Le langage

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Classe(s) : Tle ES - Tle L | Thème(s) : Le langage

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Le langage

 

Le mot « langage » désigne deux choses : Il désigne d’une part la faculté de communiquer ou de parler et d’autre part toute communication par signes.

 

Au sens strict en effet, on entend par langage la faculté de parler ou d’utiliser une langue ; bien évidemment une personne muette possède aussi cette faculté puisqu’elle est capable de s’exprimer par un certain langage, le langage des gestes.

Cela nous conduit au sens large du mot « langage » qui signifie alors toute communication par signes. Plus techniquement l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss écrit que « le propre du langage est d’être un système de signes sans rapport matériel avec ce qu’ils ont pour mission de signifier ». Alors expliquons cette phrase, qu’est-ce d’abord un système ? Eh bien, c’est un ensemble régi par des règles et où chaque élément se définit non pas par lui-même mais par sa relation aux autres éléments de système ; autrement dit, chaque signe et chaque mot se définissent en rapport à d’autres signes et à d’autres mots du langage.

 

Le langage est donc un système de signes. Mais maintenant qu’est-ce qu’un signe ? Un signe c’est quelque chose qui renvoie à autre chose, mais le propre du langage humain c’est que le signe y est arbitraire ou conventionnel. On aurait pu appeler « table » la chaise à condition que la chaise soit nommée « table » et d’ailleurs le mot « chaise » ne ressemble pas plus à une chaise que le mot « table » ; le mot « rond » n’est pas rond ; le mot « chien » ne mord pas ; le mot « feu » ne brûle pas, etc.

 

C’est précisément pourquoi Claude Lévi-Strauss peut écrire qu’il n’y a pas de rapport matériel entre le langage et la réalité, autrement dit, le langage produit un univers symbolique qui représente le monde sans être le monde lui-même.

Cette différence, cette distance par rapport au réel donne au langage une certaine autonomie ; cette indépendance du langage lui permet justement de créer une généralisation et de manipuler des idées générales, ainsi l’homme, la plante, la liberté, par exemple, n’existent en tant qu’idées générales que dans le langage. De même le langage produit des abstractions, c’est-à-dire qu’il abstrait des dimensions qui, dans la réalité, ne sont jamais séparées ; par exemple, on va parler de la rougeur, alors que la rougeur n’existe pas comme telle toute seule dans la réalité.

Mais cela donne aussi au langage la possibilité de développer des mots, des significations, indépendamment de la réalité, c’est-à-dire de parler de ce qui n’existe pas. Le langage est donc à la fois ce qui nous relie au monde lorsqu’il dit la vérité mais aussi ce qui bien souvent nous en éloigne.

 

Un problème classique concerne le rapport entre la pensée et le langage, ce problème est le suivant : la pensée pré existe-t-elle au langage ou ne tire-t-elle au contraire son existence que de celui-ci ? Concevoir le langage comme un instrument de communication, c’est faire l’hypothèse que la pensée existe d’abord puis qu’elle va utiliser le langage simplement pour s’exprimer et se communiquer à l’extérieur. C’est bien en effet une expérience habituelle pour nous tous de chercher nos mots, d’avoir comme on dit « le mot sur le bout de la langue ». Mais en réalité, le langage participe activement à la construction de cette pensée, autrement dit, la pensée véritable n’existe ni avant le langage ni hors du langage, et d’ailleurs, chercher ses mots c’est en fait chercher sa pensée, cette pensée que l’on n’a pas encore tant que l’on n’est pas capable de la verbaliser. Comme le dit le philosophe français contemporain Clément Rosset, « là où les mots manquent pour la dire, manque aussi la pensée, privée de la garde du mot, la pensée s’étiole et meurt ». Mais il est vrai que la pensée ne peut se libérer de sa propre confusion que par ce que Paul Valéry appelle « les belles chaînes du langage ».

 

Mais il faut ajouter que cette dépendance de la pensée par rapport au langage l’expose à un danger important qui est de voir le langage se substituer à la pensée et finalement l’effacer comme tel et en ce sens le philosophe Louis Lavelle avait raison d’écrire que « si la pensée n’est rien sans la parole qu’un possible sens de la réalité, il arrive que la parole subsiste seule comme un corps que son âme a quitté ». Cela arrive dès que l’on croit qu’il suffit de parler pour penser, c’est-à-dire dès que la pensée renonce à ses exigences propres, on s’expose alors à ce qu’on appelle « le verbalisme », c’est-à-dire l’automatisme des mots qui s’associent tout seuls dans notre parole. Mais se faire entraîner par les mots, c’est en fait se faire entraîner par les préjugés, les lieux communs, les clichés, les phrases toutes faites. Contre ce danger il n’y pas d’autres solutions que la volonté de penser à nouveau ce qu’on dit, c’est-à-dire comme le dit Alain de « peser ce qui vient à l’esprit », voilà une tâche nécessaire car elle est libératrice mais c’est en même temps une tâche infinie puisque, comme le dit encore Alain, « nous n’avons jamais fini de savoir ce que nous disons ».

