Théorie et expérience

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Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Théorie et expérience

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Théorie et expérience

 

Je commencerai par vous donner les définitions très générales des termes. Qu’est-ce d’abord qu’une théorie ? Eh bien d’une manière générale une théorie est un ensemble de propositions visant à expliquer quelque chose. Tant que ces propositions ne sont pas démontrées la théorie demeure une hypothèse et l’on dira plus précisément qu’une théorie scientifique est une proposition d’explication par des lois et des concepts d’un ensemble de phénomènes naturels.

 

Et qu’est-ce que l’expérience ? Eh bien d’une manière très générale, l’expérience c’est la mise en relation du sujet avec le réel ; l’expérience c’est la rencontre du réel par le sujet.

Cette rencontre du réel par le sujet peut être de trois formes : elle peut être ponctuelle, habituelle ou méthodique. L’expérience ponctuelle c’est l’expérience immédiate, c’est éprouver ou sentir quelque chose ; l’expérience habituelle c’est l’expérience acquise lorsque l’on dit « avoir de l’expérience », donc une habitude, un savoir-faire, voire une sagesse. Enfin l’expérience méthodique c’est l’expérience construite, il s’agit ici plus précisément de ce que l’on nomme l’expérimentation en sciences, qui est toujours une observation provoquée pour tester une hypothèse. Pour formuler différemment ces trois formes de l’expérience, nous pourrions dire que l’expérience c’est soit éprouver le réel, soit se souvenir du réel, soit s’instruire sur le réel ; l’éprouver dans l’expérience immédiate, s’en souvenir et s’y familiariser dans l’expérience habituelle et s’en instruire dans l’expérience provoquée, autrement dit, dans l’expérimentation.

 

Il faut bien distinguer l’homme d’expérience de l’homme de la théorie parce que la théorie ne reste qu’une vue de l’esprit sans lien direct avec la réalité. L’homme de la théorie est alors celui que l’on appelle un rat de bibliothèque qui aura perdu son temps dans ses livres tandis que l’homme d’expérience véritable aura acquis une connaissance de première main sur la réalité pour l’avoir maintes fois éprouvée, fréquentée, lui seul se sera enrichi des leçons du passé. Mais remarquons que l’âge seul ne suffit pas à rendre habile ou sage, autrement dit, il ne suffit pas de faire des expériences pour avoir de l’expérience ; encore faut-il savoir tirer le miel des leçons, de l’enseignement de tout ce qui aura été butiné. C’est là le côté actif de l’expérience qui suppose un effort de volonté et de réflexion.

 

Alors en effet, si l’expérience est la rencontre du réel par un sujet, autrement dit le fait que la réalité se donne un sujet, il y a bien en ce sens une irréductible part de passivité dans l’expérience, le sujet reçoit quelque chose, l’esprit rencontre bien un donné extérieur qu’il n’invente pas, ce qui garantira l’objectivité de l’expérience mais d’un autre côté l’expérience ne nous apprend quelque chose, elle n’a de signification que pour un sujet qui l’interprète. Autrement dit, sans une théorie pour l’interpréter l’expérience ne signifie rien.

Il faut bien comprendre ici que l’activité de l’esprit imprègne l’observation même la plus naïve. Comme le remarque le philosophe français du XIXe siècle Auguste Comte, pour se livrer à l’observation, notre esprit a besoin d’une théorie quelconque, et en effet, dire simplement « le soleil se couche », c’est déjà partager, même inconsciemment, une théorie géocentrique faisant tourner le soleil autour d’une Terre immobile.

 

Mais on voit bien aussi par cet exemple ce que peut avoir de trompeur l’expérience naïve ; autrement dit, l’expérience première ou immédiate nous abuse souvent et la théorie scientifique devra commencer par surmonter cet obstacle épistémologique qu’est notre expérience première du monde. C’est en ce sens que le philosophe des sciences français Gaston Bachelard nous explique que l’accès à la théorie scientifique exige de rompre d’abord avec toute la richesse du vécu empirique, chargé de représentations, de croyances, de significations non scientifiques. Et l’on voit bien d’ailleurs comment la science nous présente un monde inversé par rapport au monde de l’expérience sensible. L’astronomie nous démontre, par exemple, que c’est en fait nous qui tournons autour du soleil.

