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Le Fils de Saul

Le Fils de Saul
Ciné-chroniques

Coup d'essai, coup de maître

Film hongrois de Laszlo Nemes
Avec Géza Röhrig, Levente Molnàr, Urs Rechn, Todd Charmont, Sàndor Zsoter, Marcin Czarnik, Jerzy Walczak

Grand Prix du Jury Cannes 2014, Prix de la C.S.T. pour le Son      
          

László Nemes est un jeune réalisateur hongrois dont les courts-métrages ont déjà été sélectionnés et primés dans des dizaines de Festivals. Cette année à Cannes, son premier long-métrage Le Fils de Saul a reçu le Grand Prix (juste après la Palme d’Or décernée à Dheepan, de Jacques Audiard) et le Prix de la meilleure bande sonore attribué par la Commission Supérieure Technique (qui n’avait que l’embarras du choix, tant tous les éléments qui constituent le spectacle cinématographique sont maîtrisés dans cette première oeuvre).

Dès le plan d’ouverture, le principe qui va gérer le récit est mis en place : émergeant d’une très longue image floue vient se préciser un visage, celui de Saul, que la caméra ne quittera plus durant tous ses déplacements dans une série de plans séquence enchaînés durant 1 h 47, seul personnage net et lisible au milieu de l’univers brouillé qui l’entoure, à savoir le camp de concentration d’Auschwitz. Saul n’est pas un déporté comme les autres. Il fait partie du Sonderkommando, constitué surtout de prisonniers juifs en bonne santé chargés d’aider les Nazis dans l’exécution de leur plan d’extermination : accueil du convoi ferroviaire, déshabillage avant l’entrée dans la salle de douche collective (en fait, la chambre à gaz), évacuation des cadavres en récupérant cheveux, bijoux et dents en or, puis entassement pour la crémation en attendant les prochains convois qui se succèdent. Les hommes assignés à cette tâche sont eux-mêmes éliminés dès que le "rendement" baisse et remplacés par de nouvelles équipes qui subiront le même sort afin qu’aucun témoin de ce massacre industriel ne puisse témoigner un jour de cette extermination. La singularité de ce film, et aussi son originalité, est de ne rien montrer de l’horreur mais seulement de la suggérer par le perpétuel grouillement des arrière-plans flous et la remarquable bande sonore réaliste qui accompagne ces images. Nous sommes plus proches d’un documentaire sur les abattoirs que de la mélodramatique Liste de Schindler qui ne reculait devant aucun effet douteux, ou de La Vie est Belle qui soulignait les pauvres limites du talent de Roberto Benigni. László Nemes, lui, nous plonge dans le quotidien de ces exécutants involontaires avec un point de vue exclusif : laisser l’horreur hors champ et ne montrer que ce que Saul voit. Or, plongé dans cette horreur permanente, Saul est devenu un robot sourd et aveugle.

Le développement du scénario pose alors un problème : comment supporter la monotonie de ces journées répétitives dans cet univers de cauchemar ? Passées les surprenantes premières séquences, on finit par s’habituer à la virtuosité du cadreur qui filme ces interminables plans successifs. Quel évènement va pouvoir alimenter notre intérêt qui risque de s’émousser ? László Nemes introduit alors une résurgence d’humanité dans l’esprit épuisé de Saul lorsqu’il découvre le cadavre d’un jeune garçon parmi les morts qui attendent la crémation collective. Après avoir caché le petit cadavre, il n’aura de cesse, désormais, de trouver un rabbin qui pourrait dire le "kaddish" avant un enterrement clandestin qui éviterait la fosse commune à cet enfant. Cette quête va occuper la suite du récit et donner l’occasion à Saul de découvrir d’autres lieux, d’autres activités, y compris l’ébauche d’un mouvement de résistance clandestin à l’intérieur du camp. Sur le plan technique, László Nemes est resté fidèle à la filière du film argentique (pour obtenir une qualité photographique qui manque, selon lui, à l’image numérique) et aussi au format carré - 1.33 – du cinéma des origines, en maintenant sa caméra (équipée d’un unique objectif 40m/m) constamment à hauteur d’homme, évitant ainsi les formats larges actuels qui dispersent le regard dans un trop grand espace. L’acteur qui incarne Saul, Géza Röhrig, n’est pas un comédien professionnel mais un poète hongrois qui vit à New-York. Il réussit ce tour de force d’occuper en permanence l’écran sans que sa présence finisse par nous lasser. Cependant, toutes les évidentes qualités du Fils de Saul n’atténuent pas le problème moral que soulèvent, selon moi, ces nombreux films consacrés au sort de ces millions de victimes disparues durant cette guerre (et d'autres conflits). Le cinéma étant un spectacle payant, les recettes escomptées doivent, bien entendu, rapporter des bénéfices aux promoteurs de ces films coûteux, retour sur investissement qui parait normal quand il s’agit de Singing in the Rain ou Lawrence d’Arabie. Mais, espérer gagner de l’argent avec le massacre réel des innocents me met plutôt mal à l’aise.

Henri Lanoë
Cinéchroniques

Sortie le 04-11-2015

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