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Abluka (Suspicions)

Ciné-chroniques

Film turc de Emin Alper

avec : Mehmet Özgür,  Berkay Ates, Tülin Özen, Müfit Kayacan, Ozan Akbab, Fatih Sevdi, Mustafa Kirantepe, Yavuz Pekman, Ahmet Melih Yilmaz, Ararat Mor, Sansli 

Prix Spécial du Jury Venise 2O15   Grand Prix du Jury Asia Pacific   Sélection aux Festivals de Toronto, Busan, Siyad 

Indic et balance

Ce film prémonitoire est censé se passer dans un futur proche. Bien vu : sa réalisation date de 2015 et aujourd’hui, après les troubles qui agitent, entre autres pays, la Turquie, nous y sommes parvenus avec ces images d’émeutes, d’explosions et de terrorisme qui sont devenues une réalité menaçante dans ce pays troublé. Emin Alper nous raconte l’histoire de Kadir, la cinquantaine, qui purgeait une peine de 20 ans de prison pour raisons politiques et qui se voit proposer une libération anticipée par la police s’il consent à devenir indicateur pour traquer les opposants au régime. Il accepte sans hésiter et se retrouve libre. Sa première visite est consacrée à son jeune frère, Ahmet, qui vit seul dans un logement délabré en plein quartier de « non droit », encerclé et surveillé par la police. Le cadet a également un métier d’avenir puisqu'il fait partie d’une équipe chargée d’abattre les chiens qui rôdent dans les rues d’Istanbul. Pour ce faire, on l'a doté d’une carabine avec laquelle il a parfois la tentation de se suicider. Comme on l’a deviné, nous ne sommes pas dans une comédie.

La visite inattendue de son aîné semble apaiser Ahmet. Les deux frères circulent assez librement dans ce bidonville puisqu’ils sont désormais auxiliaires du pouvoir en place. La mise en place dans le scénario de ces deux personnages est traitée avec une sobre efficacité à l’ouverture du film par une série de séquences courtes, aux enchaînements abrupts, souvent muettes, esquissant les angoisses de leur vie solitaire. Kadir, conscient que son cadet est de plus en plus fragile, tente souvent de lui rendre visite mais il trouve presque toujours porte close alors qu’il sait que son frère est là, caché au fond de la pièce, envahi par une paranoïa qui va contaminer Kadir qui ne surmonte pas, quoique libéré, sa déception d’avoir perdu l’amour de la belle Méral qui a refait sa vie durant son emprisonnement. Dans ce marasme qui s’aggrave, une lueur d’espoir inattendue semble soudain intervenir pour notre tueur de chiens, pourtant fin tireur, qui en a blessé un à la patte. Il le poursuit dans le terrain vague, le récupère chez lui et se consacre à soigner sa blessure. L’intérêt qu’il lui porte paraît améliorer son moral : aimer un chien, c’est déjà un progrès ! De son côté, Kadir demande à la police si elle pourrait retrouver Véli, son autre frère qui a disparu et dont il est sans nouvelles. Il faut reconnaître que "la sobre efficacité" qui soutenait notre curiosité au début de cette histoire a également disparu depuis un bon moment, hélas.

On ne sait plus trop quelle piste suivre devant cette avalanche de péripéties entremêlées et Emin Alper se retrouve peu à peu ligoté par ces divers paranoïaques qui basculent de l’amour à la haine et réciproquement. Comme un amoureux éconduit, Kadir n’arrête pas de venir sonner interminablement à la porte d’Ahmet qui refuse d’ouvrir, ce qui amène le film à durer deux heures, alors que 90 minutes suffiraient amplement pour développer ce scénario plutôt original qui gagnerait en rythme, en clarté et en intérêt. Depuis quelques années, une durée excessive semble être une des caractéristiques du cinéma turc actuel, tendance que la Critique en pâmoison et les Festivals encouragent. A chacun ses exceptions culturelles.
 

Henri Lanoë
Cinéchronique

Tanna
Le Voyage au Groenland