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Ȧga

Ciné-chroniques

Film bulgare de Milko Lazarov

Avec Mikhail Aprosimov, Feodosia  Ivanova, Calina Tikhonova, Sergey Egorov,

Sélectionné dans 27 Festivals Internationaux

 

Un Film en blanc… et blanc

 

            En ces semaines de rentrée où tant de films se disputent les écrans, rares sont ceux qui font encore appel aux spécificités du cinéma, autrement dit à la magie des images. La majorité d’entre eux se contente d’enregistrer d’interminables dialogues émis par des acteurs (?) au débit de mitraillette, discutant dans divers décors de préoccupations diverses : politique, sexe, terrorisme, recette du carpaccio, etc. Les autres sources d’inspiration, classiques depuis les origines, restant les polars, avec poursuites en voitures, guerre des gangs et, désormais, la science-fiction avec l’inévitable invasion des extra-terrestres et des effets spéciaux qui ont dévalorisé les exploits qu’exécutaient réellement certains acteurs, encore récemment, au péril de leur vie.

             Et voici qu’au milieu de ces abondants cailloux un diamant s’est glissé : Ȧga, le second long-métrage d’un réalisateur bulgare, Milko Lazarov, qui renoue avec un récit par l’image. Hommage au grand Flaherty, il nous conte la vie quotidienne d’un couple de vieux Iakoutes, Sedna et Nanouk (évidemment), établi dans le grand nord sibérien. Une vaste yourte en peau de bête remplace l’igloo inuit canadien, mais l’inconfort demeure considérable et la survie une obsession quotidienne. Nanouk dispose d’un traîneau, tiré par un chien infatigable, qui lui sert surtout au transport du bois, si bien qu’il court derrière l’attelage sans pouvoir s’asseoir sur le siège, ce qui condamne évidemment Sedna à demeurer sous la tente. Comme celle-ci est installée sur un fleuve figé par les glaces, ils creusent un trou profond à la pelle sur le sol jusqu’à ce que l’eau apparaisse… Ils y plongent alors une nasse à relever le lendemain matin avec parfois un poisson capturé… Avec une planche installée sur des blocs de glace superposés, ils ont aussi fabriqué un établi qui sert de plan de travail pour bricoler des pièges qui attraperont parfois le maigre gibier local… Mais, à quelle époque sommes-nous ? Ere quaternaire ? Moyen-Âge ? 19e siècle ?  Nous cherchons un repère lorsque la traînée blanche d’’un jet de passage s’inscrit dans le bleu du ciel nous donne la réponse.

 

             Et voici Chena, le fils du couple, qui arrive sur son moto-neige avec une remorque chargée de victuailles, de pétrole et de bois de chauffage. Il a fui le mode de vie médiéval des parents dès que possible mais revient souvent pour les ravitailler, les distraire et donner des nouvelles de sa sœur Ȧga, échappée elle aussi de la yourte : elle travaille désormais dans une mine de diamants. Nanouk et Sedna souffrent de cette absence et envisagent de retrouver leur fille avant que la vieillesse n’empêche ce projet… Je n’en dévoilerai pas plus et désire surtout souligner la beauté esthétique de cette réalisation grâce aux somptueux rendus (tournage sur pellicule 35mm) de ce désert blanc qui nous offre cet étrange paysage où on ne peut plus distinguer la ligne d’horizon tant le sol neigeux se fond dans un ciel immaculé en nous offrant un écran éblouissant car vide d’image. On perd également la notion d’échelle lorsque apparaît au pied d’une barrière rocheuse, précédé par l’approche d’un bruit de moteur, un minuscule (mais en fait énorme) camion chargé de troncs d’arbres.

            Une autre hardiesse du style de Milko Lazarov réside dans son découpage et le traitement des entrées et sorties de champ : un dialogue peut se prolonger longtemps off screen alors que les acteurs sont sortis du décor intérieur de la yourte. Même chose en extérieur : de lentes traversées de l’espace enneigé avec long champ vide à l’entrée et à la sortie du plan. De toute évidence, un tel montage développe la sensation d’immensité hostile de ce territoire silencieux. Enfin, l’image finale de cet impressionnant récit va nous faire découvrir l’extraordinaire et immense cratère d’une mine de diamants creusée dans le sol évoquant le trou dans la glace destiné à la pêche du prologue. Signalons aussi que l’emprunt très discret de la musique de Penka Kouneva au cours du récit permet au dernier mouvement de la 5e symphonie de Gustav Mahler de sublimer l’émotion accumulée durant le déroulement de ce superbe film atypique.

Henri Lanoë
Cinéchronique.com

 

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