morale ou, au contraire, une obligation profondément sociale et ce ne sera pas du tout la même chose.

 

Au sens fort du terme, c’est-à-dire au sens d’obligation morale, le devoir est ce qu’on exige de soi-même au nom de valeurs morales que l’on tient pour supérieures à toutes autres. C’est donc faire ce que l’on doit parce qu’on le doit, c’est-à-dire par pur respect pour la loi morale et cela en dehors de tout autre mobile, de toute autre fin, de tout autre intérêt.

 

Dans son ouvrage, La République, le philosophe Platon nous raconte une histoire qui nous fait bien comprendre ce qu’est le devoir. Un berger du nom de Gygès, nous dit Platon, trouve un jour, par hasard, une bague magique. Il suffit de tourner le chaton de la bague vers l’intérieur de la paume pour que celui qui la porte devienne instantanément invisible aux autres. Que croyez-vous qu’il arriva ? Eh bien Gygès, qui avait toujours passé pour honnête homme, se fit voleur et criminel, autrement dit, il ne sut résister aux tentations permises par son invisibilité donc par son impunité. Il pénétra au palais, séduisit la reine, assassina le roi, prit le pouvoir et l’exerça de manière égoïste. Si bien que l’enseignement de cette histoire de l’anneau de Gygès est clair : ce que l’on ne fait pas visible mais que l’on s’autoriserait à faire invisible, eh bien cela, on ne le faisait pas par devoir mais simplement par prudence, par conformisme et probablement aussi par hypocrisie. Au contraire, c’est seulement ce que l’on s’interdirait de faire même si l’on était invisible qui relève véritablement du devoir moral. Je pourrais faire ceci ou cela puisque personne ne me voit et pourtant je ne le fais pas, je m’impose de ne pas le faire, pourquoi ? Non pas par intérêt, mais par devoir.

 

C’est en ce sens que le devoir est, selon les mots du philosophe allemand du XVIIIe siècle, Emmanuel Kant, un « impératif catégorique », c’est un commandement inconditionnel qui vaut pour lui-même absolument et puisqu’il vaut pour tout être moral « l’impératif catégorique » est universel. Par exemple tout être moral doit vouloir aider l’enfant qu’il sait être en danger et qu’il sait pouvoir aider. Cet impératif vaut par lui-même et ne dépend d’aucune condition.

 

Le devoir s’oppose ainsi à l’égoïsme c’est-à-dire aux intérêts limités de ce que Kant appelle « notre cher petit moi ». Ne pas agir par devoir, en effet, c’est agir selon ses penchants personnels uniquement ou par crainte des sanctions ou encore par espoir des récompenses. On peut ainsi se demander si un croyant qui fait son devoir pour aller au paradis a vraiment une conduite morale. Faire son devoir pour aller au paradis et par crainte de la sanction divine n’est-ce pas encore une forme d’égoïsme ? Agir par égoïsme ou par intérêt personnel c’est toujours obéir à ce que Kant appelle non pas des « impératifs catégoriques » mais des « impératifs hypothétiques », c’est-à-dire à des commandements conditionnels, à des moyens qui ne valent que par rapport à certaines fins poursuivies. Par exemple, si tu veux éviter la prison, sois honnête ; si tu veux aller au paradis, sois charitable ; et on voit bien ici qu’agir conformément au devoir ce n’est pas la même chose qu’agir par devoir.

 

Il faut bien insister sur le fait que le devoir véritable se fait librement et cela signifie que le devoir ne peut pas être imposé par la force. Agir sans choisir, sans pouvoir exercer sa volonté, agir en raison de la force qui s’exerce sur nous et non pas en raison de la conscience que nous avons de ce qui doit être, ce n’est pas agir par devoir. Rousseau le dit très bien dans Le contrat social, « Céder à la force — écrit Rousseau — est un acte de nécessité, non de volonté, c’est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourrait-ce être un devoir ? » Autrement dit, on ne peut pas être contraint par un autre à agir par devoir et on agit par devoir qu’à la condition de le faire librement. Le devoir c’est ce à quoi l’on s’oblige soi-même librement.