 

Mais là où le langage est le plus dangereux, c’est lorsqu’il est intentionnellement utilisé en vue d’endormir la pensée et la volonté. Se servir du langage pour obtenir du pouvoir sur autrui et non pas pour rechercher la vérité, c’est ce que s’efforce de faire la rhétorique ou la sophistique. Dans l’Antiquité grecque, les sophistes faisaient le pari de persuader n’importe quel auditeur par le seul pouvoir de la parole, donc du langage, et cela indépendamment de leur expertise dans le domaine concerné, autrement dit, même s’ils ne connaissent pas grand-chose à ce dont il parle. La rhétorique cherche donc la forme la plus séduisante de langage sans se soucier de la vérité de son contenu, elle veut persuader et non pas convaincre. Persuader c’est-à-dire ne s’appuyer que sur des ressorts affectifs en flattant notamment son auditeur, alors que convaincre suppose de ne s’appuyer que sur la seule raison. Contre ses dangers, Platon notamment dans le Gorgias en appelle au dialogue comme un usage exemplaire du langage parce que régler sur la vérité de ce dont on parle et sur l’échange d’arguments cela suppose un certain respect mutuel entre les interlocuteurs et une responsabilisation.

 

 

Examinons maintenant brièvement un sujet de baccalauréat : « Nos paroles peuvent-elles dépasser notre pensée ? »

Pour bien comprendre cette question, il faut la reformuler et d’abord bien saisir le sens des termes, notamment le mot « parole ».

Il faut dire ici que l’on distingue la parole de la langue ; qu’est-ce qu’une langue ? Eh bien c’est un système de signes mais propre à une société, donc qui a des structures spécifiques dans lesquelles chacun peut et même doit parler s’il veut être compris des autres locuteurs de cette langue. Maintenant il faut aussi distinguer la langue de la parole. Qu’est-ce en effet que la parole ? Eh bien c’est l’acte d’un individu qui est doué de la faculté du langage évidemment, l’acte d’un individu créant un discours en usant d’une langue. Pour le dire plus simplement, la parole c’est la mise en œuvre individuelle d’une langue. La parole est toujours individuelle et personnelle tandis que la langue est toujours sociale, la langue c’est ce dans quoi nous parlons.

Mais revenons maintenant à notre sujet et reformulons-le. Nos paroles donc qui sont des actes individuels par lesquels nous créons un discours peuvent-elles aller au-delà de notre pensée, c’est-à-dire au-delà de nos représentations conscientes ? Bref, ce que nous disons en tant que sujet parlant peut-il échapper à notre maîtrise ? Et nos paroles, en ce sens-là, ne sont-elles pas plus riches et plus signifiantes que notre pensée elle-même ?

Le problème au débat est le suivant : est-il possible que nos paroles aillent au-delà de notre pensée ou bien, au contraire, notre pensée est-elle toujours totalement présente et traduite par nos paroles ? Mais plutôt qu’une opposition entre la pensée et paroles, ne faut-il pas concevoir une relation dynamique, une interaction, une construction réciproque entre les paroles et la pensée ?

 

Alors, on peut concevoir un plan en trois parties : dans une première partie, on peut exposer le décalage entre les paroles et la pensée du fait de l’incapacité des paroles du langage à traduire adéquatement et intégralement la pensée. Le langage paraît toujours faible, déformant, limité, par rapport à l’infinie richesse de la pensée. On pourra s’appuyer ici sur les textes de Bergson. Dans une deuxième partie, on peut argumenter le décalage des paroles et de la pensée, du fait que nos paroles expriment une pensée inconsciente. On pourra ici s’appuyer notamment sur Freud et la notion d’inconscient psychique. Enfin dans une troisième partie, on essaiera de faire une synthèse et de se demander si le décalage des paroles et de la pensée n’est pas en fait souvent créateur et n’oblige pas la pensée, précisément, à comprendre toujours à nouveau ce qu’elle dit, donc à toujours se dépasser elle-même.