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J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd

J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd,
Ciné-chroniques

Film documentaire de Laetitia Carton

Sélectionné dans de nombreux festivals

Communicabilité

En octobre 2015, nous avons découvert le premier long métrage documentaire de Laetitia Carton consacré au dessinateur de BD, Edmond Baudoin. Et voici J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd, exploration de l’univers des malentendants et des deux tendances qui s’affrontent pour vaincre cette infirmité : la tentative de récupération physique par la méthode orale ou le langage des signes.

On pourrait penser que ces deux moyens sont complémentaires mais, pour la réalisatrice, la seconde option est incontestablement la meilleure. Nous considérons la cécité comme la pire des infirmités et sommes spontanément portés à venir en aide à un aveugle qui cherche son chemin. Par contre, comme le fait remarquer Laetitia Carton, "les sourds sont parmi nous et on ne les voit pas". Leur handicap n’apparaît que lorsqu’ils utilisent le langage des signes pour communiquer. Avant la projection organisée pour ce film, le public comportait de nombreux sourds qui échangeaient des propos certainement plein d’humour car ils riaient souvent à la fin de leur gesticulation virtuose. Il est évident que cette attitude positive ne conduit pas à la compassion que suscite l’aveugle. C’est contre ce déni d’infirmité que Laetitia Carton se mobilise, car les sourds ont une culture et une identité à défendre devant ceux qui, dotés de leurs cinq sens, prônent surtout "l’oralité obligatoire" dans l'espoir de les intégrer à une vie sociale normale alors que, initiée par l’abbé de l’Epée au XVIIIe siècle, "la langue des signes" a été longtemps méprisée par les scientifiques jusqu’aux années 1980 où elle a enfin progressé vers le statut de "deuxième langue" qui devrait être enseignée obligatoirement aux enfants sourds.

Fascinée par le geste, le mouvement et l’émotion qu’elle procure, Laetitia Carton a conçu ce projet de documentaire militant il y a dix ans, à l’issue de longues discussions avec Vincent, un ami acteur, sourd et homosexuel, mort prématurément l’année suivante. Le film lui est dédié et durant cette décennie, la réalisatrice a accumulé une masse de documents et d’interviews qui représentaient 200 heures de rushes. Appréciant la relation qui s’établit avec les personnes interrogées, elle a assuré les prises de vues elle-même avec un petit caméscope au début de cette enquête, mais a pu terminer avec une équipe technique légère (son et image) dès que cela a été possible financièrement. Evidemment, le montage d’un tel matériel récolté durant plusieurs années n’a pas été chose aisée, on s’en doute, et le message du film en souffre car il devient assez vite répétitif : on ne peut pas dire que la progression des revendications exprimées durant cette décennie soutienne notre intérêt durant 1h45 dans la mesure où les raisons de l’affrontement "Oral vs Signes" – qui nous semblent des méthodes complémentaires – nous échappent parfois. Mais nous sommes rassurés en voyant que le peuple des sourds manifeste, en général, une optimiste joie de vivre plutôt rare dans une époque qui la suscite de moins en moins.

Henri Lanoë
Cinéchronique

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