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Le Voyage au Groenland

Le Voyage au Groenland
Ciné-chroniques

Film français de Sébastien Betbeder

Avec Thomas Blanchard, Thomas Scimeca, François Chattot, Ole Eliassen, Adam Eskidsen, Mathias Petersen, Judith Henry, Martin Jensen

Sélection ACID Cannes 2016

Les jours les plus longs

En 2014, Sébastien Betbeder a réalisé un court-métrage, Inupiluk, qui narrait la visite de Paris par deux Groenlandais, Adam et Ole, cornaqués par deux copains Thomas et Thomas, à la demande du père de l’un d’eux, Nathan, qui a choisi de passer sa retraite au Groenland et missionnait son fils pour leur faire visiter la capitale. Les deux Thomas, trentenaires intermittents du spectacle (donc pas trop surchargés de travail), s’acquittèrent de cette mission en promenant les deux visiteurs polaires de la Tour Eiffel au zoo de Vincennes et autres lieux touristiques. Cette balade, traitée avec un humour certain, inspira un court métrage sympathique qui fut sélectionné pour le César 2015 et récompensé par le Prix Jean Vigo du C.M.

En 2016, Sébastien Betbeder persiste et signe : il nous propose Le Voyage au Groenland, long-métrage avec les mêmes éléments, les deux Thomas rendant leur visite à Adam et Ole et… bien entendu Nathan, le papa retraité. Après avoir vu le film, il semble que l’inverse aurait été une meilleure solution, car il est difficile de maintenir notre intérêt durant 1h38 pour le village de Kullorsuaq où il ne se passe pas grand-chose et où grelotte une poignée d’habitants, alors que Paris offre évidemment davantage de possibilités pour développer un scénario de long métrage, comme le bref Inupiluk l’a prouvé. Nous ne sommes plus aux temps de Nanouk l’Esquimau (1922) quand Flaherty nous faisait découvrir le rude mode de vie des Inuits. Les paysages sont restés magnifiques mais cet immense décor trop vide, traversé par quelques villageois emmitouflés, ne peut remplacer l’absence d’une histoire structurée où les retrouvailles de Nathan et son fils, par exemple, ne seraient pas ainsi escamotées. De plus, on atteint aujourd’hui Kullorsuaq avec un hélicoptère hebdomadaire, il y a l’électricité, la télévision et même, parfois, Internet, mais les conditions de vie sont restées aussi rudes et les phoques constituent toujours le gibier indispensable à la survie de cette population qui ne reçoit deux bateaux chargés de nourriture par an, lorsque la banquise a fondu. L’introduction d’Internet, des réseaux sociaux et du mode de vie dans le reste du Monde constitue une évidente révolution dont on mesure peu à peu l’importance pour les jeunes villageois d’aujourd’hui.

Finalement, les deux Thomas, post-adolescents glandeurs nés, ont du mal à quitter leurs lits (on peut les comprendre) et bavardent interminablement pour tuer le temps durant ces longues journées où le soleil ne se couche plus. Ils ne semblent pas avoir trouvé de salle de bains et quand ils sortent prudemment pour faire un peu de tourisme, ils assistent à une chasse au phoque sur la banquise dont le dépeçage devrait les rendre végétariens, ou bien à des soirées dansantes où un des Thomas espère naïvement trouver l’âme sœur… Hélas, il a tout faux. Le scénariste Betbeder a du mal à alimenter le réalisateur Betbeder en tentant d’amorcer quelques pistes qui n’aboutissent guère : le pauvre Nathan a un malaise soudain et s’évanouit. Son fils et le public s’inquiètent car un infarctus dans un bled comme Kullorsuaq n’est certainement pas un cadeau. Rassurez-vous : dès la séquence suivante papy réapparaît, ragaillardi, toujours aussi taiseux et survivra vaillamment jusqu’à la fin du film et même peut-être au-delà. Le seul moment de suspense intervient lorsque nos deux intermittents cherchent à envoyer un e-mail aux ASSEDIC pour communiquer leurs périodes d’(in)activité du semestre afin de toucher leurs indemnités. La liaison d’Internet avec Kullorsuaq demeure très fragile et lorsqu’elle finira par s’établir, les villageois soulagés féliciteront ces deux étranges visiteurs qui peuvent gagner de l’argent, apparemment sans rien faire. Avant leur départ, et pour remercier ces villageois hospitaliers et sympathiques, les deux Thomas font quelques crêpes beurre/sucre qu’ils vont offrir à domicile aux kullorsuaquiens médusés mais toujours aimables. Après quoi, ils reprennent l’hélico du retour. Fin ? Oui.

Henri Lanoë
Cinéchronique

 

 

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