 

Il nous faut donc bien opposer, comme nous l’avions dit au début, le devoir comme obligation morale du devoir comme obligation sociale ou conformisme social. La société en effet, toutes sociétés, nous impose de multiples conduites que nous intériorisons lentement et inconsciemment au cours de notre éducation et de notre apprentissage social, ce qu’on appelle « la socialisation ». Ces règles de conduite, ces normes, ces valeurs vont constituer notre « surmoi social » et voici alors ce que l’on nomme le conformisme, c’est-à-dire le fait de suivre la morale des autres, de suivre la morale du groupe. Le conformisme avance main dans la main avec le moralisme ; le moralisme, c’est cette tendance que nous avons de faire la morale aux autres et de se soucier davantage de leur devoir que du nôtre. Or, parce qu’elles ont pour fonction première de maintenir la cohésion du groupe, les morales collectives font du groupe la valeur suprême et parce qu’il y a plusieurs sociétés, plusieurs groupes, eh bien les devoirs relatifs à chaque groupe, à chaque société ne peuvent dès lors que s’opposer.

 

Bref, chaque société développe ses propres systèmes de valeurs particuliers de sorte qu’aucun devoir social ne peut être par définition universel. Cela oppose radicalement le devoir social au devoir moral car le devoir moral est universalisable, nous l’avons dit. Autrement dit, lui seul peut valoir pour tout être humain et non pas seulement pour les membres du groupe, lui seul n’est pas socialement imposé mais librement assumé. Et bien loin de se limiter aux intérêts d’un groupe particulier, le devoir véritable promeut la valeur absolue de la personne, il découle de l’égale dignité de tout être humain. Bref, le devoir est ce que l’on doit à autrui en tant qu’il est notre égal. Le devoir consiste ainsi à s’obliger à agir comme si l’on aimait autrui. C’est pourquoi le devoir est indispensable et restera toujours indispensable tant que l’amour d’autrui ne sera pas entièrement présent en chacun de nous, donc sans doute en réalité tant que les hommes seront ce qu’ils sont.

 

Penchons-nous pour finir sur un sujet donné au baccalauréat de philosophie, il s’agit d’un texte d’Emmanuel Kant, le voici :

« Il arrive parfois, sans doute qu’avec le plus scrupuleux examen de nous-mêmes, nous ne trouvons absolument rien qui, en dehors du principe moral du devoir, et peut-être assez puissant pour nous pousser à telle ou telle action et à tel grand sacrifice. Mais de là on ne peut nullement conclure avec certitude que réellement ce ne soit point une secrète impulsion de l’amour-propre qui, sous le simple mirage de cette idée, ait été la vraie cause déterminante de la volonté. C’est que nous nous flattons volontiers en nous attribuant faussement un principe de détermination plus noble, mais en réalité nous ne pouvons jamais, même par l’examen le plus rigoureux, pénétrer entièrement jusqu’au mobile secret. Or, quand il s’agit de valeurs morales l’essentiel n’est point dans les actions que l’on voit mais dans ces principes intérieurs des actions que l’on ne voit pas. »

 

 Alors, à quel problème ce texte de Kant extrait de La métaphysique des mœurs,deuxième section,écrit en 1792 répond-il ?

C’est le problème suivant : suis-je vraiment capable de connaître mes propres intentions et le fait d’avoir bonne conscience signifie-t-il vraiment que j’ai agi par devoir ? L’orgueil et l’amour-propre ne se cachent-ils pas parfois et peut-être même souvent derrière les actions apparemment les plus nobles ?

Alors la réponse de Kant à ce problème, et donc la thèse qu’il défend dans ce texte, c’est qu’on ne peut vraiment savoir avec certitude si l’on a agi par devoir. C’est bien en effet l’intention de l’acte qui donne sa valeur à l’acte mais cette intention échappe à l’observateur extérieur ainsi qu’au sujet qui agit.

 

Le texte se divise en trois parties. D’abord Kant nous explique que la conscience de nos intentions nous conduit souvent à croire en toute bonne foi que nous avons agi de manière vertueuse par devoir et non en fonction de tel ou tel intérêt égoïste. Dans une seconde partie, Kant oppose cette idée que, pourtant, derrière la pureté apparente de l’intention peuvent se cacher des mobiles égoïstes, l’amour-propre, la bonne conscience, etc. Et dans une troisième partie Kant conclut que la vertu réside moins dans l’action visible que dans l’intention qui la sous-tend. Or, cette intention échappe même à celui qui agit, il nous arrive ainsi souvent de nous tromper sur notre propre compte car il est impossible, même par l’introspection la plus rigoureuse, de remonter jusqu’aux mobiles les plus profonds de nos actes.