La science doit donc dépasser l’expérience naïve et introduire de véritables méthodes expérimentales. Au XIXe siècle le médecin et philosophe des sciences Claude Bernard a bien formalisé cette méthode en plusieurs étapes : il y a d’abord l’observation, le savant constate un fait, qui retient son attention parce qu’il n’est pas explicable par les théories admises ; il y a ensuite l’interprétation ou l’hypothèse, le savant propose une théorie explicative du fait et il y a finalement l’expérimentation avec l’observation de son résultat qui va permettre de valider ou de réfuter l’hypothèse. On voit bien ici comment l’expérimentation, l’expérience scientifique n’est pas passive mais active car délibérée, consciente et méthodique.

 

Mais est-il si sûr qu’une expérience puisse vraiment prouver une théorie ? Eh bien on peut en douter fortement. Pourquoi ? Parce que l’expérience par définition est toujours unique, est toujours singulière. Or, en théorie, par définition, est toujours générale ou universelle c’est-à-dire qu’elle vaut pour tous les cas possibles. Or, comment une expérience particulière pourrait-elle prouver une théorie universelle ? On ne voit pas combien d’observations expérimentales il faudrait accumuler pour pouvoir affirmer avec certitude par exemple « tous les cygnes sont blancs » ! Quelle certitude ou quelle preuve démonstrative le millième cygne blanc observé apporterait-il que n’auraient pas déjà apporté les 999 cas précédents ? Le millième cygne blanc observé n’apporte aucune preuve, ce n’est qu’un autre cas de cygne blanc, un de plus qui prouvera bien que tous les cygnes observés jusqu’ici sont blancs mais non que tous les cygnes observables le sont nécessairement. Bref, l’accumulation répétée d’une expérience apporte davantage une habitude qu’une preuve. Ici, l’expérience n’a pas, en effet, de véritables pouvoirs vérificateurs de la théorie, elle a au contraire un véritable pouvoir falsificateur ou réfutateur de la théorie. En effet, une seule observation suffit à contredire définitivement une théorie universelle. Il me suffit d’observer un seul cygne noir pour réfuter à jamais l’affirmation de la blancheur universelle des cygnes. Et c’est bien là la grande leçon du philosophe des sciences, anglais, Karl Popper qui nous montre que la science n’avance pas par vérifications mais bien plutôt par réfutations successives, autrement dit, par l’élimination progressive des théories fausses, cela permet à la science d’avancer mais jamais de s’arrêter car jamais l’expérience ne pourra prouver la vérité absolue d’une théorie.

 

 

Pour finir exerçons-nous sur ce sujet de baccalauréat : « Les faits parlent-ils d’eux-mêmes ? » Alors, je vous rappelle la méthode : d’abord bien comprendre le sens de la question en étant capable de la reformuler, ensuite bien comprendre le problème posé, c’est-à-dire le débat ouvert par cette question qui va nous obliger à un développement structuré avant de pouvoir répondre.

Les faits c’est ce que l’on peut observer, c’est ce que l’expérience nous montre. Parler c’est tenir un discours, et plus précisément ici, tenir un discours sur ce que l’on est. Se demander donc si les faits parlent d’eux-mêmes c’est se demander si la simple observation des phénomènes suffit pour les comprendre et les expliquer.

Le problème est donc de savoir si l’objectivité consiste à laisser simplement parler les faits ou si, au contraire, l’objectivité consiste à parler pour les faits, autrement dit, à les interpréter.

Dans une première partie, on pourra répondre que l’objectivité consiste en effet à laisser parler les faits et rien que les faits en s’interdisant toutes interprétations et l’on pourra objecter, dans une seconde partie, que les faits ne parlent qu’à ceux qui savent leur poser les bonnes questions, autrement dit, qu’à ceux qui les interrogent correctement sinon ils ne parlent simplement pas ou ne disent pas la vérité. On peut penser ici à l’illusion de l’expérience immédiate qui nous fait croire que c’est le soleil et l’univers entier qui tourne autour de la Terre. Comme l’écrit le philosophe Alain « l’expérience, c’est-à-dire le simple fait d’être au monde, nous met en présence d’apparences vraies mais qui peuvent être la source des connaissances les plus fausses, les faits ne disent et n’apprennent rien à celui qui ne les interroge pas ». Il faudra donc, dans une troisième et dernière partie, expliquer que c’est la raison qui fait parler les faits, la raison doit interroger les faits pour les comprendre. Cela signifie finalement que l’expérience ne peut pas se passer de théorie.