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Tu mourras à 20 ans

Tu mourras à 20 ans
Ciné-chroniques

Film soudanais d'Amjad Abu Alala

Avec Mustafa Shehata, Islam Mubarak, Mahmoud Elsaraj, Bunna Khalid, Talal Afifi, Amal Mustafa, Moatasem Rashid, Asjad Mohamed

Durée : 1h45 - Sortie : 12 février 2020

Festivals : Grand Prix Amiens 2019, Meilleur Premier Film Venise 2019

Prophètes de Malheurs

Miracle ! Il y a aujourd’hui un nouveau cinéaste qui est soudanais, quoique né à Dubaï et résidant actuellement aux Émirats Arabes Unis : Amiad Abu Alala.

Le Soudan est ce pays situé au sud de l’Égypte qui obtint son indépendance en 1956 en profitant de la fin de la domination anglo-égyptienne sur cet immense territoire traversé par le NiI. Mais nous sommes en Afrique et la décolonisation ne suffit pas à instaurer le bonheur de vivre. Dès 1989, le dictateur Omar el-Béchir prend le pouvoir et installe la loi islamique sur l’ensemble du pays, y compris le Sud de tendance animiste et chrétienne. Il déclenche ainsi la longue guerre du Darfour. La Cour Pénale Internationale condamnera en 2009 Omar el-Béchir pour Crime contre l’Humanité. En vain, puisqu’il s’accrochera au Pouvoir jusqu’en 2019 où un putsch militaire le renversera enfin. Mais depuis cette date, la gestion de l’Armée ne s’exerce guère dans un gant de velours et sa tendance n’est pas dirigée vers la création d’une production cinématographique. Ce prologue me semblait nécessaire pour situer le parcours peu habituel de cet exilé involontaire, 37 ans, qui nous présente son premier long-métrage : Tu mourras à 20 ans.

À l’Université de Dubaï où il fait ses études, Amiad Abu Alala se tourne vers le théâtre, devient acteur et metteur en scène, mais depuis l’enfance son rêve l’oriente vers le cinéma qui le fascine. L’Université possédant une caméra, il s’en empare et tourne ses premiers courts-métrages. Il devient aussi producteur et peut financer ses films et ceux d’autres jeunes cinéastes. En 2016 il est séduit par une nouvelle de l’écrivain soudanais Hammour Ziada, exilé au Caire pour raisons politiques et décide d’en faire son premier long-métrage en y incorporant ses propres souvenirs d’enfance dans une République Islamique.

L’histoire est simple : peu après sa naissance, les parents de Muzamil le présentent au chef religieux du village qui prédit d’emblée que leur enfant mourra à 20 ans. Terrassé par cette prophétie, le père s’enfuit du Soudan pour gagner sa vie ailleurs et pouvoir entretenir sa femme, Sekina, qui va élever seule ce bébé qui grandira sans être scolarisé (à quoi bon apprendre à lire quand on est condamné à une mort si proche ?) Les copains d’enfance et les villageois, d’abord impressionnés par la malédiction qui frappe Muzamil finissent par intégrer son statut de condamné à mort et lui-même, les années passant, nargue son destin en étant capable de réciter le Coran in extenso dans la Mosquée médusée ou d’être le timide amoureux de Naima qu’il croise tous les jours… Il a 19 ans à présent et la fréquentation de Sulaiman, libre penseur et bon vivant qui vit en solitaire, va changer ce qui lui reste de vie…

 

Ce film se présente comme un pamphlet contre les religieux islamiques. Soulignons que, une fois de plus, les cinéastes vivant dans des pays dictatoriaux osent s’affronter à l’État comme ce fut le cas dans l’Espagne de Franco, les pays de l’Europe de l’Est avant la chute du Mur de Berlin, l’Iran d’aujourd’hui et même Israël dont les films dénoncent souvent le sort réservé aux Palestiniens. Amjad Abu Alala a une hardiesse identique en suscitant autour de ce scénario tourné au Soudan une coproduction qui réunit la France, le Qatar, l’Égypte, l’Allemagne, et la Norvège. L’absence de censure d’un tel projet tient vraiment du miracle… ou de la cécité du Pouvoir militaire.

Autre bonne nouvelle : ce premier film est admirable à tous les niveaux. Seuls Sakina et Suleiman sont acteurs professionnels, Muzamil a été sélectionné parmi 150 candidats et la jeune Naima est mannequin. Tous les autres comédiens ont été recrutés dans le village. Dès le premier plan, on est saisi par la beauté de l’image qui maîtrise l’ombre et la lumière avec hardiesse dans ces décors naturels où se déroule l’action. On doit cette qualité au chef-op Sébastien Goepfert (formé à la Femis) déjà remarqué pour Petite Paysan et À peine j’ouvre les Yeux. La bande-son est également très travaillée, avec une discrète musique serpentant au milieu d’effets sonores inattendus. Tous ces talents conjugués ont séduit le Jury de Venise qui a attribué le prix bien mérité du Meilleur Premier Film à Amjad Abu Alala.

Voici un spectacle de véritable cinéma, très loin des dizaines de films (?) qui se contentent de réunir des comédiens autour d’une table pour des bavardages en champ / contrechamp qui occupent les écrans pendant deux heures, chaque année.

Henri Lanoë
Cinéchronique

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